Œuvres diverses I, 1658‑1694· Fragments du songe de vaux 1671
FRAGMENT IX. Les amours de mars et de vénus
Vous devez avoir lu‖ qu'autrefois le dieu Mars,Blessé par Cupidon‖ d'une flèche dorée,Après avoir dompté‖ les plus fermes remparts,Mit le camp devant Cythérée.Le siége ne fut pas‖ de fort longue durée :A peine Mars se présenta,Que la belle parlementa.
Dans les formes pourtant‖ il entreprit l'affaire,Par tous moyens tâcha de plaire,De son ajustement‖ prit d'abord un grand soin.Considérez-le en ce coin,Qui quitte sa mine fière ;Il se fait attacher‖ son plus riche harnois :Quand ce seroit‖ pour des jours de tournois,On ne le verroit pas‖ vêtu d'autre manière.L'éclat de ses habits‖ fait honte à l'œil du jour ;Sans cela, fît-on mordre‖ aux géants la poussière,Il est bien malaisé‖ de rien faire en amour.En peu de temps‖ Mars emporta la dame.Il la gagna peut-être‖ en lui contant sa flamme :Peut-être conta-t-il‖ ses siéges, ses combats,Parla de contrescarpe,‖ et cent autres merveillesQue les femmes n'entendent pas,Et dont pourtant les mots‖ sont doux à, leurs oreilles.Voyez combien Vénus,‖ en ces lieux écartés,Aux yeux de ce guerrier‖ étale de beautés !Quels longs baisers !‖ La gloire a bien des charmes,Mais Mars en la servant‖ ignore ces douceurs.Son harnois est sur l'herbe :‖ Amour pour toutes armesVeut des soupirs et des larmes ;C'est ce qui triomphe des cœurs.
Phébus pour la déesse‖ avoit même dessein,Et, charmé de l'espoir‖ d'une telle conquête,Couvoit plus de feux dans son seinQu'on n'en voyoit‖ à l'entour de sa tête,C'étoit un dieu pourvu‖ de cent charmes divers.Il étoit beau ;‖ mais il faisoit des vers,Avoit un peu trop de doctrine,Et, qui pis est,‖ savoit la médecine.Or soyez sûr qu'en amours,Entre l'homme d'épée‖ et l'homme de science,Les dames au premier‖ inclineront toujours,Et toujours le plumet‖ aura la préférence.Ce fut donc le guerrier‖ qu'on aima mieux choisir.Phébus, outré de déplaisir,Apprit à Vulcan ce mystère ;Et dans le fond d'un bois‖ voisin de son séjourLui fit voir avec Mars‖ la reine de Cythère,Qui n'avoient en ces lieux‖ pour témoin que l'Amour.
La peine de Vulcan‖ se voit représentée,Et l'on ne diroit pas‖ que les traits en sont feints :Il demeure immobile,‖ et son âme agitéeRoule mille pensers‖ qu'en ses yeux on voit peints ;Son marteau lui tombe des mains ;Il a martel en tête,‖ et ne sait que résoudre,Frappé comme d'un coup de foudre.Le voici, dans cet autre endroit,Qui querelle et qui bat sa femme.Voyez-vous ce galant‖ qui les montre du doigt ?Au palais de Vénus‖ il s'en alloit tout droit,Espérant y trouver‖ le sujet qui l'enflamme.La dame d'un logis,‖ quand elle fait l'amour,Met le tapis chez elle‖ à toutes les coquettes.Dieu sait si les galants‖ lui font aussi la cour !Ce ne sont que jeux et fleurettes,Plaisants devis et chansonnettes ;Mille bons mots,‖ sans compter les bons tours,Font que sans s'ennuyer‖ chacun passe les jours.Celle que vous voyez‖ apportait une lyre,Ne songeant qu'à se réjouir ;Mais Vénus pour le coup‖ ne la sauroit ouïr ;Elle est trop empêchée,‖ et chacun se retire.Le vacarme que fait VulcanA mis l'alarme au camp.
Mais, avec tout ce bruit,‖ que gagne le pauvre homme ?Quand les cœurs ont goûté‖ les délices d'Amour,Ils iroient plutôt jusqu'à RomeQue de s'en passer un seul jour.Sur un lit de repos‖ voyez Mars et sa dame :Quand l'hymen les joindroit‖ de son nœud le plus fort,Que l'un fût le mari,‖ que l'autre fût la femme,On ne pourroit entre eux‖ voir un plus bel accord.Considérez plus bas‖ les trois Grâces pleurantes ;La maîtresse a failli,‖ l'on punit les suivantes ;Vulcan veut tout chasser.‖ Mais quels dragons veillants »Pourroient contre tant d'assaillantsGarder une toison si chère ?Il accuse surtout‖ l'enfant qui fait aimer ;Et, se prenant au fils‖ des péchés de la mère,Menace Cupidon‖ de le faire enfermer.Ce n'est pas tout :‖ plein d'un dépit extrême,Le voilà qui se plaint‖ au monarque des dieux,Et de ce qu'il devroit‖ se cacher à soi-mêmeImportune sans cesse‖ et la terre et les cieux.L'adultère Jupin,‖ d'un ris malicieux,Lui dit que ce malheur‖ est pure fantaisie,Et que de s'en troubler‖ les esprits sont bien fous.Plaise au ciel que jamais‖ je n'entre en jalousie !Car c'est le plus grand mal,‖ et le moins plaint de tous.
Que fait Vulcan ?‖ car, pour se voir vengé,Encor faut-il‖ qu'il fasse quelque chose :Un rets d'acier‖ par ses mains est forgé ;Ce fut Momus‖ qui, je pense, en fut cause.Avec ce rets‖ le galant lui proposeD'envelopper‖ nos amants bien et beau.L'enclume sonne,‖ et maint coup de marteau,Dont maint chaînon‖ l'un à l'autre s'assemble,Prépare aux dieux‖ un spectacle nouveauDe deux amants‖ qui reposent ensemble.
Les noires sœurs‖ apprêtèrent le lit ;Et nos amants‖ trouvant l'heure opportune,Sous le réseau‖ pris en flagrant délit,De s'échapper‖ n'eurent puissance aucune.Vulcan fait lors‖ éclater sa rancune :Tout, en dopant‖ le vieillard écloppéSemond les dieux,‖ jusqu'au plus occupé,Grands et petits,‖ et toute la séquelle.Demandez-moi‖ qui fut bien attrapé :Ce fut, je crois,‖ le galant et la belle.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[ababb] 13[aa] 1[abbacac] 8[abab] 2[abaab] 1[abba] 2[aabab]
- Mètre
- Vers de 12, 10 et 8 syllabes (64 de 12, 28 de 10, 22 de 8, 4 de 7, 1 de 6)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a Mars / remparts masculine, classiqueb dorée / Cythérée / durée féminine, classiquec présenta / parlementa masculine, classiquea l'affaire / plaire féminine, classiqueb soin / coin masculine, classiquec fière / manière / poussière féminine, classiqued harnois / tournois masculine, classiquee jour / amour masculine, classiquef dame / flamme féminine, classiqueg combats / pas masculine, classiqueh merveilles / oreilles féminine, classiquei écartés / beautés masculine, classiquej charmes / armes / larmes féminine, classiquek douceurs / cœurs masculine, classiquea dessein / sein masculine, classiqueb conquête / tête féminine, classiquec divers / vers masculine, classiqued doctrine / médecine féminine, classiquee amours / toujours masculine, classiquef science / préférence féminine, classiqueg choisir / déplaisir masculine, classiqueh mystère / Cythère féminine, classiquei séjour / l'Amour masculine, classiquea représentée / agitée féminine, classiqueb feints / peints / mains masculine, classiquec résoudre / foudre féminine, classiqued endroit / doigt / droit masculine, classiquee femme / l'enflamme féminine, classiquef l'amour / cour masculine, classiqueg coquettes / fleurettes / chansonnettes féminine, classiqueh tours / jours masculine, classiquei lyre / retire féminine, classiquej réjouir / ouïr masculine, classiquek Vulcan / camp masculine, classiquea homme / Rome féminine, classiqueb d'Amour / jour masculine, classiquec dame / femme féminine, classiqued fort / accord masculine, classiquee pleurantes / suivantes féminine, classiquef veillants / d'assaillants masculine, non classiqueg chère / mère féminine, classiqueh aimer / enfermer masculine, classiquei extrême / soi-même féminine, classiquej dieux / cieux / malicieux masculine, classiquek fantaisie / jalousie féminine, classiquel fous / tous masculine, classiquea vengé / forgé masculine, classiqueb chose / cause / propose féminine, classiquec beau / marteau / nouveau masculine, classiqued s'assemble / ensemble féminine, classiquea lit / délit masculine, classiqueb opportune / aucune / rancune féminine, classiquec écloppé / occupé / attrapé masculine, classiqued séquelle / belle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
119 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources