Contes et nouvelles, 1668‑1694· Livre cinquième 1682 ‒ 1685
X. Philémon et Baucis
SUJET TIRE DES MÉTAMORPHOSES D’OVIDE
À M. LE DUC DE VENDOME
Ni l’or ni la grandeur‖ ne nous rendent heureux.Ces deux divinités‖ n’accordent à nos vœux,Que des biens peu certains,‖ qu’un plaisir peu tranquilleDes soucis dévorants,‖ c’est l’éternel asile ;Véritables vautours,‖ que le fils de JapetReprésente, enchaîné‖ sur son triste sommet.L’humble toit est exempt‖ d’un tribut si funeste.Le sage y vit en paix,‖ et méprise le reste :Content de ses douceurs,‖ errant parmi les bois,Il regarde à ses pieds‖ les favoris des rois ;Il lit, au front de ceux‖ qu’un vain luxe environne,Que la Fortune vend‖ ce qu’on croit qu’elle donne.Approche-t-il du but,‖ quitte-t-il ce séjour,Rien ne trouble sa fin :‖ c’est lé soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis‖ nous en offrent l’exemple :Tous deux virent changer‖ leur cabane en un temple.Hyménée et l’Amour,‖ par des désirs, constants,Avoient uni leurs cœurs, dès leur plus doux printempsNi le temps ni l’hymen‖ n’éteignirent leur flamme ;Clothon prenoit plaisir‖ à filer cette trame.Ils surent cultiver,‖ sans se’voir assistés,Leur enclos et leur champ,‖ par deux fois vingt étés.Eux seuls ils composoient‖ toute leur république :Heureux de ne devoir‖ à pas un domestiqueLe plaisir ou le gré‖ des soins qu’ils se rendoient !Tout vieillit : sur leur front‖ les rides s’étendoient ;L’amitié modéra‖ leurs feux, sans les détruire,Et par des traits d’amour‖ sut encor se produire.Ils’habitaient un bourg, plein de gens, dont le cœurJoignoit aux duretés‖ un sentiment moqueur.Jupiter résolut‖ d’abolir cette engeance.Il part avec son fils,‖ le dieu de l’éloquence ;Tous deux, en pèlerins,‖ vont visiter ces lieux.Mille logis y sont :‖ un seul ne s’ouvre aux dieux.Prêts enfin de quitter‖ un séjour si profane,Ils virent à l’écart‖ une étroite cabane,Demeure hospitalière,‖ humble et chaste maison.Mercure frappe ; on ouvre.‖ Aussitôt PhilémonVient au-devant des dieux,‖ et leur tient ce langage ;Vous me semblez tous deux‖ fatigués du voyage ?Reposez-vous. Usez‖ du peu que nous avons ;L’aide des dieux a fait‖ que nous le conservons ;Usez-en ! Saluez‖ ces pénates d’argile :Jamais le ciel ne fut‖ aux humains si facile,Que quand Jupiter même‖ étoit de simple bois ;Depuis qu’on l’a fait d’or,‖ il est sourd à nos voix.Baucis, ne tardez point,‖ faites tiédir cette onde ?Encor que le pouvoir‖ au désir ne réponde,Nos hôtes agréeront‖ les soins qui leur sont dus. »Quelques restes de feu,‖ sous la cendre épandus,D’un souffle haletant‖ par Baucis s’allumèrent ;Des branches de bois sec‖ aussitôt s’enflammèrent.L’onde tiède, on lava‖ les pieds des voyageurs.Philémon les pria‖ d’excuser ces longueurs :Et, pour tromper l’ennui‖ d’une attente importune,Il entretint les dieux,‖ non pas sur la Fortune,Sur ses jeux, sur la pompe‖ et la grandeur des rois,Mais sur ce que les champs,‖ les vergers et les boisOnt de plus innocent,‖ de plus doux, de plus rare.Cependant, par Baucis,‖ le festin se prépare.La table, où l’on servit‖ le champêtre repas,Fut d’ais non façonnés‖ à l’aide du compas :Encore assure-t-on,‖ si l’histoire eu est crue,Qu’en un de ses supports‖ le temps l’avoit rompue.Baucis en égala‖ les appuis chancelantsDu débris d’un vieux vase,‖ autre injure des ans.Un tapis tout usé‖ couvrit deux escabelles :Il ne servoit pourtant‖ qu’aux fêtes solennelles.Le linge orné de fleurs‖ fut couvert, pour tous mets,D’un peu de lait, de fruits‖ et des dons de Cérès.
Les divins voyageurs,‖ altérés de leur course,Mêloient au vin grossier‖ le cristal d’une source.Plus le vase versoit,‖ moins il s’alloit vidant.Philémon reconnut‖ ce miracle évident ;Baucis n’en fit pas moins :‖ tous deux s’agenouillèrent ;À ce signe d’abord‖ leurs yeux se dessillèrent.Jupiter leur parut‖ avec ces noirs sourcils,Qui font trembler les cieux‖ sur leurs pôles assis.« Grand Dieu, dit Philémon,‖ excusez notre faute :Quels humains auroient cru‖ recevoir un tel hôte ?Ces mets, nous l’avouons,‖ sont peu délicieux :Mais, quand nous serions rois,‖ que donner à des dieux ?C’est le cœur qui fait tout !‖ Que la terre et que l’ondeApprêtent un repas‖ pour les maîtres du monde :Ils lui préféreront‖ les seuls présents du cœur. »Baucis sort, à ces mots,‖ pour réparer l’erreur.Dans le verger couroit‖ une perdrix privée,Et par de tendres soins‖ dès l’enfance élevée ;Elle en veut faire un mets,‖ et la poursuit en vain :La volatile échappe‖ à sa tremblante main ;Entre les pieds des dieux‖ elle cherche un asile.Ce recours, à l’oiseau,‖ ne fut pas inutile :Jupiter intercède.‖ El déjà les vallonsVoyoient l’ombre en croissant‖ tomber du haut des monts.Les dieux sortent enfin,‖ et font sortir leurs hôtes.« De ce bourg, dit Jupin,‖ je veux punir les fautes :Suivez-nous ! Toi, Mercure,‖ appelle les vapeurs ?O gens durs ! vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs !Il dit : et les autans‖ troublent déjà la plaine.Nos deux époux suivoient,‖ ne marchant qu’avec peine ;Un appui de roseau‖ soulageoit leurs vieux ans :Moitié secours des dieux,‖ moitié peur, se hâtants,Sur un mont assez proche‖ enfin ils arrivèrent.À leurs pieds aussitôt‖ cent nuages crevèrent.Dos ministres du dieu‖ les escadrons flottantsEntraînèrent sans choix‖ animaux, habitants,Arbres, maisons, vergers,‖ toute celte demeure ;Sans vestiges du bourg,‖ tout disparut sur l’heure,Les vieillards déploroient‖ ces sévères destins.Les animaux périr !‖ car encor les humains,Tous avoient dû tomber‖ sous les célestes armes :Baucis en répandit‖ en secret quelques larmes.
Cependant l’humble toit‖ devient temple, et ses mursChangent leur frêle enduit‖ aux marbres les plus durs ;De pilastres massifs‖ les cloisons revêtues,En moins de deux instants,‖ s’élèvent jusqu’aux nues ;Le chaume devient or,‖ tout brille en ce pourpris.Tous ces événements‖ sont peints sur le lambris.Loin, bien loin les tableaux‖ de Zeuxis et d’Apelle !Ceux-ci furent tracés‖ d’une main immortelle.Nos deux époux, surpris,‖ étonnés, confondus,Se crurent, par miracle,‖ en l’Olympe rendus.« Vous comblez, dirent-ils,‖ vos moindres créatures !Aurions-nous bien le cœur‖ et les mains assez puresPour présider ici‖ sur les honneurs divins,Et, prêtres, vous offrir‖ les vœux des pèlerins ? »Jupiter exauça‖ leur prière innocente.Hélas ! dit Philémon,‖ si votre main puissanteVouloit favoriser,‖ jusqu’au bout, deux mortels,Ensemble nous mourrions,‖ en servant vos autels ;Clothon feroit d’un coup‖ ce double sacrifice ;D’autres mains nous rendraient‖ un vain et triste office :Je ne pleurerais point‖ celle-ci, ni ses yeuxNe troubleraient non plus‖ de leurs larmes ces lieux. »Jupiter, à ce voeu,‖ fut encor favorable.Mais oserai-je dire‖ un fait presque incroyable ?Un jour qu’assis tous deux‖ dans le sacré parvis,Ils contoient cette histoire‖ aux pèlerins ravis,La troupe, à l’entour d’eux,‖ debout, prêtait l’oreille ;Philémon leur disoit :‖ « Ce lieu plein de merveilleN’a pas toujours servi‖ de temple aux immortels ;Un bourg étoit autour,‖ ennemi des autels :Gens barbares, gens durs,‖ habitacle d’impies,Du céleste courroux‖ tous furent les hosties.Il ne resta que nous‖ d’un si triste débris ;Vous en verrez tantôt‖ la suite en nos lambris :Jupiter l’y peignit.‖ » En contant ces annales,Philémon regardoit‖ Baucis par intervalles ;Elle devenoit arbre,‖ et lui tendoit les bras :Il veut lui tendre aussi‖ les siens, et ne peut pas.Il veut parler : l’écorce‖ a sa langue pressée.L’un et l’autre se dit‖ adieu de la pensée,Le corps n’est tantôt plus‖ que feuillage et que bois.D’étonnement, la troupe,‖ ainsi qu’eux, perd la voix.Même instant, même sort,‖ à leur fin les entraîne :Baucis devient tilleul,‖ Philémon devient chêne.On les va voir encore,‖ afin de mériterLes douceurs qu’en hymen‖ Amour leur fit goûter.Ils courbent sous le poids‖ des offrandes sans nombre.Pour peu que des époux‖ séjournent sous leur ombre,Ils s’aiment jusqu’au bout,‖ malgré l’effort des ans.Ah ! si…. Mais, autre part,‖ j’ai porté mes présents.Célébrons seulement‖ cette métamorphose.De fidèles témoins‖ m’ayant conté la chose,Clio me conseilla‖ de l’étendre en ces vers,Qui pourront quelque jour‖ l’apprendre à l’univers.Quelque jour on verra‖ chez les races futures,Sous l’appui d’un grand nom,‖ passer ces aventures.Vendôme, consentez‖ au los que j’en attends ;Faites-moi triompher‖ de l’Envie et du Temps ;Enchaînez ces démons :‖ que sur nous ils n’attentent,Ennemis des héros‖ et de ceux qui les chantent !Je voudrois pouvoir dire,‖ en un style assez haut,Qu’ayant mille vertus,‖ vous n’avez nul défaut.Toutes les célébrer,‖ seroit oeuvre infinie ;L’entreprise demande‖ un plus vaste génie :Car quel mérite enfin‖ ne vous fait estimer ?Sans parler de celui‖ qui force à vous aimer,Vous joignez à ces dons‖ l’amour des beaux ouvrages ;Vous y joignez un goût‖ plus sûr que nos suffrages ;Don du ciel, qui peut seul‖ tenir lieu des présentsQue nous font à regret‖ le travail et les ans.Peu de gens élevés,‖ peu d’autres encor même,Font voir, par ces faveurs,‖ que Jupiter les aime.Si quelque enfant des dieux‖ les possède, c’est vous !Je l’ose dans ces vers‖ soutenir devant tous.Clio, sur son giron,‖ à l’exemple d’Homère,Vient de les retoucher,‖ attentive à vous plaire :On dit qu’elle et ses sœurs,‖ par l’ordre d’Apollon,Transportent dans Anet‖ tout le sacré vallon :Je le crois. Puissions-nous‖ chanter sous les ombragesDes arbres dont ce lieu‖ va border ses rivages !Puissent-ils tout d’un coup‖ élever leurs sourcils,Comme on vit autrefois‖ Philémon et Baucis !
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 97((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a heureux / vœux masculine, classiqueb tranquille / asile féminine, classiquec Japet / sommet masculine, classiqued funeste / reste féminine, classiquee bois / rois masculine, classiquef environne / donne féminine, classiqueg séjour / jour masculine, classiquea l’exemple / temple féminine, classiqueb constants / printemps masculine, classiquec flamme / trame féminine, classiqued assistés / étés masculine, classiquee république / domestique féminine, classiquef rendoient / s’étendoient masculine, classiqueg détruire / produire féminine, classiqueh cœur / moqueur masculine, non classiquei engeance / l’éloquence féminine, classiquej lieux / dieux masculine, classiquek profane / cabane féminine, classiquel maison / Philémon masculine, classiquem langage / voyage féminine, classiquen avons / conservons masculine, classiqueo d’argile / facile féminine, classiquep bois / voix masculine, classiqueq onde / réponde féminine, classiquer dus / épandus masculine, classiques s’allumèrent / s’enflammèrent féminine, classiquet voyageurs / longueurs masculine, classiqueu importune / Fortune féminine, classiquev rois / bois masculine, classiquew rare / prépare féminine, classiquex repas / compas masculine, classiquey crue / rompue féminine, classiquez chancelants / ans masculine, classiquea escabelles / solennelles féminine, classiqueb mets / Cérès masculine, classiquea course / source féminine, classiqueb vidant / évident masculine, classiquec s’agenouillèrent / dessillèrent féminine, classiqued sourcils / assis masculine, classiquee faute / hôte féminine, classiquef délicieux / dieux masculine, classiqueg l’onde / monde féminine, classiqueh cœur / l’erreur masculine, classiquei privée / élevée féminine, classiquej vain / main masculine, classiquek asile / inutile féminine, classiquel vallons / monts masculine, classiquem hôtes / fautes féminine, classiquen vapeurs / cœurs masculine, classiqueo plaine / peine féminine, classiquep ans / hâtants masculine, classiqueq arrivèrent / crevèrent féminine, classiquer flottants / habitants masculine, classiques demeure / l’heure féminine, classiquet destins / humains masculine, classiqueu armes / larmes féminine, classiquea murs / durs masculine, classiqueb revêtues / nues féminine, classiquec pourpris / lambris masculine, classiqued d’Apelle / immortelle féminine, classiquee confondus / rendus masculine, classiquef créatures / pures féminine, classiqueg divins / pèlerins masculine, classiqueh innocente / puissante féminine, classiquei mortels / autels masculine, classiquej sacrifice / office féminine, classiquek yeux / lieux masculine, classiquel favorable / incroyable féminine, classiquem parvis / ravis masculine, classiquen l’oreille / merveille féminine, classiqueo immortels / autels masculine, classiquep d’impies / hosties féminine, classiqueq débris / lambris masculine, classiquer annales / intervalles féminine, classiques bras / pas masculine, classiquet pressée / pensée féminine, classiquev entraîne / chêne féminine, classiquew mériter / goûter masculine, classiquex nombre / ombre féminine, classiquey ans / présents masculine, classiquez métamorphose / chose féminine, classiquea vers / l’univers masculine, classiqueb futures / aventures féminine, classiquec attends / Temps masculine, classiqued n’attentent / chantent féminine, classiquee haut / défaut masculine, classiquef infinie / génie féminine, classiqueg estimer / aimer masculine, classiqueh ouvrages / suffrages féminine, classiquei présents / ans masculine, classiquej même / aime féminine, classiquek vous / tous masculine, classiquel d’Homère / plaire féminine, classiquem d’Apollon / vallon masculine, classiquen ombrages / rivages féminine, classiqueo sourcils / Baucis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
194 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Contes et nouvelles, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1863· numérisation gallica.bnf.fr· Sources