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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres diverses Ii, 1656‑1696· Épitres

XXII. À monseigneur l’évêque de Soissons

EN LUI DONNANT UN QUINTILIEN DE LA TRADUCTION D’ORAZIO TOSCANELLA

Jean de La Fontaine· 3 distiquess, alexandrins, 100 vers

[1687]

Je vous fais un présent‖ capable de me nuire.Chez vous Quintilien‖ s'en va tous nous détruire ;Car enfin qui le suit ?‖ qui de nous aujourd'huiS'égale aux anciens‖ tant estimés chez lui ?Tel est mon sentiment,‖ tel doit être le vôtre.Mais si votre suffrage‖ en entraîne quelque autre,Il ne fait pas la foule ;‖ et je vois des auteursQui, plus savants que moi,‖ sont moins admirateurs.Si vous les en croyez,‖ on ne peut, sans foiblesse,Rendre hommage aux esprits‖ de Rome et de la Grèce.Craindre ces écrivains !‖ on écrit tant chez nous !La France excelle aux arts,‖ ils y fleurissent tous ;Notre prince avec art‖ nous conduit aux alarmes ;Et sans art nous louerions‖ le succès de ses armes !Dieu n'aimeroit-il plus‖ à former des talents ?Les Romains et les Grecs‖ sont-ils seuls excellents ?Ces discours sont fort beaux,‖ mais fort souvent frivolesJe ne vois point l'effet‖ répondre à ces paroles ;Et, faute d'admirer‖ les Grecs et les Romains,On s'égare en voulant‖ tenir d'autres chemins.

Quelques imitateurs,‖ sot bétail, je l'avoue,Suivent en vrais moutons‖ le pasteur de Mantoue :J'en use d'autre sorte ;‖ et, me laissant guider,Souvent à marcher seul‖ j'ose me hasarder.On me verra toujours‖ pratiquer cet usage.Mon imitation‖ n'est point un esclavage :Je ne prends que l'idée,‖ et les tours, et les loisQue nos maîtres suivoient‖ eux-mêmes autrefois.Si d'ailleurs quelque endroit‖ plein chez eux d'excellencePeut entrer dans mes vers‖ sans nulle violence,Je l'y transporte, et veux‖ qu'il n'ait rien d'affecté,Tâchant de rendre mien‖ cet air d'antiquité.Je vois avec douleur‖ ces routes méprisées :Art et guides, tout est‖ dans les Champs-Élysées.J'ai beau les évoquer,‖ j'ai beau vanter leurs traits,On me laisse tout seul‖ admirer leurs attraits.Térence est dans mes mains ;‖ je m'instruis dans Horace ;Homère et son rival‖ sont mes dieux du Parnasse.Je le dis aux rochers ;‖ on veut d'autres discours :Ne pas louer son siècle‖ est parler à des sourds.Je le loue, et je sais‖ qu'il n'est pas sans mérite :Mais, près de ces grands noms,‖ notre gloire est petite :Tel de nous, dépourvu‖ de leur solidité,N'a qu'un peu d'agrément,‖ sans nul fonds de beauté.Je ne nomme personne :‖ on peut tous nous connaître.Je pris certain auteur‖ autrefois pour mon maître ;Il pensa me gâter.‖ À la fin, grâce aux dieux,Horace, par bonheur,‖ me dessilla les yeux.L'auteur avoit du bon,‖ du meilleur ; et la FranceEstimoit dans ses vers‖ le tour et la cadence..Qui ne les eût prisés ?‖ J'en demeurai ravi ;Mais ses traits ont perdu‖ quiconque l'a suivi.Son trop d'esprit s'épand‖ en trop de belles choses :Tous métaux y sont or,‖ toutes fleurs y sont roses.On me dit là-dessus :‖ De quoi vous plaignez-vous ?De quoi ? Voilà mes gens‖ aussitôt en courroux ;Ils se moquent de moi,‖ qui, plein de ma lecture,Vais partout prêchant l'art‖ de la simple nature.Ennemi de ma gloire‖ et de mon propre bien,Malheureux, je m'attache‖ à ce goût ancien.Qu'a-t-il sur nous, dit-on,‖ soit en vers, soit en prose ?L'antiquité des noms‖ ne fait rien à la chose,L'autorité non plus,‖ ni tout Quintilien.Confus à ces propos,‖ j'écoute, et ne dis rien.J'avouerai cependant‖ qu'entre ceux qui les tiennentJ'en vois dont les écrits‖ sont beaux et se soutiennent :Je les prise, et prétends‖ qu'ils me laissent aussiRévérer les héros‖ du livre que voici.Recevez leur tribut‖ des mains de Toscanelle.Ne vous étonnez pas‖ qu'il donne pour modèleÀ des ultramontains‖ un auteur sans brillants.Tout peuple peut avoir‖ du goût et du bon sens,Ils sont de tout pays,‖ du fond de l'Amérique ;Qu'on y mène un rhéteur‖ habile et bon critique,Il fera des savants.‖ Hélas ! qui sait encorSi la science à l'homme‖ est un si grand trésor ?

Je chéris l'Arioste,‖ et j'estime le Tasse ;Plein de Machiavel,‖ entêté de Roccace,J'en parle si souvent‖ qu'on en est étourdi.J'en lis qui sont du Nord,‖ et qui sont du Midi.Non qu'il ne faille un choix‖ dans leurs plus beaux ouvrages.Quand notre siècle auroit‖ ses savants et ses sages,En trouverai-je un seul‖ approchant de Platon ?La Grèce en fourmilloit‖ dans son moindre canton.La France a la satire‖ et le double théâtre ;Des bergères d'Urfé‖ chacun est idolâtre ;On nous promet l'histoire,‖ et c'est un haut projet.J'attends beaucoup de l'art,‖ beaucoup plus du sujet :Il est riche, il est vaste,‖ il est plein de noblesse ;Il me feroit trembler‖ pour Rome et pour là Grèce.Quant aux autres talents,‖ l'ode, qui baisse un peu,Veut de la patience ;‖ et nos gens ont du feu.Malherbe avec Racan,‖ parmi les chœurs des anges,Là-haut de l'Éternel‖ célébrant les louanges,Ont emporté leur lyre ;‖ et j'espère qu'un jourJ'entendrai leur concert‖ au céleste séjour.Digne et savant prélat,‖ vos soins et vos lumièresMe feront renoncer‖ à mes erreurs premières :Comme vous je dirai‖ l'auteur de l'univers.Cependant agréez‖ mon rhéteur et mes vers.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a nuire / détruire féminine, classiqueb aujourd'hui / lui masculine, classiquec vôtre / autre féminine, classiqued auteurs / admirateurs masculine, classiquee foiblesse / Grèce féminine, classiquef nous / tous masculine, classiqueg alarmes / armes féminine, classiqueh talents / excellents masculine, classiquei frivoles / paroles féminine, classiquej Romains / chemins masculine, classiquea l'avoue / Mantoue féminine, classiqueb guider / hasarder masculine, classiquec usage / esclavage féminine, classiqued lois / autrefois masculine, classiquee d'excellence / violence féminine, classiquef d'affecté / d'antiquité masculine, classiqueg méprisées / Champs-Élysées féminine, classiqueh traits / attraits masculine, classiquei Horace / Parnasse féminine, classiquej discours / sourds masculine, classiquek mérite / petite féminine, classiquel solidité / beauté masculine, classiquem connaître / maître féminine, classiquen dieux / yeux masculine, classiqueo France / cadence féminine, classiquep ravi / suivi masculine, classiqueq choses / roses féminine, classiquer plaignez-vous / courroux masculine, classiques lecture / nature féminine, classiquet bien / ancien masculine, classiqueu prose / chose féminine, classiquev Quintilien / rien masculine, classiquew tiennent / soutiennent féminine, classiquex aussi / voici masculine, classiquey Toscanelle / modèle féminine, classiquez brillants / sens masculine, classiquea l'Amérique / critique féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea Tasse / Roccace féminine, classiqueb étourdi / Midi masculine, classiquec ouvrages / sages féminine, classiqued Platon / canton masculine, classiquee théâtre / idolâtre féminine, classiquef projet / sujet masculine, classiqueg noblesse / Grèce féminine, classiqueh peu / feu masculine, classiquei anges / louanges féminine, classiquej jour / séjour masculine, classiquek lumières / premières féminine, classiquel l'univers / vers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources