Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Épitres
XII. Sur l’opéra
À M. DE NIERT
[Février 1677]
Niert, qui, pour charmer‖ le plus juste des rois,Inventas le bel art‖ de conduire la voix,Et dont le goût sublime‖ à la grande justesseAjouta l'agrément‖ et la délicatesse ;Toi qui sais mieux qu'aucun‖ le succès que jadisLes pièces de musique‖ eurent dedans Paris,Que dis-tu de l'ardeur‖ dont la cour échaufféeFrondoit en ce temps-là‖ les grands concerts d'Orphée,Les longs passages d'Atto‖ et de Léonora,Et ce déchaînement‖ qu'on a pour l'opéra ?De machines d'abord‖ le surprenant spectacleÉblouit, le bourgeois,‖ et fit crier miracle ;Mais la seconde fois‖ il ne s'y pressa plus ;Il aima mieux le Cid,‖ Horace, Héraclius.Aussi de ces objets‖ l'âme n'est point émue,Et même rarement‖ ils contentent la vue.Quand j'entends le sifflet,‖ je ne trouve jamaisLe changement si prompt‖ que je me le promets.Souvent au plus beau char‖ le contre-poids résiste ;Un dieu pend à la corde,‖ et crie au machiniste ;Un reste de forêt‖ demeure clans la mer,Ou la moitié du ciel‖ au milieu de l'enfer.
Quand le théâtre seul‖ ne réussirait guère,La comédie au moins,‖ me diras-tu, doit plaire.Les ballets, les concerts,‖ se peut-il rien de mieuxPour contenter l'esprit‖ et réveiller les yeux ?Ces beautés, néanmoins,‖ toutes trois séparées,Si tu veux l'avouer,‖ seraient mieux savourées.De genres si divers‖ le magnifique appasAux règles de chaque art‖ ne s'accommode pas.Il ne faut point, suivant‖ les préceptes d'Horace,Qu'un grand nombre d'acteurs‖ le théâtre embarrasse ;Qu'en sa machine un dieu‖ vienne tout ajuster.Le bon comédien‖ ne doit jamais chanter.Le ballet fut toujours‖ une action muette.La voix veut le téorbe,‖ et non pas la trompette ;Et la viole, propre‖ aux plus tendres amours,N'a jamais jusqu'ici‖ pu se joindre aux tambours.
Mais en cas de vertus,‖ Louis, qui, par pratique,Sait que, pour en avoir‖ une seule héroïque,Il faut en avoir mille,‖ et toutes à la fois,Veut voir si, comme il est‖ le plus puissant des rois,En joignant, comme il fait,‖ mille plaisirs de même,Il en peut avoir un‖ dans le degré suprême.Comme il porte au dehors‖ la terreur et l'amour,Humain dans son armée‖ autant que dans sa cour,Il veut, sur le théâtre‖ ainsi qu'à la campagne,La foule qui le suit,‖ l'éclat qui l'accompagneGrand en tout, il veut mettre‖ en tout de la grandeurLa guerre fait sa joie‖ et sa plus forte ardeur ;Ses divertissements‖ ressentent tous la guerre :Ses concerts d'instruments‖ ont le bruit du tonnerre,Et ses concerts de voix‖ ressemblent aux éclatsQu'en un jour de combat‖ font les cris des soldats.Les danseurs, par leur nombre,‖ éblouissent la vue,Et le ballet, paraît‖ exercice, revue,Jeu de gladiateurs,‖ et tel qu'au champ de MarsEn leurs jours de triomphe‖ en donnoient les Césars.Glorieux, tous les ans,‖ de nouvelles conquêtes,À son peuple il fait part‖ de ses nouvelles fêtes ;Et son peuple, qui l'aime‖ et suit tous ses désirs,Se conforme à son goût,‖ ne veut que ses plaisirs.
Ce n'est plus la saison‖ de Raymon ni d'Hilaire ;Il faut vingt clavecins,‖ cent violons, pour plaire,On ne va plus chercher‖ au fond de quelques boisDes amoureux bergers‖ la flûte et le hautbois.Le téorbe charmant,‖ qu'on ne vouloit entendreQue dans une ruelle‖ avec une voix tendre,Pour suivre et soutenir‖ par des accords touchantsDe quelques airs choisis‖ les mélodieux chants,Boësset, Gaultier, Hémon,‖ Chambonnière, La Rarre.Tout cela seul déplaît,‖ et n'a plus rien de rare.On laisse là Du Rut,‖ et Lambert, et Camus ;On ne veut plus qu'Alceste,‖ ou Thésée, ou Cadmus.Que l'on n'y trouve point‖ de machines nouvelles,Que les vers soient mauvais,‖ que les voix soient cruelles ;De Baptiste épuisé‖ les compositionsNe sont, si vous voulez,‖ que répétitions ;Le François, pour lui seul‖ contraignant sa nature,N'a que pour l'opéra‖ de passion qui dure.Les jours de l'opéra,‖ de l'un à l'autre bout,Saint-Honoré, rempli‖ de carrosses partout,Voit, malgré la misère‖ à tous états commune,Que l'opéra tout seul‖ fait leur bonne fortune.Il a l'or de l'abbé,‖ du brave, du commis ;La coquette s'y fait‖ mener par ses amis ;L'officier, le marchand,‖ tout son rôti retranche,Pour y pouvoir porter‖ tout son gain le dimanche ;On ne va plus au bal,‖ on ne va plus au Cours :Hiver, été, printemps,‖ bref, opéra toujours ;Et quiconque n'en chante,‖ ou bien plutôt n'en grondeQuelque récitatif,‖ n'a pas l'air du beau monde.
Mais que l'heureux Lully‖ ne s'imagine pasQue son mérite seul‖ fasse tout ce fracas ;Si Louis l'abandonne‖ à ce rare mérite,Il verra si la ville,‖ et la cour, ne le quitte.Ce grand prince a voulu‖ tout écouter, tout voir ;Mais il sait de nos sens‖ jusqu'où va le pouvoir,Et que, si notre esprit‖ a trop peu de portée,Leur puissance est encor‖ beaucoup plus limitée ;Que lorsqu'à quelque objet‖ l'un d'eux est attaché,Aucun autre de rien‖ ne peut être touché.Si les yeux sont charmés,‖ l'oreille n'entend guères ;Et tel, quoiqu'en effet‖ il ouvre les paupières,Suit attentivement‖ un discours sérieux,Qui ne discerne pas‖ ce qui frappe ses yeux.Car ne vaut-il pas mieux,‖ dis-moi ce qu'il t'en semble,Qu'on ne puisse saisir‖ tous les plaisirs ensemble,Et que, pour en goûter‖ les douceurs purement,Il faille les avoir‖ chacun séparément ?La musique en sera‖ d'autant mieux concertée ;La grave tragédie,‖ à son point remontée,Aura les beaux sujets,‖ les nobles sentiments,Les vers majestueux,‖ les heureux dénouements ;Les ballets reprendront‖ leurs pas, et leurs machines,Et le bal éclatant‖ de cent nymphes divines,Qui de tout temps des cours‖ a fait la majesté,Reprendra de nos jours‖ sa première beauté.
Ne crois donc pas que j'aie‖ une douleur extrêmeDe ne pas voir Isis‖ pendant tout ce carême.Si nous ne pouvons pas‖ de l'auguste LouisSavoir encor sitôt‖ les projets inouïs,Le jour de son départ,‖ sa marche, et quelles placesFoudroyent ses canons,‖ embrasent ses carcasses,Avec mille autres biens‖ le jubilé feraQue nous serons un temps‖ sans parler d'opéra,Mais aussi, de retour‖ de mainte et mainte église,Nous irons, pour causer‖ de tout avec franchise,Et donner du relâche‖ à la dévotion,Chez l'illustre Certain‖ faire une station :Certain, par mille endroits‖ également charmante,Et dans mille beaux arts‖ également savante,Dont le rare génie‖ et les brillantes mainsSurpassent Chambonnière,‖ Hardel, les Couperains.De cette aimable enfant‖ le clavecin uniqueMe touche plus qu'Isis‖ et toute sa musique.Je ne veux rien de plus,‖ je ne veux rien de mieuxPour contenter l'esprit,‖ et l'oreille, et les yeux ;Et si je puis la voir‖ une fois la semaine,À voir jamais Isis‖ je renonce sans peine.
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 70((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a rois / voix masculine, classiqueb justesse / délicatesse féminine, classiquec jadis / Paris masculine, classiqued échauffée / d'Orphée féminine, classiquee Léonora / l'opéra masculine, classiquef spectacle / miracle féminine, classiqueg plus / Héraclius masculine, classiqueh émue / vue féminine, classiquei jamais / promets masculine, classiquej résiste / machiniste féminine, classiquek mer / l'enfer masculine, classiquea guère / plaire féminine, classiqueb mieux / yeux masculine, classiquec séparées / savourées féminine, classiqued appas / pas masculine, classiquee d'Horace / embarrasse féminine, classiquef ajuster / chanter masculine, classiqueg muette / trompette féminine, classiqueh amours / tambours masculine, classiquea pratique / héroïque féminine, classiqueb fois / rois masculine, classiquec même / suprême féminine, classiqued l'amour / cour masculine, classiquee campagne / l'accompagne féminine, classiquef grandeur / ardeur masculine, classiqueg guerre / tonnerre féminine, classiqueh éclats / soldats masculine, classiquei vue / revue féminine, classiquej Mars / Césars masculine, classiquek conquêtes / fêtes féminine, classiquel désirs / plaisirs masculine, classiquea d'Hilaire / plaire féminine, classiqueb bois / hautbois masculine, classiquec entendre / tendre féminine, classiqued touchants / chants masculine, classiquee Rarre / rare féminine, classiquef Camus / Cadmus masculine, classiqueg nouvelles / cruelles féminine, classiqueh compositions / répétitions masculine, classiquei nature / dure féminine, classiquej bout / partout masculine, classiquek commune / fortune féminine, classiquel commis / amis masculine, classiquem retranche / dimanche féminine, classiquen Cours / toujours masculine, classiqueo gronde / monde féminine, classiquea pas / fracas masculine, classiqueb mérite / quitte féminine, classiquec voir / pouvoir masculine, classiqued portée / limitée féminine, classiquee attaché / touché masculine, classiquef guères / paupières féminine, classiqueg sérieux / yeux masculine, classiqueh semble / ensemble féminine, classiquei purement / séparément masculine, classiquej concertée / remontée féminine, classiquek sentiments / dénouements masculine, classiquel machines / divines féminine, classiquem majesté / beauté masculine, classiquea extrême / carême féminine, classiqueb Louis / inouïs masculine, classiquec places / carcasses féminine, classiqued fera / d'opéra masculine, classiquee église / franchise féminine, classiquef dévotion / station masculine, classiqueg charmante / savante féminine, classiqueh mains / Couperains masculine, classiquei unique / musique féminine, classiquek semaine / peine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
140 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources