Les Salaziennes, 1839
VII. A Mr. N. R. de la Serve
(De l’île Bourbon)
I
Le Salaze a vu les oragesCent fois, d'un vol impétueuxS'abattre du sein des nuagesSur son sommet majestueux.Vaine fureur ! rage inutile !Le Piton géant de mon îleOpposait sa face immobileAux coups des autans furieux ;Vainqueur des vents et du tonnerre,Il voyait passer leur colère,Ses pieds forts toujours dans la terre,Sa tête toujours dans les cieux !
Et quand la sereine natureSuccédait aux vents irrités,Il voyait flotter la verdureDes monts qu'il avait abrités.L'arbuste à la feuille éphémère,L'arbre à la tige séculaire,Du ciel défiant la colère,Voilaient les rochers ombragés ;Et l'onde de ses larges veines,Tombant en cascades hautaines,Allait abreuver dans les plainesLes champs qu'il avait protégés.
Pour ce sommet sans chevelure,Pour ce front haut et sans cimier,Pas de panache de verdure,Jamais de gracieux palmier.Mais qu'importe, ô Piton sublime !Tes pieds dépassent toute cime :De l'Éther franchissant l'abîmeTon ombre au loin couvre les mers !Ta masse résiste aux orages,Et des monts à qui tu surnagesNul ne porte au sein des nuagesPlus haut la tête dans les airs !
Que t'importe aussi qu'on t'oublie,Homme loyal au cœur altier ?Qu'importe à ta tête fléchieDe vieillir chauve de laurier ?N'éclipses-tu pas de ton ombreCes envieux, au regard sombre,Grêles rivaux, jaloux sans nombre,Trop bas pour des yeux immortels ?Des élus tu portes le signe,Mais tu le sais, caprice insigne,Ce n'est jamais qu'au plus indigneQue nous élevons des autels !
Aujourd'hui que l'océan grondeQue la tourmente a commencé,Qui doit, Français d'un autre monde,Sauver votre esquif menacé !Sans guide, hélas ! sur l'onde il flotte ;Où donc est-il votre pilote !Qu'il parle et que de sa voix hauteIl commande aux flots révoltés !Vaine attente ! leur lâche audaceDu mérite usurpe la place ;Mais quand le péril est en faceA quoi servent ces nullités !
La Serve, en nocher plus habileCombattant le flot mutiné,Oh ! qu'avec éclat pour ton îleTa forte voix eût résonné !Libre organe d'une âme ardente,Ta bouche austère, indépendante,Cratère à la lave éloquente,Pour nous eût enflammé les cœurs !Mais le mérite, on le rejette ;Dans l'ombre inutile il végète,Et c'est à sa tombe muetteQu'on rend les éternels honneurs !
II
Aussi, paisible et grave,‖ auguste intelligence,Tu ne t'en émeus pas,‖ tu gardes le silence.Tu sais que l'homme oublie :‖ et calme et satisfaitTon cœur dans le passé‖ voit le bien qu'il a fait,Et goûte, au sein des bois‖ et de la solitude,De tes devoirs remplis‖ la douce quiétude.Ta conscience heureuse,‖ asile des vertus,Se repose des jours‖ mauvais et révolus ;Comme la fleur s'endort‖ dans sa dernière haleineAprès avoir donné‖ ses parfums à la plaine.Ton pays rend justice‖ à ta haute équité.De ta dette envers lui‖ ton cœur s'est acquitté ;Et cela te suffit.Que ta voix généreuseSe taise ou serve encor‖ ta patrie oublieuse !Mais moi, je parlerai :‖ car j'ai pour le malheurDes accents qu'à mon âme‖ a dictés le Seigneur.J'irai, je chanterai ;‖ ma jeune PoésieDemandant ta chaumière‖ aux bois de Salazie,Sur ton front, à défaut‖ de lauriers et de fleurs,Répandra ses accords,‖ son amour et ses pleurs.
III
C'est toi dont l'éloquence‖ ardente et filialeRendit à ton pays‖ sa voie coloniale,Et pour ses intérêts,‖ au conseil agités,Fit parler dans ses fils‖ ses hautes volontésT'associant toujours‖ à toute action bonne,C'est toi que pour son bien‖ ne devança personne ;C'est toi qui, déplorant‖ l'abus des vieilles mœursDe pensers libéraux‖ ensemençais les cœurs ;Toi qui, des préjugés‖ flétrissant l'existence,Aux uns prêchais l'amour,‖ à nous la patience ;Et d'une oppression‖ inique et sans pitiéNe pouvant nous sauver,‖ nous pris en amitié !Et moi, je me tairai !‖ jeune homme sans mémoireJe resterai sans voix‖ devant la noble histoire !Non ! l'on ne dira pas‖ qu'oublieux du passéJe n'aurai pas chanté‖ le juste délaissé,Et que mon luth, gardant‖ un silence complice,Se sera tu jamais‖ devant une injustice !
IV
Amassez-vous, vents des orages,Soufflez du nord à l'occident,Et du dais obscur des nuagesVoilez l'éclat du firmament !Jalouse des feux de l'aurore,O nuit ! la dois-tu voir encore,Du trône riant du matin,Chasser par degrés tes ténèbres,Et blanchir tes ombres funèbresA son reflet doux et lointain.
Ouvrez-vous ! répandez vos ondes,Vastes cataractes des cieux,Éteignez les flammes fécondesDe l'astre aux rayons glorieux !Sur le firmament sans étoiles,Obscurité, jette tes voiles,Sur notre globe étends la main ;De ténèbres couvre la terre,Et que cette nuit sans lumièreSoit une nuit sans lendemain !
Oh ! quelle nuit profonde et sombre !Des cieux désertant le séjour,Soleil, astre vainqueur de l'ombre,T'es-tu donc voilé pour toujours ?La terre est morne et taciturne,L'étoile à la voûte nocturneN'a pas allumé son flambeau ;Le ciel est comme une urne obscure,Et tout semble dans la natureDormir du sommeil du tombeau.
Mais, regardez ! voici l'auroreQui lève ses rideaux d'azur ;L'ombre blanchit et s'évaporeAux bords de l'orient plus pur.L'aube, ouvrant sa molle paupière,Du faible éclat de sa lumière,Sème les premiers feux du jour.L'air est pur, l'horizon est rose,Le ciel que la lumière arroseSemble sourire avec amour.
Mais l'astre a fait pâlir l'aurore,Tout cède à sa vaste clarté :Il chasse, il aspire, il dévoreLes vapeurs de l'obscurité.Repliant ses voiles funèbres,La nuit, sur son char de ténèbres,Fuit à son aspect glorieuxEt, s'élançant dans sa carrière,Il monte éclatant de lumièreSur le trône azuré des cieux.
V
Ainsi, monstre exécré,‖ dont la serre homicideÉtouffe le talent‖ dans son germe timide,Reptile dont le souffle‖ impur et venimeuxS'épanche incessamment‖ sur tous les noms fameux ;Toi, dont le dard caché‖ brûle de sa piqûreTout ce qui, dans les cieux,‖ lève une tête pure,Toi que l'enfer pétrit‖ d'un fétide levain,Toi qu'enfin l'homme abhorre‖ et que l'on nomme Envie,Et que l'heureux mortel‖ qu'attend une autre vieNe voit que des hauteurs‖ d'un sublime dédain.
Ainsi tu veux ternir‖ dans ta rage jalouseLe talent qu'on admire‖ et que la gloire épouse ;Mais détestant l'éclat‖ dont le mérite a lui,Tu te places en vain‖ entre la terre et lui !Rampe ! tu ne dois pas‖ obscurcir la lumière !Rampe ! puisque c'est là‖ ta nature première !Rampe ! et maudis toujours‖ toute chose à bénir !Rampe ! et darde au génie‖ un œil sanglant et sombre !Tu ne pourras jamais‖ éclipser de ton ombreSon astre éblouissant‖ qui luit sur l'avenir !
Et vous, ambitieux,‖ rivaux aux mains débiles,Dont la faiblesse aspire‖ aux charges difficiles,Pour des fardeaux si lourds‖ vos bras sont chancelantsImposez donc silence‖ à des vœux insolents !Il faut la main géante‖ à l'œuvre colossale !Faites place ! inclinez‖ votre tête vassale,Et ne disputez plus‖ au noble élu des cieuxLa place où veut siéger‖ votre orgueil ridicule ;Car il faut pour prétendre‖ aux grands travaux d'HerculeSentir couler en soi‖ le sang du roi des dieux !
Amis, ouvrons les yeux‖ au jour qui nous éclaireA ces vils intrigants‖ ne jetons pour salaireQu'un éloquent sourire‖ et de justes mépris !Du talent méconnu‖ reconnaissons le prix !Que l'avenir répare‖ un oubli réparable,Et ne croupissons plus‖ dans une erreur coupable !Vous êtes abusés‖ par un reflet vermeil !Ce nuage enflammé‖ que la lumière dore,C'est l'ombre et non le Dieu‖ que la nature adore ;Levez plus haut les yeux,‖ c'est là qu'est le soleil !…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 11[abab] 6[aaa] 6[abbba] 36[aa] 9[abba]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (122 de 8, 79 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a orages / nuages féminine, classiqueb impétueux / majestueux masculine, classiquec inutile / île / immobile féminine, classiqued furieux / cieux masculine, classiquee tonnerre / colère / terre féminine, classiquea nature / verdure féminine, classiqueb irrités / abrités masculine, classiquec éphémère / séculaire / colère féminine, classiqued ombragés / protégés masculine, classiquee veines / hautaines / plaines féminine, classiquea chevelure / verdure féminine, classiqueb cimier / palmier masculine, classiquec sublime / cime / l'abîme féminine, classiqued mers / airs masculine, classiquee orages / surnages / nuages féminine, classiquea t'oublie / fléchie féminine, classiqueb altier / laurier masculine, classiquec ombre / sombre / nombre féminine, classiqued immortels / autels masculine, classiquee signe / insigne / indigne féminine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb commencé / menacé masculine, classiquec flotte / pilote / haute féminine, classiqued révoltés / nullités masculine, classiquee audace / place / face féminine, classiquea habile / île féminine, classiqueb mutiné / résonné masculine, classiquec ardente / indépendante / éloquente féminine, classiqued cœurs / honneurs masculine, classiquee rejette / végète / muette féminine, classiquea intelligence / silence féminine, classiqueb satisfait / fait masculine, équivalentec solitude / quiétude féminine, classiqued vertus / révolus masculine, classiquee haleine / plaine féminine, classiquef équité / acquitté masculine, classiqueg suffit / généreuse / oublieuse féminine, classiqueh malheur / Seigneur masculine, classiquei Poésie / Salazie féminine, classiquej fleurs / pleurs masculine, classiquea filiale / coloniale féminine, classiqueb agités / volontés masculine, classiquec bonne / personne féminine, classiqued mœurs / cœurs masculine, classiquee l'existence / patience féminine, classiquef pitié / amitié masculine, classiqueg mémoire / histoire féminine, classiqueh passé / délaissé masculine, classiquei complice / injustice féminine, classiqueb l'occident / firmament masculine, classiquec l'aurore / encore féminine, classiqued matin / lointain masculine, classiquee ténèbres / funèbres féminine, classiquea ondes / fécondes féminine, classiqueb cieux / glorieux masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiqued main / lendemain masculine, classiquee terre / lumière féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb séjour / toujours masculine, classiquec taciturne / nocturne féminine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquee obscure / nature féminine, classiquea l'aurore / s'évapore féminine, classiqueb d'azur / pur masculine, classiquec paupière / lumière féminine, classiqued jour / amour masculine, classiquee rose / arrose féminine, classiquea l'aurore / dévore féminine, classiqueb clarté / l'obscurité masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiqued glorieux / cieux masculine, non classiquee carrière / lumière féminine, classiquea homicide / timide féminine, classiqueb venimeux / fameux masculine, classiquec piqûre / pure féminine, classiqued levain / dédain masculine, classiquee Envie / vie féminine, classiquea jalouse / épouse féminine, classiqueb lui masculine, classiquec lumière / première féminine, classiqued bénir / l'avenir masculine, classiquee sombre / ombre féminine, classiquea débiles / difficiles féminine, classiqueb chancelants / insolents masculine, classiquec colossale / vassale féminine, classiqued cieux / dieux masculine, classiquee ridicule / d'Hercule féminine, classiquea éclaire / salaire féminine, classiqueb mépris / prix masculine, classiquec réparable / coupable féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee dore / adore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
201 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Salaziennes, Paris, J.-P. Aillaud, 1839· numérisation poesies.net· Sources