Fables, 1678‑1694· Fables choisies mises en vers Éditions Thierry et Barbin (1678-1679) et Barbin (1694)· Livre XI
IX. Les souris et le chat-huant
Il ne faut jamais dire aux gens :Écoutez un bon mot,‖ oyez une merveille,Savez-vous si les écoutantsEn feront une estime‖ à la vôtre pareille ?Voici pourtant un cas‖ qui peut être excepté :Je le maintiens prodige,‖ et tel que d'une fableIl a l'air et les traits,‖ encor que véritable.On abattit un pin‖ pour son antiquitéVieux palais d'un hibou,‖ triste et sombre retraiteDe l'oiseau qu'Atropos‖ prend pour son interprète.Dans son tronc caverneux,‖ et miné par le temps,Logeoient, entre autres habitants,Force souris sans pieds,‖ toutes rondes de graisse.L'oiseau les nourrissoit‖ parmi des tas de blé,Et de son bec avoit‖ leur troupeau mutilé.Cet oiseau raisonnoit,‖ il faut qu'on le confesse.En son temps, aux souris‖ le compagnon chassa :Les premières qu'il prit‖ du logis échappées,Pour y remédier,‖ le drôle estropiaTout ce qu'il prit ensuite ;‖ et leurs jambes coupéesFirent qu'il les mangeoit‖ à sa commodité,Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.Tout manger à la fois,‖ l'impossibilitéS'y trouvoit, joint aussi‖ le soin de sa santé.Sa prévoyance alloit‖ aussi loin que la nôtre :Elle alloit jusqu'à leur porterVivres et grains pour subsister.Puis qu'un cartésien s'obstineÀ traiter ce hibou‖ de montre et de machine !Quel ressort lui pouvoit donnerLe conseil de tronquer‖ un peuple mis en mue ?Si ce n'est pas là raisonner,La raison m'est chose inconnue.Voyez que d'arguments il fit :Quand ce peuple est pris, il s'enfuit :Donc il faut le croquer‖ aussitôt qu'on le happe.Tout ! il est impossible.‖ Et puis pour le besoinN'en dois-je pas garder ?‖ Donc il faut avoir soinDe le nourrir sans qu'il échappe.Mais comment ? Otons-lui‖ les pieds. Or trouvez-moiChose par les humains‖ à sa fin mieux conduite !Quel autre art de penser‖ Aristote et sa suiteEnseignent-ils, par votre foi ?
Ceci n’est point une fable ; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J’ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d’écrire dont je me sers.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 2[abab] 4[abba] 3[aa] 1[abacbc] 1[abbacac]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (29 de 12, 14 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a gens / écoutants masculine, classiqueb merveille / pareille féminine, classiquec excepté / antiquité masculine, classiqued fable / véritable féminine, classiquee retraite / interprète féminine, classiquef temps / habitants masculine, classiqueg graisse / confesse féminine, classiqueh blé / mutilé masculine, classiquei chassa / estropia masculine, classiquej échappées / coupées féminine, classiquek commodité / l'impossibilité masculine, classiquel l'autre / nôtre féminine, classiquem santé / porter masculine, non classiquen subsister / donner / raisonner masculine, classiqueo s'obstine / machine féminine, classiquep mue / inconnue féminine, classiqueq fit / s'enfuit masculine, classiquer happe / échappe féminine, classiques besoin / soin masculine, classiquet trouvez-moi / foi masculine, classiqueu conduite / suite féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
43 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1868· numérisation Project Gutenberg· Sources