Œuvres diverses I, 1658‑1694· Poésies diverses
VIII. Idylle
L’AMOUR VENGÉ
A PHYLLIS
C'est un terrible enfant‖ que l'Amour en colère.Si vous le commissiez, Phyllis,Peut-être seriez-vous‖ plus tendre, ou moins sévère ;Du moins m'écririez-vous‖ lorsque je vous écris.Écoutez. Un berger,‖ je l'appelle Sylvandre,Aima jadis‖ une jeune beauté :Jamais berger ne fut plus tendre :Mais aussi, d'un autre côté,Jamais bergère dans le mondeN'eut plus de sévérité.Chloris, c'étoit son nom,‖ comme vous, étoit blonde,Peu grande ; attrait encor :‖ car, Phyllis, entre nous,Ces tailles riches que l'on vanteNe sont pas si riches qu'on chante :Quant à moi, franchement,‖ car chacun a ses goûts,Je n'aime pas une géante.Chloris avoit enfin‖ la taille comme vous,Une démarche nonchalante.De l'embonpoint passablement,Mille attraits dans ses yeux,‖ paroissoit complaisante,Parloit peu, rioit aisément,Faisoit des vers parfois,‖ étoit insinuante,Avoit.. la réponse présente,Et railloit agréablement :En un mot, comme vous,‖ la bergère charmanteAvoit beaucoup d'esprit‖ et beaucoup de beauté ;Mais, comme vous aussi,‖ beaucoup de cruauté ;S'entend pour son amant,‖ car pour les autres hommesElle s'humanisoit assez.Cela se fait, Phyllis,‖ dans le siècle où nous sommes :Pourquoi l'eût-on pas fait‖ dans les siècles passés ?Qu'y faire ? du berger‖ c'étoit la destinée.
Six mois se passent, une année,Sans que de sa Chloris‖ le berger obtînt rien.Lorsqu'il lui disoit des tendresses,L'ingrate changeoit d'entretien ;Loin de répondre à ses caresses,L'ingrate s'emportoit,‖ lui faisoit cent rudesses ;Le berger prenoit tout en bien.Franchement, vous autres maîtresses,Vous prenez certains airs‖ que je ne sais commentNous vous aimons un seul moment.Qu'y faire encor ? c'est notre étoile ;Nous avons sur les yeux un voile.
Sylvandre persista toujours,L'ingrate fut toujours ingrate :Mais comme tout amant se flatte,Sylvandre se flatta,‖ qu'à la fin ses amoursPrendraient peut-être un meilleur cours.Il faut, s'écria-t-il,‖ que, pour fléchir ma belle,Je m'absente pour quelques jours ;Si ma maîtresse m'est cruelle,C'est qu'elle me voit trop souvent.Il part, ce ne fut pas pourtantSans faire sur son cœur‖ maint effort qui l'accable :Le remède est parfois‖ aussi grand que le mal ;Mais, Phyllis, que peut faire‖ un amant misérable ?Qu'il soit près, qu'il soit loin,‖ pour lui tout est égalQuand sa bergère est inhumaine.
Revenons au berger.‖ Cet amant malheureuxAjouta d'un ton langoureux :Si Chloris connoissoit ma peine,Peut-être que son cœur‖ répondrait à mes vœux ;Apprenons-lui ce que j'endure,Aussi ne le sait-elle point ;Elle ne m'a jamais‖ écouté sur ce point ;Si l'ingrate le sait,‖ seroit-elle si dureDe laisser mourir un amant ?Écrivons. Le berger‖ prend alors des tablettes,En vers lugubres peint‖ son amoureux tourment,Les envoie à Chloris.‖ Tel parti cependant,De l'humeur dont vous êtes faites,N'est pas toujours trop sûr,‖ ingrate que vous êtes ;J'en ai fait mille fois autant ;Mais vous n'en êtes pas plus tendre ;Autant en emporte le vent.Autant en prit-il à Sylvandre.La bergère toujours‖ eut un cœur de rocher ;Elle ne daigna point‖ répondre à l'élégie,Et l'amant malheureux‖ (ceci doit vous toucher)S'abandonna si fort‖ à la mélancolie,Que quelques jours après‖ il en perdit la vie.
Ce n'est pas tout, Phyllis,Il arriva bien pis,Et la catastrophe est terrible.Amour, dès ce moment,‖ se vengea de Chloris :Elle n'a pas plus tôt apprisQue le berger n'est plus,‖ qu'elle devient sensible.Tout éperdue, en ce moment,Elle veut courir après l'ombreDe ce tendre et parfait amant,Qu'elle a mis dans le monument.Oui, j'irai dans le manoir sombre,Dit-elle, où t'ont réduit‖ mes injustes rigueurs.Si je n'ai pu forcer‖ les dures destinées,Et t'aimer sur la terre,‖ ah ! berger, si je meurs,
Du moins je t'aimerai‖ dans les champs Élysées.Et du moment, fondant en pleurs,On s'aperçoit qu'elle se pâme,Et qu'elle est prête à rendre l'âme.Conclusion, Chloris mourut.Caron lui passa l'onde noire.Tout le Styx, pour la voir,‖ dès l'instant accourut ;Et dès que Sylvandre parut :Cher Sylvandre, dit-elle,‖ écoute mon histoire,De toutes mes rigueurs‖ oubliant la mémoire…Elle alloit faire un long récit :Mais Sylvandre l'interrompit.Dans le fleuve d'oubli,‖ dit-il, je viens de boire.Si j'aimois avant mon trépas,C'est ce que j'aurais peine à croire ;Mais je sais bien, Chloris,‖ qu'au moins je n'aime pas.Maux et chagrins ici finissent :Surtout du dieu d'amour‖ nous ignorons les lois ;Et si dans ces bas lieux‖ nous aimons quelquefois,C'est lorsque les dieux nous punissent.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (60 de 8, 52 de 12, 2 de 6, 1 de 7, 1 de 10)· profil 6, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a colère / sévère féminine, classiqueb Phyllis / écris masculine, classiquec Sylvandre / tendre féminine, classiqued beauté / côté / sévérité masculine, classiquee monde / blonde féminine, classiquef nous / goûts / vous masculine, classiqueg vante / chante féminine, classiqueh géante / nonchalante féminine, classiquei passablement / aisément / agréablement masculine, classiquej complaisante / insinuante féminine, classiquek présente / charmante féminine, classiquel beauté / cruauté masculine, classiquem hommes / sommes féminine, classiquen assez / passés masculine, classiqueo destinée / année féminine, classiqueb rien / d'entretien / bien masculine, classiquec tendresses / caresses féminine, classiqued rudesses / maîtresses féminine, classiquee comment / moment masculine, classiquef étoile / voile féminine, classiquea toujours / amours masculine, classiqueb ingrate / flatte féminine, classiquec cours / jours masculine, classiqued belle / cruelle féminine, classiquee souvent / pourtant masculine, classiquef l'accable / misérable féminine, classiqueg mal / égal masculine, classiqueh inhumaine / peine féminine, classiquea malheureux / langoureux / vœux masculine, classiquec j'endure / dure féminine, classiqued point masculine, classiquee amant / tourment masculine, classiquef tablettes / faites / êtes féminine, classiqueg cependant / autant / vent masculine, classiqueh tendre / Sylvandre féminine, classiquei rocher / toucher masculine, classiquej l'élégie / mélancolie / vie féminine, classiquea Phyllis / pis masculine, classiqueb terrible / sensible féminine, classiquec Chloris / appris masculine, classiqued moment / amant / monument masculine, classiquee l'ombre / sombre féminine, classiquef rigueurs / meurs / pleurs masculine, classiqueg destinées / Élysées féminine, classiquec pâme / l'âme féminine, classiqued mourut / accourut / parut masculine, classiquee noire / histoire féminine, classiquef mémoire / boire / croire féminine, classiqueg récit / l'interrompit masculine, classiqueh trépas / pas masculine, classiquei finissent / punissent féminine, classiquej lois / quelquefois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources