Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre Vii
XIV. Les devineresses
C'est souvent du hasard‖ que naît l'opinion,Et c'est l'opinion‖ qui fait toujours la vogue.Je pourrois fonder ce prologueSur gens de tous états :‖ tout est prévention,Cabale, entêtement ;‖ point ou peu de justice.C'est un torrent : qu'y faire ?‖ il faut qu'il ait son coursCela fut, et sera toujours.Une femme, à Paris,‖ faisoit la pythonisse :On l'allait consulter‖ sur chaque événement ;Perdait-on un chiffon,‖ avait-on un amant,Un mari vivant trop,‖ au gré de son épouse,Une mère fâcheuse,‖ une femme jalouse ;Chez la devineuse on couroitPour se faire annoncer‖ ce que l'on désiroit.Son fait consistoit en adresse :Quelques termes de l'art,‖ beaucoup de hardiesse,Du hasard quelquefois,‖ tout cela concouroit,Tout cela bien souvent‖ faisoit crier miracle.Enfin, quoique ignorante‖ à vingt et trois carats,Elle passoit pour un oracle.L'oracle étoit logé‖ dedans un galetas :Là, cette femme emplit sa bourse,Et, sans avoir d'autre ressource,Gagne de quoi donner‖ un rang à son mari ;Elle achète un office,‖ une maison aussi.Voilà le galetas rempliD'une nouvelle hôtesse,‖ à qui toute la ville,Femmes, filles, valets,‖ gros messieurs, tout enfinAlloit, comme autrefois,‖ demander son destin ;Le galetas devint‖ l'antre de la Sibylle.L'autre femelle avoit‖ achalandé ce lieu.Cette dernière femme‖ eut beau faire, eut beau dire,Moi devine ! on se moque :‖ eh ! messieurs, sais-je lire ?Je n'ai jamais appris‖ que ma Croix de par Dieu.Point de raisons : fallut‖ deviner et prédire,Mettre à part force bons ducats,Et gagner malgré soi‖ plus que deux avocats.Le meuble et l'équipage‖ aidoient fort à la chose :Quatre siéges boiteux,‖ un manche de balai,Tout sentoit son sabbat‖ et sa métamorphose.Quand cette femme auroit dit vraiDans une chambre tapissée,On s'en seroit moqué :‖ la vogue étoit passéeAu galetas ;‖ il avoit le crédit.L'autre femme se morfondit.L'enseigne fait la chalandise.J'ai vu dans le palais‖ une robe mal miseGagner gros : les gens l'avoient prisePour maître tel,‖ qui traînoit après soiForce écoutants.‖ Demandez-moi pourquoi.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 3[abba] 9[aa] 1[ababa] 2[aaa] 1[abbab] 1[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (33 de 12, 14 de 8, 3 de 10)· profil 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a l'opinion / prévention masculine, classiqueb vogue / prologue féminine, classiquec justice / pythonisse féminine, classiqued cours / toujours masculine, classiquee événement / amant masculine, classiquef épouse / jalouse féminine, classiqueg couroit / désiroit masculine, classiqueh adresse / hardiesse féminine, classiquei concouroit / carats / galetas masculine, non classiquej miracle / oracle féminine, classiquek bourse / ressource féminine, classiquel mari / aussi / rempli masculine, classiquem ville / Sibylle féminine, classiquen enfin / destin masculine, classiqueo lieu / Dieu masculine, classiquep dire / lire / prédire féminine, classiqueq ducats / avocats masculine, classiquer chose / métamorphose féminine, classiques balai / vrai masculine, classiquet tapissée / passée féminine, classiqueu crédit / morfondit masculine, classiquev chalandise / mise / prise féminine, classiquew soi / pourquoi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
50 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources