Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Épitres
XIII. À madame de Fontanges
[1680]
Charmant objet,‖ digne présent des deux,Et ce n'est point‖ langage de Parnasse,Votre beauté‖ vient de la main des dieux :Vous l'allez voir‖ au récit que je trace.Puissent mes vers‖ mériter tant de grâceQue d'être offerts‖ au dompteur des humains,Accompagnés‖ d'un mot de votre bouche,Et présentés‖ par vos divines mains,De qui l'ivoire‖ embellit ce qu'il touche !
Je me trouvai‖ chez les dieux l'autre jour :Par quel moyen ?‖ j'en perdis la mémoire.Il me suffit‖ que de l'humain séjourJe fus porté‖ dans ce lieu plein de gloire.Un dieu s'en vint ;‖ et m'ayant abordé :Mortel, dit-il,‖ Jupin m'a commandéDe te montrer,‖ par grâce singulière,L'Olympe entier‖ et tout le firmament.Ce dieu c'étoit‖ Mercure, assurément :Il en avoit‖ tout l'air et la manière.
Après l'abord,‖ il me montra du doigtForce clartés‖ qui partoient d'un endroit.Vois-tu, dit-il,‖ cet enclos de lumière ?C'est le palais‖ du monarque des dieux.Et moi d'ouvrir‖ incontinent les yeux.Ce que je vis‖ étoit d'une matièreQui ne saurait‖ dignement s'exprimer.Figurez-vous‖ tout ce qui peut charmer,Tout ce qui peut‖ éblouir tout ensemble :Astres brillants‖ et soleils radieux.N'y comprenez‖ toutefois vos beaux yeux,Car leur éclat‖ n'a rien qui lui ressemble.
Avec Mercure‖ en ce palais entré,Selon leur rang‖ je vis sur maint degréLes dieux assis,‖ Jupiter à leur tête :Tous paroissoient‖ en des atours de fête.Le Sort ouvrit‖ un livre à cent fermoirs,Puis fit crier‖ dans les sacrés manoirsPar trois hérauts,‖ à trois fois différentes,Le contenu‖ des paroles suivantes :De par Jupin‖ soient les dieux avertis,Conformément‖ à nos divins usages,Que l'on va faire‖ au ciel deux mariagesAvant qu'ils soient‖ sur la terre accomplis.
Au mot d'hymen‖ je vis chacun se taire,Et les ouïs‖ par trois fois publier ;L'un pour Conti,‖ l'autre pour l'héritierDu Jupiter‖ de ce bas hémisphère.On applaudit ;‖ puis, silence étant fait,Le dieu des vers‖ lut deux épithalames.En voici l'un :‖ Couple heureux et parfait,Couple charmant,‖ faites durer vos flammesAssez longtemps‖ pour nous rendre jaloux ;Soyez amants‖ aussi longtemps qu'époux.Douce journée,‖ et nuit plus douce encore !Heures, tardez,‖ laissez au lit l'Aurore.Le temps s'envole ;‖ il est cher aux amants ;Profitez donc‖ de ses moindres moments,Jeune princesse,‖ aimable autant que belle,Jeune héros,‖ non moins aimable qu'elle,Le temps s'envole,‖ il faut le ménager ;Plus il est doux,‖ et plus il est léger.
Phébus se tut,‖ et, bien que dans leur âmeLes immortels‖ enviassent Conti,Du couple heureux‖ et si bien assortiL'on dit au Sort‖ qu'il prolongeât la trame,S'il se pouvoit.‖ Puis le père des vers,Changeant de ton‖ pour l'autre épithalame,Lut ce qui suit :‖ Chantez, peuples divers ;Que tout fleurisse‖ aux terres leurs demeures.Ne tardez plus ;‖ avancez, lentes heures ;Allez porter‖ aux humains un printempsTel que celui‖ qui commença les temps.Heures, volez ;‖ hâtez l'heur et la joieDu fils des dieux‖ à qui l'Olympe envoieUne princesse‖ au regard enchanteur.Mille beaux dons‖ éclatent dans son cœur ;En son esprit,‖ en son corps mille charmes :Amour la suit,‖ Amour a pris des armesQui soutiendront‖ l'honneur de son carquois.Prince, il faudra‖ se rendre cette fois.
Ces chants finis,‖je ne saurais vous direComment enfin‖ chacun se sépara.Mercure seul‖ avec moi demeura.J'obtins de lui‖ que de ce vaste empireL'on m'ouvrirait‖ les temples ; et je visDeux noms fameux,‖ deux noms rivaux prétendreLe premier rang‖ aux célestes lambris.L'un, c'est Louis ;‖ l'autre, c'est Alexandre.De ces deux rois‖ je comparai les faits,Non la personne ;‖ elle est trop différente :Et Statira,‖ qui se méprit aux traitsDu conquérant‖ dont la Grèce se vante,Au roi des Francs‖ n'aurait jamais erré :Toujours ce prince‖ aux regards se présenteMieux fait qu'aucun‖ dont il soit entouré.Je vis encore‖ une jeune merveille ;Si ce n'est vous,‖ c'en est une pareille :Mais c'est vous-même ;‖ et Mercure me ditComment le ciel‖ un tel œuvre entreprit.
Mortel, dit-il,‖ il est bon de t'apprendrePar quel motif‖ ce chef-d'œuvre fut fait.En jour Jupin‖ se trouvant satisfaitDes vœux qu'en terre‖ on venoit de lui rendre,Nous dit à tous :‖ Je veux récompenserDe quelque don‖ la terrestre demeure.Le don fut beau,‖ comme tu peux penser ;Minerve en fit‖ un patron tout à l'heure.L'éclat fut pris‖ des feux du firmament ;Chaque déesse,‖ et chaque objet charmantQui brille au ciel‖ avec plus d'avantage,Contribua‖ du sien à cet ouvrage.Pallas y mit‖ son esprit si vanté,Junon son port,‖ et Vénus sa beauté ;Flore son teint,‖ et les Grâces leurs grâces.Heureux mortel !‖ en un point tu surpassesTous tes pareils ;‖ car lequel d'entre vous,Favorisé‖ jusqu'à ce point par nous,À jamais vu‖ l'Olympe et sa structure ?Retourne-t'en ;‖ conte ton aventure,Chante aux humains‖ ces miracles divers.Il n'eut pas dit,‖ que, sans autre machine,Je me revis‖ dans le bas univers.Divin objet,‖ voilà votre origine,Agréez-en‖ le récit dans ces vers.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababb] 5[abab] 26[aa] 7[abba] 1[abbacac] 1[ababcbc] 1[ababa]
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a deux / dieux masculine, classiqueb Parnasse / trace / grâce féminine, classiquec humains / mains masculine, classiqued bouche / touche féminine, classiquea jour / séjour masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquec abordé / commandé masculine, classiqued singulière / manière féminine, classiquee firmament / assurément masculine, classiquea doigt / endroit masculine, classiqueb lumière / matière féminine, classiquec dieux / yeux masculine, classiqued s'exprimer / charmer masculine, classiquee ensemble / ressemble féminine, classiquef radieux / yeux masculine, classiquea entré / degré masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquec fermoirs / manoirs masculine, classiqued différentes / suivantes féminine, classiquee avertis / accomplis masculine, classiquef usages / mariages féminine, classiquea taire / hémisphère féminine, classiqueb publier / l'héritier masculine, classiquec fait / parfait masculine, classiqued épithalames / flammes féminine, classiquee jaloux / qu'époux masculine, classiquef encore / l'Aurore féminine, classiqueg amants / moments masculine, classiqueh belle / qu'elle féminine, classiquei ménager / léger masculine, classiquea âme / trame / épithalame féminine, classiqueb Conti / assorti masculine, classiquec vers / divers masculine, classiqued demeures / heures féminine, classiquee printemps / temps masculine, classiquef joie / envoie féminine, classiqueg enchanteur / cœur masculine, classiqueh charmes / armes féminine, classiquei carquois / fois masculine, classiquea dire / empire féminine, classiqueb sépara / demeura masculine, classiquec vis / lambris masculine, classiqued prétendre / Alexandre féminine, classiquee faits / traits masculine, classiquef différente / vante / présente féminine, classiqueg erré / entouré masculine, classiqueh merveille / pareille féminine, classiquei dit / entreprit masculine, classiquea t'apprendre / rendre féminine, classiqueb fait / satisfait masculine, classiquec récompenser / penser masculine, classiqued demeure / l'heure féminine, classiquee firmament / charmant masculine, classiquef d'avantage / ouvrage féminine, classiqueg vanté / beauté masculine, classiqueh grâces / surpasses féminine, classiquei vous / nous masculine, classiquej structure / aventure féminine, classiquek divers / univers / vers masculine, classiquel machine / origine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources