Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685
VIII. Les quiproquos
Dame Fortune‖ aime souvent à rire,Et, nous jouant‖ un tour de son métier,Au lieu des biens où notre cœur aspire,D’un quiproquo‖ se plaît à nous payer.Ce sont ses jeux :‖ j’en parle à juste cause :Il m’en souvient‖ ainsi qu’au premier jour.Chloris et moi,‖ nous nous aimions d’amour :Au bout d’un an,‖ la belle se disposeÀ me donner‖ quelque soulagement,Foible et léger,‖ à parler franchement ;C’étoit son but ;‖ mais, quoi qu’on se propose,L’occasion‖ et le discret amantSont à la fin‖ les maîtres de la chose.Je vais, un soir,‖ chez cet objet charmant :L’époux étoit‖ aux champs heureusement ;Mais il revint,‖ la nuit à peine close.Point de Chloris !‖ Le dédommagementFut que le sort‖ en sa place supposeUne soubrette,‖ a mon commandement :Elle paya‖ cette fois pour la dame.Disons un troc‖ où réciproquementPour la soubrette‖ on employa la femme.De pareils traits‖ tous les livres sont pleins :Bien est-il vrai‖ qu’il faut d’habiles mains,Pour amener‖ chose ainsi surprenante :Il est besoin‖ d’en bien fonder le cas,Sans rien forcer‖ et sans qu’on violenteUn incident,‖ qui ne s’attendoit pas.L’aveugle enfant,‖ joueur de passe-passe,Et qui voit clair‖ à tendre maint panneau,Fait de ces tours :‖ celui-là, du berceau,Lève la paille,‖ à l’égard du Boccace ;Car, quant à moi,‖ ma main, pleine d’audace,En mille endroits‖ a peut-être gâtéCe que la sienne‖ a bien exécuté.Or, il est temps‖ de finir ma préface,Et de prouver,‖ par quelque nouveau tour,Les quiproquos‖ de Fortune et d’Amour.
On ne peut mieux‖ établir cette chose,Que par un fait,‖ à Marseille arrivé :Tout en est vrai,‖ rien n’en est controuvé.Là, Clidamant,‖ que par respect je n’oseSous son nom propre‖ introduire en ces vers,Vivoit heureux,‖ se pouvoit dire en femmeMieux que pas un,‖ qui fût en l’univers.L’honnêteté,‖ la vertu de la dame,Sa gentillesse,‖ et même sa beauté,Devoient tenir‖ Clidamant arrêté.Il ne le fut.‖ Le diable est bien habile,Si c’est adresse‖ et tour d’habileté,Que de nous tendre‖ un piége aussi facileQue le désir‖ d’un peu de nouveauté !Près de la dame‖ étoit une personne,Une suivante,‖ ainsi qu’elle mignonne,De même taille‖ et de pareil maintien,Gente de corps ;‖ il ne lui manquoit rienDe ce qui plaît‖ aux chercheurs d’aventures.La dame avoit‖ un peu plus d’agrément ;Mais, sous le masque,‖ on n’eût su bonnementLaquelle élire‖ entre ces créatures.Le Marseillois,‖ Provençal un peu chaud,Ne manque pas‖ d’attaquer au plus tôtMadame Alix ;‖ c’étoit cette soubrette.Madame Alix ;‖ encor qu’un peu coquette,Renvoyoit l’homme.‖ Enfin, il lui prometCent beaux écus‖ bien comptés, clair et : net.Payer ainsi‖ des marques de tendresseD’une suivante,‖ étoit, vu le pays,Selon mon sons,‖ un fort honnête prix.Sur ce pied-là,‖ qu’eût coûté la maîtresse ?Peut-être moins ;‖ car le hasard y fait.Mais je me trompe ;‖ et la dame étoit telle,Que tout amant,‖ et tant fût-il parfait,Auroit perdu‖ son latin auprès d’elle :Ni dons, ni soins,‖ rien n’auroit réussi.Devrois-je y faire‖ entrer les dons aussi ?Las ! ce n’est plus‖ le siècle de nos pères !Amour vend tout,‖ et nymphes, et bergères ;Il met le taux‖ à maint objet charmant :C’étoit un dieu ;‖ ce n’est plus qu’un marchand.O temps ! ô mœurs !‖ ô coutume perverseAlix d’abord‖ rejette un tel commerce ;Fait l’irritée ;‖ et puis s’apaise enfin,Change de ton ;‖ dit que le lendemain,Comme Madame‖ avoit dessein de prendreCertain remède,‖ ils pourroient, le matin,Tout à loisir,‖ dans la cave se rendre.Ainsi fut dit,‖ ainsi fut arrêté ;Et la soubrette‖ ayant le tout contéÀ sa maîtresse,‖ aussitôt les femellesD’un quiproquo‖ font le projet entre elles.Le pauvre époux‖ n’y reconnoîtroit rien,Tant la suivante‖ avoit l’air de la dame :Puis, supposé‖ qu’il reconnût sa femme,Qu’en pouvoit-il‖ arriver, que tout bien ?Elle auroit lieu‖ de lui chanter sa gamme.
Le lendemain,‖ par hasard, Clidamant,Qui ne pouvoit‖ se contenir de joie,Trouve un ami,‖ lui dit étourdimentLe bien qu’Amour‖ à ses désirs envoie.Quelle faveur !‖ Non qu’il n’eût bien vouluQue le marché‖ pour moins se fût conclu :Les cent écus‖ lui faisoient quelque peine.L’ami lui dit :‖ « Eh bien, soyons chacunEt du plaisir‖ et des frais en commun. »L’époux n’ayant‖ alors sa bourse pleine,Cinquante écus‖ à sauver étoient bons :D’autre côté,‖ communiquer la belle,Quelle apparence !‖ Y consentiroit-elle ?S’aller ainsi‖ livrer à deux Gascons !Se tairoient-ils‖ d’une telle fortune ?Et devoit-on‖ la leur rendre commune ?L’ami leva‖ cette difficulté,Représentant‖ que, dans l’obscurité,Alix seroit‖ fort aisément trompée.Une plus fine‖ y seroit attrapée :Il suffirait‖ que, tous deux, tour à tour,Sans dire mot,‖ ils entrassent en lice,Se remettant‖ du surplus à l’Amour,Qui volontiers‖ aideroit l’artifice.Un tel silence‖ en rien ne leur nuiroit ;Madame Alix,‖ sans manquer, le prendroitPour un effet‖ de crainte et de prudence :Les murs ayant‖ des oreilles, dit-on,Le mieux étoit‖ de se taire ; à quoi bonD’un tel secret‖ leur faire confidence ?
Les deux galants,‖ ayant de la façonRéglé la chose,‖ et disposés à prendreTout le plaisir‖ qu’Amour leur promettoit,Chez le mari‖ d’abord ils se vont rendre.Là dans le lit‖ l’épouse encore étoit.L’époux trouva‖ près d’elle la soubrette,Sans nuls atours‖ qu’une simple cornette,Bref, en état‖ de ne lui point manquer.Même un clin d’œil,‖ qu’il put bien remarquer,L’en assura.‖ Les amis disputèrent.Touchant le pas,‖ et longtemps contestèrent.L’époux ne fit‖ l’honneur de la maison,Tel compliment‖ n’étant là de saison.À trois beaux dés,‖ pour le mieux ils réglèrentLe précurseur,‖ ainsi que de raison.Ce fut l’ami.‖ L’un et l’autre s’enfermeDans cette cave,‖ attendant de pied fermeMadame Alix,‖ qui ne vient nullement :Trop bien la daine,‖ en son lieu, s’en vint faireTout doucement‖ le signal nécessaire.On ouvre, on entre ;‖ et ; sans retardement,Sans lui donner‖ le temps de reconnoîtreCeci, cela,‖ l’erreur, le changement,La différence‖ enfin qui pouvoit êtreEntre l’époux‖ et son associé,Avant qu’il pût‖ aucun change paraître,Au dieu d’amour‖ il fut sacrifié.L’heureux ami‖ n’eut pas toute la joieQu’il aurait eue‖ en connoissant sa proie.La dame avoit‖ un peu plus de beauté,Outre qu’il faut‖ compter la qualité.À peine fut‖ cette scène achevée,Que l’autre acteur,‖ par sa prompte arrivée,Jette la dame‖ en quelque étonnement ;Car, comme époux,‖ comme Clidamant même,Il ne montrait‖ toujours si fréquemmentDe cette ardeur‖ l’emportement extrême.On imputa‖ cet excès de fureurÀ la soubrette, et la dame, en son cœur,Se proposa‖ d’en dire sa pensée.
La fête étant‖ de la sorte passée,Du noir séjour‖ ils n’eurent qu’à sortir.L’associé‖ des frais et du plaisirS’en court en haut,‖ en certain vestibule ;Mais quand l’époux‖ vit sa femme monter,Et qu’elle eut vu‖ l’ami se présenter,On peut juger‖ quel soupçon, quel scrupule,Quelle surprise,‖ eurent les pauvres gens ;Ni l’un ni l’autre,‖ ils n’avoient eu le tempsDe composer‖ leur mine et leur visage.L’époux vit bien‖ qu’il falloit être sage ;Mais sa moitié‖ pensa tout découvrir.J’en suis surpris ;‖ la plus sotte à mentirEst très-habile,‖ et sait cette science.Aucuns ont dit‖ qu’Alix fit conscienceDe n’avoir pas‖ mieux gagné son argent,Plaignant l’époux,‖ et le dédommageant,Et voulant bien‖ mettre tout sur son compte :Tout cela n’est‖ que pour rendre le conteUn peu meilleur.‖ J’ai vu les gens mouvoirDeux questions :‖ l’une, c’est à savoirSi l’époux fut‖ du nombre des confrères,À mon avis‖ n’a point de fondement,Puisque la dame‖ et l’ami nullementNo prétendoient‖ vaquer à ces mystères.L’autre point est‖ touchant le talion ;Et l’on demande,‖ en cette occasion,Si, pour user‖ d’une juste vengeance,Prétendre erreur‖ et cause d’ignorance,À cette dame‖ aurait été permis.Bien que ce soit‖ assez là mon avis,La dame fut‖ toujours inconsolable.
Dieu gard’de mal‖ celles qu’en cas semblableIl ne faudrait‖ nullement consoler !J’en connois bien‖ qui n’en feraient que rire :De celles-là‖ je n’ose plus parler,Et je ne vois‖ rien des autres à dire.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abab] 10[abba] 40[aa] 1[aabab] 2[abbab] 1[aabbab] 1[abbacacdcd]
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a rire / aspire féminine, classiqueb métier / payer masculine, classiquec cause / dispose féminine, classiqued jour / d’amour masculine, classiquee soulagement / franchement masculine, classiquef propose / chose féminine, classiqueg amant / charmant masculine, classiqueh heureusement / dédommagement masculine, classiquei close / suppose féminine, classiquej commandement / réciproquement masculine, classiquek dame / femme féminine, classiquel pleins / mains masculine, classiquem surprenante / violente féminine, classiquen cas / pas masculine, classiqueo passe-passe / Boccace féminine, classiquep panneau / berceau masculine, classiqueq d’audace / préface féminine, classiquer gâté / exécuté masculine, classiques tour / d’Amour masculine, classiquea chose / n’ose féminine, classiqueb arrivé / controuvé masculine, classiquec vers / l’univers masculine, classiqued femme / dame féminine, classiquee beauté / arrêté masculine, classiquef habile / facile féminine, classiqueg d’habileté / nouveauté masculine, classiqueh personne / mignonne féminine, classiquei maintien / rien masculine, classiquej d’aventures / créatures féminine, classiquek d’agrément / bonnement masculine, classiquel chaud / tôt masculine, classiquem soubrette / coquette féminine, classiquen promet / net masculine, classiqueo tendresse / maîtresse féminine, classiquep pays / prix masculine, classiqueq fait / parfait masculine, classiquer telle / d’elle féminine, classiques réussi / aussi masculine, classiquet pères / bergères féminine, classiqueu charmant / marchand masculine, classiquev perverse / commerce féminine, classiquew enfin / lendemain / matin masculine, classiquex prendre / rendre féminine, classiquey arrêté / conté masculine, classiquez femelles / elles féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb dame / femme / gamme féminine, classiquea Clidamant / étourdiment masculine, classiqueb joie / envoie féminine, classiquec voulu / conclu masculine, classiqued peine / pleine féminine, classiquee chacun / commun masculine, classiquef bons / Gascons masculine, classiqueg belle / consentiroit-elle féminine, classiqueh fortune / commune féminine, classiquei difficulté / l’obscurité masculine, classiquej trompée / attrapée féminine, classiquek tour / l’Amour masculine, classiquel lice / l’artifice féminine, classiquem nuiroit / prendroit masculine, classiquen prudence / confidence féminine, classiqueo dit-on / bon / façon masculine, classiquec promettoit / étoit masculine, classiqued soubrette / cornette féminine, classiquee manquer / remarquer masculine, classiquef disputèrent / contestèrent / réglèrent féminine, classiqueg maison / saison / raison masculine, classiqueh s’enferme / ferme féminine, classiquei nullement / retardement / changement masculine, classiquej faire / nécessaire féminine, classiquek reconnoître / être / paraître féminine, classiquel associé / sacrifié masculine, classiquem joie / proie féminine, classiquen beauté / qualité masculine, classiqueo achevée / arrivée féminine, classiquep étonnement / fréquemment masculine, classiqueq même / extrême féminine, classiquer fureur / cœur masculine, classiques pensée / passée féminine, classiqueb sortir / plaisir masculine, classiquec vestibule / scrupule féminine, classiqued monter / présenter masculine, classiquee gens / temps masculine, classiquef visage / sage féminine, classiqueg découvrir / mentir masculine, non classiqueh science / conscience féminine, classiquei argent / dédommageant masculine, classiquej compte / conte féminine, classiquek mouvoir / savoir masculine, classiquel confrères / mystères féminine, classiquem fondement / nullement masculine, classiquen talion / occasion masculine, classiqueo vengeance / d’ignorance féminine, classiquep permis / avis masculine, classiqueq inconsolable / semblable féminine, classiqueb consoler / parler masculine, classiquec rire / dire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
203 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources