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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre troisième – 1671

XIII. Le petit chien qui secoue de l’argent et des pierreries

Jean de La Fontaine· alexandrins et octosyllabes, 529 vers

La clef du coffre-fort‖ et des cœurs, c’est la même.Que si ce n’est celle des cœurs,C’est du moins celle des faveurs :Amour doit à ce stratagèmeLa plus grand’part de ses exploits.A-t-il épuisé son carquois,Il met tout son salut‖ en ce charme suprême.Je tiens qu’il a raison ;‖ car qui hait les présents ?Tous les humains en sont friands,Princes, rois, magistrats.‖ Ainsi, quand une belleEn croira l’usage permis,Quand Vénus ne fera‖ que ce que fait Thémis,Je ne m’écrierai pas contre elle.On a bien plus d’une querelleÀ lui faire, sans celle-là.Un juge mantouan‖ belle femme épousa.Il s’appeloit Anselme ;‖ on la nommoit Argie :Lui, déjà vieux barbon ;‖ elle, jeune et jolie,Et de tous charmes assortie.L’époux, non content de cela,Fit si bien par sa jalousie,Qu’il rehaussa de prix‖ celle-là ; qui d’ailleursMéritoit de se voir serviePar les plus beaux et les meilleurs.Elle le fut aussi :‖ d’en dire la manière,Et comment s’y prit chaque amant,Il seroit long : suffit,‖ que cet objet charmantLes laissa soupirer‖ et ne s’en émut guère.

Amour établissoit‖ chez le juge ses lois,Quand l’État mantouan,‖ pour chose de grand poids,Résolut d’envoyer‖ ambassade au saint-père.Comme Anselme étoit juge,‖ et de plus magistrat,Vivoit avec assez d’éclat,Et ne manquoit pas de prudence,On le députe en diligence.Ce ne fut pas, sans résister,Qu’au choix qu’on fit de lui,‖ consentit le bonhomme.L’affaire étoit longue, à traiter ;Il devoit demeurer dans RomeSix mois, et plus encor ;‖ que savoit-il combien ?Tant d’honneur pouvoit nuire‖ au conjugal lien.Longue ambassade et long voyageAboutissent à cocuage.Dans cette crainte, notre épouxFit cette harangue à la belle :« On nous sépare, Argie :‖ adieu, soyez fidèleÀ celui qui n’aime que vous.Jurez-le-moi ; car, entre nous,J’ai sujet d’être un peu jaloux.Que fait autour de notre porteCette soupirante cohorte ?Vous me direz que jusqu’iciLa cohorte a mal réussi :Je le crois ; cependant,‖ pour plus grande assurance,Je vous conseille, en mon absence,De prendre pour séjour‖ noire maison des champs.Fuyez la ville et les amantsEt leurs présents ;L’invention en est damnable ;Des machines d’Amour,‖ c’est la plus redoutable :De tout temps, le monde a vu DonÊtre le père d’Abandon.Déclarez-lui la guerre ;‖ et soyez sourde, Argie,À sa sœur la Cajolerie.Dès que vous sentirez‖ approcher les blondins,Fermez vite vos yeux,‖ vos oreilles, vos mains.Rien ne vous manquera ;‖ je vous fais la maîtresseDe tout ce que le ciel‖ m’a donné de richesse :Tenez, voilà les clefs‖ de l’argent, des papiers ;Faites-vous payer des fermiers ;Je ne vous demande aucun compte :Suffit que je puisse sans honteApprendre vos plaisirs ;‖ je vous les permets tous,Hors ceux d’amour, qu’à votre épouxVous garderez entiers‖ pour son retour de Rome, »C’en étoit trop pour le bonhomme ;Hélas ! il permettait‖ tous plaisirs, hors un pointSans lequel seul il n’en est point.Son épouse lui fit‖ promesse solennelleD’être sourde, aveugle et cruelle,Et de ne prendre aucun présent ;Il la retrouveroit,‖ au retour, toute telle,Qu’il la laissoit en s’en allant,Sans nul vestige de galant.Anselme étant parti,‖ tout aussitôt Argie.S’en alla demeurer aux champs ;Et tout aussitôt les amantsDe l’aller voir firent partie.Elle les renvoya ;‖ ces gens l’embarrassoient,L’attiédissoient, l’affadissoient,L’endormoient, en contant leur flamme ;Ils déplaisoient tous à la dame,Hormis certain jeune blondinBien fait, et beau par excellence,Mais qui no put, par sa souffrance,Amener à son but‖ cet objet inhumain.Son nom étoit Atis ;‖ son métier, paladin.Il ne plaignit, en son dessein,Ni les soupirs ni la dépense.Tout moyen par lui fut tenté :Encor si des soupirs‖ il se fût contenté !La source en est inépuisable ;Mais de la dépense, c’est trop.Le bien de notre amant‖ s’en va le grand galop ;Voilà mon homme misérable.Que fait-il ? il s’éclipse,‖ il part, il va chercherQuelque désert pour se cacher.En chemin, il rencontre un homme,Un manant, qui, fouillant‖ avecque son bâton,Vouloit faire sortir‖ un serpent d’un buisson.Atis s’enquit de la raison.« C’est, reprit le manant,‖ afin que je l’assomme.Quand j’en rencontre sur mes pas,Je leur fais de pareilles fêtes.— Ami, reprit Atis,‖ laisse-le ; n’est-il pasCréature de Dieu,‖ comme les autres bêtes ? »Il est à remarquer‖ que notre paladinN’avoit pas cette horreur,‖ commune au genre humain,Contre la gent reptile‖ et toute son’espèce.Dans ses armes il en portoitEt de Cadmus il descendoit,Celui-là qui devint‖ serpent sur sa vieillesse.Force fut au manant‖ de quitter son dessein ;Le serpent se sauva.‖ Notre amant, à la fin,S’établit dans un bois‖ écarté, solitaire :Le silence y faisoit‖ sa demeure ordinaire,Hors quelque oiseau qu’on entendoit,Et quelque écho qui répondoit.Là, le bonheur et la misèreNe se distinguoient point,‖ égaux en dignité.Chez les loups qu’hébergeoit‖ ce lieu peu fréquenté,Atis n’y rencontra‖ nulle tranquillité ;Son amour l’y suivit ;‖ et cette solitude,Bien loin d’être un remède‖ à son inquiétude,En devint même l’aliment,Par le loisir qu’il eut‖ d’y plaindre son tourment.Il s’ennuya bientôt‖ de ne plus voir sa belle, »Retournons, se dit-il,‖ puisque c’est notre sort :Atis, il t’est plus doux encorDe la voir ingrate et cruelleQue d’être privé de ses traits :Adieu, ruisseaux, ombrages frais,Chants amoureux de Philomèle ;Mon inhumaine seule‖ attire à soi mes sens ;Éloigné de ses yeux,‖ je ne vois ni n’entends.L’esclave fugitif‖ se va remettre encoreEn ses fers, quoique durs,‖ mais, hélas ! trop chéris. »

Il approchoit des murs‖ qu’une fée a bâtis,Quand, sur les bords du Mince,‖ à l’heure que l’AuroreCommence à s’éloigner‖ du séjour de Thétis,Une nymphe, en habit de reine,Belle, majestueuse,‖ et d’un regard charmant,Vint s’offrir tout d’un coup‖ aux yeux du pauvre amant,Qui rêvoit alors à sa peine.« Je veux, dit-elle, Atis,‖ que vous soyez heureux :Je le veux, je le puis,‖ étant Manto la fée,Votre amie et votre obligée.Vous connaissez ce nom fameux ;Mantoue en tient le sien :‖ jadis, en cette terre,J’ai posé la première pierreDe ces murs, en durée‖ égaux aux bâtimentsDont Memphis voit le Nil‖ laver les fondements.La Parque est inconnue‖ à toutes mes pareilles :Nous opérons mille merveilles :Malheureuses pourtant‖ de ne pouvoir mourir,Car nous sommes d’ailleurs‖ capables de souffrirToute l’infirmité‖ de la nature humaine.Nous devenons serpents‖ un jour de la semaine.Vous souvient-il qu’en ce lieu-ci,Vous en tirâtes un de peine ?C’étoit moi, qu’un manant‖ s’en alloit assommer ;Vous me donnâtes assistance :Atis, je veux, pour récompense,Vous procurer la jouissanceDe celle qui vous fait aimer.Allons-nous-en la voir :‖ je vous donne assuranceQu’avant qu’il soit deux jours de temps,Vous gagnerez, par vos présents,Argie et tous ses surveillants.Dépensez, dissipez,‖ donnez à tout le monde,À pleines mains répandez l’or,Vous n’en manquerez point ;‖ c’est pour vous le trésorQue Lucifer me garde‖ en sa grotte profonde.Votre belle saura‖ quel est notre pouvoir.Même, pour m’approcher‖ de cette inexorable,Et vous la rendre favorable,En petit chien vous m’allez voirFaisant mille tours sur l’herbette ;Et vous, en pèlerin‖ jouant de la musette,Me pourrez, à ce son,‖ mener chez la beautéQui lient votre cœur enchanté. »

Aussitôt fait que dit ;‖ notre amant et la féeChangent de forme en un instant :Le voilà pèlerin‖ chantant comme un Orphée,Et Manto, petit’chien,‖ faisant tours et sautant.Ils vont au château de la belle.Valets et gens du lieu‖ s’assemblent autour d’eux :Le petit chien fait rage ;‖ aussi, fait l’amoureux ;Chacun danse, et Guillot‖ fait sauter Perronnelle.Madame entend ce bruit,‖ et sa nourrice y court.On lui dit qu’elle vienne‖ admirer à son tourLe roi des épagneuls,‖ charmante créature,Et vrai miracle de Nature :Il entend tout, il parle,‖ il danse, il fait cent tours ;Madame en fera ses amours ;Car, veuille ou non son maître,‖ il faut qu’il le lui vende,S’il n’aime mieux le lui donner.La nourrice en fait la demande.Le pèlerin, sans tant tourner,Lui dit tout bas le prix‖ qu’il veut mettre à la chose ;Et voici ce qu’il lui propose :« Mon chien n’est point à vendre ;‖ à donner, encor moins ;Il fournit à tous mes besoins ;Je n’ai qu’à dire trois paroles,Sa patte entre mes mains‖ fait tomber à l’instant,Au lieu de puces, des pistoles,Des perles, des rubis,‖ avec maint diamant :C’est un prodige enfin.‖ Madame cependantEn a, comme on dit, la monnoie.Pourvu que j’aye cette joieDe coucher avec elle‖ une nuit seulement,Favori sera sien,‖ dès le même moment.

La proposition‖ surprit fort la nourrice.Quoi ! madame l’ambassadrice !Un simple pèlerin !‖ Madame à son chevetPourroit voir un bourdon !‖ Et si l’on le savoit !Si, cette même nuit,‖ quelque hôpital avoitHébergé le chien et son maître ! »Mais ce maître est bien fait,‖ et beau comme le jour ;Cela fait passer en amourQuelque bourdon que ce puisse être.Atis avoit changé‖ de visage et de traits :On ne le connut pas ;‖ c’étoient d’autres attraits.La nourrice ajoutoit :‖ « A gens de celte mine,Comment peut-on refuser rien ?Puis, celui-ci possède un chienQue le royaume de la ChineNe paieroit pas de tout son or.Une nuit de Madame‖ aussi, c’est un trésor, »J’avois oublié de vous direQue le drôle à son chien‖ feignit de parler bas :Il tombe aussitôt dix ducatsQu’à la nourrice offre le sire.Il tombe encore un diamant :Atis, en riant, le ramasse.« C’est, dit-il, pour Madame ;‖ obligez-moi, de grâce,De le lui présenter‖ avec mon compliment.Vous direz à Son Excellence,Que je lui suis acquis,‖ « La nourrice, à ces mots,Court annoncer en diligenceLe petit chien et sa science,Le pèlerin et son propos.Il ne s’en fallut rien qu’ArgieNe battît sa nourrice.‖ Avoir l’effronterieDe lui mettre en esprit‖ une telle infamie !Avec qui ? Si c’étoit‖ encor le pauvre Atis !« Hélas ! mes cruautés‖ sont cause de sa perte !Il ne me proposa‖ jamais de tels partis.Je n’aurois pas d’un roi‖ cette chose soufferte,Quelque don que l’on pût m’offrir ;Et d’un porte-bourdon‖ je la pourrois souffrir,Moi qui suis une ambassadrice !— Madame, reprit la nourrice,Quand vous seriez impératrice,Je vous dis que ce pèlerinA de quoi marchander,‖ non pas une mortelle,Mais la déesse la plus belle.Atis, votre beau paladin,Ne vaut pas seulement‖ un doigt du personnage.— Mais mon mari m’a fait jurer…— Eh ! quoi ? de lui garder‖ la foi du mariage ?Bon ! jurer ! Ce serment‖ vous lie-t-il davantageQue le premier n’a fait ?‖ Qui l’ira déclarer ?Qui le saura ? J’en vois‖ marcher tête levée,Qui n’iroient pas ainsi,‖ j’ose vous l’assurer,Si sur le bout du nez‖ tache pouvoit montrerQue telle chose est arrivée.Cela nous fait-il empirerD’un ongle ou d’un cheveu ?‖ Non, madame, il faut êtreBien habile pour reconnoîtreBouche ayant employé‖ son temps et ses appas,D’avec bouche qui s’est‖ tenue à ne rien faire.Donnez-vous, ne vous donnez pas,Ce sera toujours même affaire.Pour qui ménagez-vous‖ les trésors de l’amour ?Pour celui qui, je crois,‖ ne s’en servira guère ;Vous n’aurez pas grand’peine‖ à fêter son retour, »

La fausse vieille sut tant dire,Que tout se réduisit‖ seulement à douterDes merveilles du chien‖ et des charmes du sire.Pour cela, l’on les fit monter :La belle étoit au lit encore.L’univers n’eut jamais d’AurorePlus paresseuse à se lever.Notre feint pèlerin‖ traversa la ruelle,Comme un homme ayant vu‖ d’autres gens que des saints.Son compliment parut‖ galant et des plus fins.Il surprit et charma la belle.« Vous n’avez pas, ce lui dit-elle,La mine de vous en allerÀ Saint-Jacques de Compostelle ? »Cependant, pour la régaler,Le chien à son tour entre en lice.On eût vu sauter FavoriPour la dame et pour la nourrice,Mais point du tout pour le mari.Ce n’est pas tout : il se secoue :Aussitôt perles de tomber,Nourrice de les ramasser,Soubrettes de les enfiler,Pèlerin de les attacherÀ de certains bras, dont il loueLa blancheur et le reste.‖ Enfin il fait si bien,Qu’avant que partir de la place,On traite avec lui de son chien.On lui donne un baiser‖ pour arrhes de la grâceQu’il demandoit, et la nuit vint.Aussitôt que le drôle tintEntre ses bras madame Argie,Il redevint Atis.‖ La dame en fut ravie.C’étoit, avec bien plus d’honneur,Traiter monsieur l’ambassadeur.Cette nuit eut des sœurs,‖ et même en très-bon nombre.Chacun s’en aperçut ;‖ car d’enfermer sous l’ombreUne telle aise, le moyen ?Jeunes gens font-ils jamais rien,Que le plus aveugle ne voie ?

À quelques mois de là,‖ le saint-père renvoieAnselme avec force pardons,Et beaucoup d’autres menus dons.Les biens et les honneurs‖ pleuvoient sur sa personne.De son vice-gérant‖ il apprend tous les soins :Bons certificats des voisins.Pour les valets, nul ne lui donneD’éclaircissements sur cela.Monsieur le juge interrogeaLa nourrice avec les soubrettes,Sages personnes et discrètes ;Il n’en put tirer ce secret.Mais, comme parmi les femellesVolontiers le diable se met,Il survint de telles querelles,La dame et la nourrice‖ eurent de tels débats,Que celle-ci ne manqua pasÀ se venger de l’autre,‖ et déclarer l’affaire :Dût-elle aussi se perdre,‖ il fallut tout conter.D’exprimer jusqu’où la colèreOu plutôt la fureur‖ de l’époux put monter,Je ne tiens pas qu’il soit possible.Ainsi je m’en tairai :‖ on peut par les effetsJuger combien Anselme‖ était homme sensible.Il choisit un de ses valets,Le charge d’un billet,‖ et mande que MadameVienne voir son mari‖ malade en la cité.La belle n’avoit point‖ son village quitté :L’époux alloit, venoit,‖ et laissoit là sa femme.« Il le faut en chemin‖ écarter tous ses gens,Dit Anselme au porteur‖ de ses ordres pressants.La perfide a couvert‖ mon front d’ignominie :Pour satisfaction,‖ je veux avoir sa vie.Poignarde-la, mais prends ton temps ;Tâche de te sauver,‖ voilà pour ta retraite ;Prends cet or ! Si tu fais‖ ce qu’Anselme souhaite,Et punis celle offense-là,Quelque part que tu sois,‖ rien ne le manquera.

Le valet va trouver Argie,Qui par son chien est avertie.Si vous me demandez‖ comme un chien avertit,Je crois que par la jupe il tire ;Il se plaint, il jappe, il soupire,Il en veut à chacun :‖ pour peu qu’on ait d’esprit,On entend bien ce qu’il veut dire.Favori fit bien plus ;‖ et tout bas il appritUn tel péril à sa maîtresse.« Partez pourtant, dit-il ;‖ on ne vous fera rien :Reposez-vous sur moi ;‖ j’en empêcherai bienCe valet à l’âme traîtresse. »

Ils étoient en chemin,‖ près d’un bois qui servoitSouvent aux voleurs de refuge :Le ministre cruel‖ des vengeances du jugeEnvoie un peu devant‖ le train qui les suivoit,Puis il dit l’ordre qu’il avoit.La dame disparoît‖ aux yeux du personnage ;Manto la cache en un nuage.Le valet étonné‖ retourne vers l’époux,Lui conte le miracle ;‖ et son maître, en courroux,Va lui-même à l’endroit.‖ O prodige ! ô merveille !Il y trouve un palais,‖ de beauté sans pareille :Une heure auparavant,‖ c’étoit un. champ tout nu.Anselme, à son tour éperdu,Admire ce palais‖ bâti, non pour des hommes,Mais apparemment pour des dieux ;Appartements dorés,‖ meubles très-précieux,Jardins et bois délicieux :On aurait peine à voir,‖ en ce siècle où nous sommes,Chose si magnifique‖ et si riante aux yeux.Toutes les portes sont ouvertes ;Les chambres sans hôte et désertes ;Pas une âme en ce louvre ;‖ excepté qu’à la finUn More très-lippu,‖ très-hideux, très-vilain,S’offre aux regards du juge,‖ et semble la copieD’un Ésope d’Éthiopie.Notre magistrat, l’ayant prisPour le balayeur du logis,Et croyant l’honorer,‖ lui donnant cet office :« Cher ami, lui dit-il,‖ apprends-nous à quel dieuAppartient un tel édifice ?Car de dire un roi, c’est trop peu.— Il est à moi, reprit le More : »Notre juge, à ces mots,‖ se prosterne, l’adore,Lui demande pardon‖ de sa témérité.Seigneur, ajouta-t-il, que votre déitéExcuse un peu mon ignorance.Certes, tout l’univers‖ ne vaut pas la chevanceQue je rencontre ici.‖ » Le More lui répond :« Veux-tu que je l’en fasse un don ?De ces lieux enchantés‖ je le rendrai le maître,À certaine condition.Je ne ris point ; tu pourras êtreDe ces lieux absolu seigneur,Si tu me veux servir‖ deux jours d’enfant d’honneur.… Entends-tu ce langage ?Et sais-tu quel est cet usage ?Il te le faut expliquer mieux.Tu connois l’échanson‖ du monarque des dieux ?

Ganymède ?

Celui-là même.Prends que je sois Jupin,‖ le monarque suprême,Et que lu sois le jouvenceau :Tu n’es pas tout à fait‖ si jeune ni si beau.

Ah ! seigneur, vous raillez,‖ c’est chose par trop sûre :Regardez la vieillesse‖ et la magistrature ?

Moi, railler ! Point du tout.

Seigneur…

Ne veux-tu point ?

Seigneur… »Anselme, ayant examiné ce point,Consent à la fin au mystère.Maudit amour des dons’,‖ que ne fais-tu pas faire ?En page incontinent‖ son habit est changé :Toque au lieu de chapeau,‖ haut-de-chausses troussé ;La barbe seulement‖ demeure au personnage.L’enfant d’honneur Anselme,‖ avec cet équipage,Suit le More partout.‖ Argie avoit ouïLe dialogue entier,‖ en certain coin cachée.Pour le More lippu,‖ c’étoit Manto la fée,Par son art métamorphosée,Et par son art ayant bâtiCe louvre en un moment ;‖ par son art, fait un page,Sexagénaire et grave.‖ À la fin, au passageD’une chambre en une autre,‖ Argie à son mariSe montre tout à coup :‖ « Est-ce Anselme, dit-elle,Que je vois ainsi déguisé ?Anselme ! Il ne se peut ;‖ mon œil s’est abusé.Le vertueux Anselme‖ à la sage cervelleMe voudroit-il donner‖ une telle leçon ?C’est lui pourtant. Oh ! oh !‖ monsieur notre barbon,Notre législateur,‖ notre homme d’ambassade,Vous êtes à cet âge‖ homme de mascarade !Homme de… La pudeur‖ me défend d’achever.Quoi ! vous jugez les gens‖ à mort pour mon affaire,Vous qu’Argie a pensé trouverEn un fort plaisant adultère !Du moins, n’ai-je pas pris‖ un More pour galant.Tout me rend excusable,‖ Atis et son mérite,Et la qualité du présent.Vous verrez tout incontinentSi femme qu’un tel don‖ à l’amour sollicitePeut résister un seul moment.More, devenez chien ?‖ » Tout aussitôt le MoreRedevint petit chien encore.« Favori, que l’on danse !‖ À ces mots, FavoriDanse, et tend la patte au mari.« Qu’on fasse tomber des pistoles ! »Pistoles tombent à foison,« Eh bien ! qu’en dites-vous ?‖ Sont-ce choses frivoles ?C’est de ce chien qu’on m’a fait don.Il a bâti cette maison.Puis, faites-moi trouver‖ au monde une Excellence,Une Altesse, une Majesté,Qui refuse sa jouissanceÀ dons de cette qualité,Surtout quand le donneur‖ est bien fait, et qu’il aime,Et qu’il mérite d’être aimé !En échange du chien,‖ l’on me vouloit moi-même :Ce que vous possédez‖ de trop, je l’ai donné,Bien entendu, monsieur ;‖ suis-je chose si chère ?Vraiment, vous me croiriez‖ bien pauvre ménagère,Si je Iaissois aller‖ tel chien à ce prix-là.Savez-vous qu’il a fait‖ le louvre que voilà ?Le louvre, pour lequel…‖ Mais oublions cela,Et n’ordonnez plus qu’on me tue,Moi, qu’Atis seulement‖ en ses lacs a fait choir :Je le donne à Lucrèce,‖ et voudrais bien la voirDes mêmes armes combattue.Touchez là, mon mari :‖ la paix ! car, aussi bien,Je vous défie, ayant ce chien :Le fer ni le poison‖ pour moi ne sont à craindre ;Il m’avertit de tout ;‖ il confond les jaloux.Ne le soyez donc point :‖ plus on veut nous contraindre,Moins on doit s’assurer de nous,« Anselme accorda fout.‖ Qu’eût fait le pauvre sire ?On lui promit de ne pas direQu’il avoit été page.‖ Un tel cas étant tu,Cocuage, s’il eût voulu,Auroit eu ses franches coudées.Argie en rendit grâce ;‖ et, compensationsD’une et d’autre part accordées,On quitta la campagne‖ à ces conditions.

Que devint le palais ?‖ dira quelque critique.— Le palais ? que m’importe ?‖ Il devint ce qu’il put.À moi ces questions !‖ Suis-je homme qui se piqueD’être si régulier ?‖ Le palais disparut.— Et le chien ? — Le chien fit‖ ce que l’amant voulut.— Mais que voulut l’amant ?‖ — Censeur, tu m’importunes !Il voulut, par ce chien,‖ tenter d’autres fortunes.D’une seule conquête‖ est-on jamais content ?Favori se perdoit souvent :Mais chez sa première maîtresseIl revenoit toujours.‖ Pour elle, sa tendresseDevint bonne amitié.‖ Sur ce pied, noire amantL’alloit voir fort assidûment ;Et même en l’accommodement ;Argie à son époux‖ fît un serment sincèreDe n’avoir plus aucune affaire.L’époux jura, de son côté,Qu’il n’auroit plus aucun ombrage,Et qu’il vouloit être fouetté,Si jamais on le voyoit page.

Versification

Mètre
Alexandrins et octosyllabes (268 de 12, 259 de 8, 1 de 4, 1 de 6)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a même / stratagème / suprême féminine, classiqueb cœurs / faveurs masculine, classiquec exploits / carquois masculine, classiqued présents / friands masculine, classiquee belle / elle / querelle féminine, classiquef permis / Thémis masculine, classiqueg celle-là / épousa / cela masculine, classiqueh Argie / jolie féminine, classiquei assortie / jalousie / servie féminine, classiquej d’ailleurs / meilleurs masculine, classiquek manière / guère / saint-père féminine, classiquel amant / charmant masculine, classiquea lois / poids masculine, classiquec magistrat / d’éclat masculine, classiqued prudence / diligence féminine, classiquee résister / traiter masculine, classiquef bonhomme / Rome féminine, classiqueg combien / lien masculine, classiqueh voyage / cocuage féminine, classiquei époux / vous masculine, classiquej belle / fidèle féminine, classiquek nous / jaloux masculine, classiquel porte / cohorte féminine, classiquem jusqu’ici / réussi masculine, classiquen assurance / absence féminine, classiqueo champs / amants / présents masculine, classiquep damnable / redoutable féminine, classiqueq Don / d’Abandon masculine, classiquer Argie / Cajolerie féminine, classiques blondins / mains masculine, classiquet maîtresse / richesse féminine, classiqueu papiers / fermiers masculine, classiquev compte / honte féminine, classiquew tous / époux masculine, classiquex Rome / bonhomme féminine, classiquey point masculine, classiquez solennelle / cruelle / telle féminine, classiquea présent / allant masculine, classiqueb galant / champs / amants masculine, classiquec Argie / partie féminine, classiqued l’embarrassoient / l’affadissoient masculine, classiquee flamme / dame féminine, classiquef blondin / inhumain masculine, classiqueg excellence / souffrance / dépense féminine, classiqueh paladin / dessein masculine, classiquei tenté / contenté masculine, non classiquej inépuisable / misérable féminine, classiquek trop / galop masculine, classiquel chercher / cacher masculine, classiquem homme / l’assomme féminine, classiquen bâton / buisson / raison masculine, classiqueo pas masculine, classiquep fêtes / bêtes féminine, classiqueq paladin / humain masculine, classiquer son’espèce / vieillesse féminine, classiques portoit / descendoit masculine, classiquet dessein / fin masculine, classiqueu solitaire / ordinaire / misère féminine, classiquev entendoit / répondoit masculine, classiquew dignité / fréquenté / tranquillité masculine, classiquex solitude / inquiétude féminine, classiquey l’aliment / tourment masculine, classiquez belle / cruelle / Philomèle féminine, classiquea sort / encor masculine, classiqueb traits / frais masculine, classiquec sens / n’entends masculine, classiqued encore / l’Aurore féminine, classiquee chéris / bâtis / Thétis masculine, classiquec reine / peine féminine, classiqued charmant / amant masculine, classiquee heureux / fameux masculine, classiquef fée / obligée féminine, classiqueg terre / pierre féminine, classiqueh bâtiments / fondements masculine, classiquei pareilles / merveilles féminine, classiquej mourir / souffrir masculine, non classiquek humaine / semaine / peine féminine, classiquel assommer / aimer masculine, classiquem assistance / récompense féminine, classiquen jouissance / assurance féminine, classiqueo temps / présents / surveillants masculine, classiquep monde / profonde féminine, classiqueq l’or / trésor masculine, classiquer pouvoir / voir masculine, classiques inexorable / favorable féminine, classiquet l’herbette / musette féminine, classiqueu beauté / enchanté masculine, classiquea fée / Orphée féminine, classiqueb instant / sautant masculine, classiquec belle / Perronnelle féminine, classiqued d’eux / l’amoureux masculine, classiquee court / tour masculine, classiquef créature / Nature féminine, classiqueg tours / amours masculine, classiqueh vende / demande féminine, classiquei donner / tourner / chevet masculine, classiquej chose / propose féminine, classiquek moins / besoins masculine, classiquel paroles / pistoles féminine, classiquem l’instant / diamant masculine, classiquen cependant / seulement / moment masculine, classiqueo monnoie / joie féminine, classiquea nourrice / l’ambassadrice féminine, classiquec savoit / avoit masculine, classiqued maître / être féminine, classiquee jour / amour masculine, classiquef traits / attraits masculine, classiqueg mine / Chine féminine, non classiqueh rien / chien masculine, classiquei or / trésor masculine, classiquej dire / sire féminine, classiquek bas / ducats masculine, classiquel diamant / compliment masculine, classiquem ramasse / grâce féminine, classiquen Excellence / diligence / science féminine, classiqueo mots / propos masculine, classiquep qu’Argie / l’effronterie / infamie féminine, classiqueq Atis / partis masculine, classiquer perte / soufferte féminine, classiques m’offrir / souffrir masculine, classiquet ambassadrice / nourrice / impératrice féminine, équivalenteu pèlerin / paladin masculine, classiquev mortelle / belle féminine, classiquew personnage / mariage / davantage féminine, classiquex jurer / déclarer masculine, classiquey levée / arrivée féminine, classiquez l’assurer / montrer / empirer masculine, classiquea être / reconnoître féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquec faire / affaire / guère féminine, classiqued l’amour / retour masculine, classiqueb douter / monter / lever masculine, classiquec encore / d’Aurore féminine, classiqued ruelle / belle féminine, classiquee saints / fins masculine, classiquef dit-elle / Compostelle féminine, classiqueg aller / régaler masculine, classiqueh lice / nourrice féminine, classiquei Favori / mari masculine, classiquej secoue / loue féminine, classiquek tomber / ramasser masculine, classiquel enfiler / attacher masculine, classiquem bien / chien masculine, classiquen place / grâce féminine, classiqueo vint / tint masculine, classiquep Argie / ravie féminine, classiqueq d’honneur / l’ambassadeur masculine, classiquer nombre / l’ombre féminine, classiques moyen / rien masculine, classiquet voie / renvoie féminine, classiqueb pardons / dons masculine, classiquec personne / donne féminine, classiqued soins / voisins masculine, classiquee cela / interrogea masculine, classiquef soubrettes / discrètes féminine, classiqueg secret / met masculine, classiqueh femelles / querelles féminine, classiquei débats / pas masculine, classiquej l’affaire / colère féminine, classiquek conter / monter masculine, classiquel possible / sensible féminine, classiquem effets / valets masculine, classiquen Madame / femme féminine, classiqueo cité / quitté masculine, classiquep gens / pressants / temps masculine, classiqueq d’ignominie / vie féminine, classiquer retraite / souhaite féminine, classiques offense-là / manquera masculine, classiquea Argie / avertie féminine, classiqueb avertit / d’esprit / apprit masculine, classiquec tire / soupire / dire féminine, classiqued maîtresse / traîtresse féminine, classiquee rien / bien masculine, classiquea servoit / suivoit / avoit masculine, classiqueb refuge / juge féminine, classiquec personnage / nuage féminine, classiqued l’époux / courroux masculine, classiquee merveille / pareille féminine, classiquef nu / éperdu masculine, classiqueg hommes / sommes féminine, classiqueh dieux / très-précieux masculine, classiquei délicieux / yeux masculine, classiquej ouvertes / désertes féminine, classiquek fin / très-vilain masculine, classiquel copie / d’Éthiopie féminine, classiquem pris / logis masculine, classiquen office / édifice féminine, classiqueo dieu / peu masculine, classiquep More / l’adore féminine, classiqueq témérité / déité masculine, classiquer ignorance / chevance féminine, classiques répond / don / condition masculine, classiqueu seigneur / d’honneur masculine, classiquev langage / usage féminine, classiquew mieux / dieux masculine, classiquea Ganymède / même / suprême féminine, classiqueb jouvenceau / beau masculine, classiquea sûre / magistrature féminine, classiquea tout / Seigneur / point masculine, classiqueb mystère / faire féminine, classiquec changé / troussé masculine, classiqued personnage / équipage féminine, classiquee ouï / bâti / mari masculine, classiquef cachée / fée / métamorphosée féminine, classiqueg page / passage féminine, classiqueh dit-elle / cervelle féminine, classiquei déguisé / abusé masculine, classiquej leçon / barbon masculine, classiquek d’ambassade / mascarade féminine, classiquel d’achever / trouver masculine, classiquem affaire / adultère féminine, classiquen galant / présent masculine, classiqueo mérite / sollicite féminine, classiquep incontinent / moment masculine, classiqueq More / encore féminine, classiques pistoles / frivoles féminine, classiquet foison / don / maison masculine, classiqueu Excellence / jouissance féminine, classiquev Majesté / qualité masculine, non classiquew aime / moi-même féminine, classiquex aimé / donné masculine, classiquey chère / ménagère féminine, classiquez prix-là / voilà / cela masculine, classiquea tue / combattue féminine, classiqueb choir / voir masculine, classiqued craindre / contraindre féminine, classiquee jaloux / nous masculine, classiquef sire / dire féminine, classiqueg tu / voulu masculine, classiqueh coudées / accordées féminine, classiquei compensations / conditions masculine, classiquea critique / pique féminine, classiqueb put / disparut / voulut masculine, classiquec m’importunes / fortunes féminine, classiqued content / souvent masculine, classiquee maîtresse / tendresse féminine, classiquef amant / assidûment / l’accommodement masculine, classiqueg sincère / affaire féminine, classiqueh côté / fouetté masculine, classiquei ombrage / page féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

529 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources