Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Xii
IX. Le loup et le renard
D'où vient que personne en la vieN'est satisfait de son état ?Tel voudroit bien être soldatÀ qui le soldat porte envie.
Certain renard voulut, dit-on,Se faire loup. Eh ! qui peut direQue pour le métier de moutonJamais aucun loup ne soupire ?
Ce qui m'étonne est qu'à huit ansUn prince en fable ait mis la chose,Pendant que, sous mes cheveux blancs,Je fabrique à force de tempsDes vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable semésNe sont en l'œuvre du poëteNi tous ni si bien exprimés :Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette,C'est mon talent ; mais je m'attendsQue mon héros, dans peu de temps,Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophète ;Cependant je lis dans les cieuxQue bientôt ses faits glorieuxDemanderont plusieurs Homères :Et ce temps-ci n'en produit guères.Laissant à part tous ces mystères,Essayons de conter‖ la fable avec succès.
Le renard dit au loup :‖ Notre cher, pour tout metsJ'ai souvent un vieux coq,‖ ou de maigres poulets :C'est une viande qui me lasse.Tu fais meilleure chère‖ avec moins de hasard :J'approche des maisons ;‖ tu te tiens à l'écart.Apprends-moi ton métier,‖ camarade, de grâce,Rends-moi le premier de ma raceQui fournisse son croc‖ de quelque mouton gras :Tu ne me mettras point‖ au nombre des ingrats. ‒Je le veux, dit le loup :‖ il m'est mort un mien frère,Allons prendre sa peau,‖ tu t'en revêtiras.Il vint ; et le loup dit :‖ Voici comme il faut faire,Si tu veux écarter‖ les mâtins du troupeau.Le renard, ayant mis la peau,Répétoit les leçons‖ que lui donnoit son maître.D'abord il s'y prit mal,‖ puis un peu mieux, puis bien ;Puis enfin il n'y manqua rien.À peine il fut instruit‖ autant qu'il pouvoit l'être,Qu'un troupeau s'approcha.‖ Le nouveau loup y court,Et répand la terreur‖ dans les lieux d'alentour.Tel, vêtu des armes d'Achille,Patrocle mit l'alarme‖ au camp et dans la ville :Mères, brus et vieillards,‖ au temple couroient tous.L'ost du peuple bêlant‖ crut voir cinquante loups :Chien, berger et troupeau,‖ tout fuit vers le village,Et laisse seulement‖ une brebis pour gage.Le larron s'en saisit.‖ À quelques pas de làIl entendit chanter‖ un coq du voisinage.Le disciple aussitôt‖ droit au coq s'en alla,Jetant bas sa robe de classe,Oubliant les brebis,‖ les leçons, le régent,Et courant d'un pas diligent.Que sert-il qu'on se contrefasse ?Prétendre ainsi changer‖ est une illusion :L'on reprend sa première traceÀ la première occasion.
De votre esprit,‖ que nul autre n'égale,Prince, ma muse tient‖ tout entier ce projet :Vous m'avez donné le sujet,Le dialogue et la morale.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abba] 2[abab] 1[abaab] 2[abbaa] 5[aa] 2[aaa] 2[aabab] 1[abbacac]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (39 de 8, 28 de 12, 1 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a vie / envie féminine, classiqueb état / soldat masculine, classiquea dit-on / mouton masculine, classiqueb dire / soupire féminine, classiquea ans / blancs / temps masculine, classiqueb chose / prose féminine, classiquea semés / exprimés masculine, classiqueb poëte / complète féminine, classiquea musette / trompette / prophète féminine, classiqueb m'attends / temps masculine, classiqueb cieux / glorieux masculine, classiquec Homères / guères / mystères féminine, classiqued succès / mets / poulets masculine, classiqueb lasse / grâce / race féminine, classiquec hasard / l'écart masculine, classiqued gras / ingrats / revêtiras masculine, classiquee frère / faire féminine, classiquef troupeau / peau masculine, classiqueg maître / l'être féminine, classiqueh bien / rien masculine, classiquei court / d'alentour masculine, classiquej d'Achille / ville féminine, classiquek tous / loups masculine, classiquel village / gage / voisinage féminine, classiquem là / alla masculine, classiquen classe / contrefasse / trace féminine, classiqueo régent / diligent masculine, non classiquep illusion / occasion masculine, classiquea n'égale / morale féminine, classiqueb projet / sujet masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources