Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXXXIV. La Cascade Sainte-Suzanne
C'était un lieu paisible‖ où j'aimais à venir.La fraîche vision‖ hante mon souvenir.Enclos de trois côtés‖ par de hautes collines,Le val s'ouvre au couchant‖ et descend vers la mer.Une cascade, au fond,‖ de ses eaux cristallinesBaigne les rochers noirs,‖ éparpillant dans l'airSa poussière d'écume‖ en blanches mousselines.Au pied des rocs abrupts,‖ dans sa chute sans fin,L'eau tombe et s'élargit‖ en un vaste bassin,Où s'alimente et dort‖ la rêveuse rivièreSainte-Suzanne, aux grands‖ berceaux de cocotiers.Le soleil au zénith‖ y darde sa lumière ;Mais, dans l'après-midi,‖ les monts aux pics altiersY versent les fraîcheurs‖ d'une ombre hospitalière.Des hauts bambous du bord‖ quittant l'épais rideau,Sur la nappe d'azur‖ nagent les poules d'eau ;Et, les frôlant du vol,‖ la véloce hirondelleAutour des bleus nageurs‖ s'ébat aux jeux de l'aile.Sur les marges de l'onde‖ errent en libertéQuelques bœufs indolents,‖ et sur la rive herbeusePromènent au hasard‖ leur nonchalance heureuse.Plus loin un taureau blanc‖ et de brun moucheté,Dans la brousse couché,‖ humant la brise agreste,Les yeux à demi clos,‖ rumine et fait la sieste.Là-haut, entre les rocs‖ rudement étagés,Hérissés de cactus,‖ de lianes chargés,D'un pied nerveux et sûr‖ que nul gouffre n'arrête,Grimpe la chèvre alerte‖ aux bonds capricieux.Tout à coup on la voit‖ qui, debout sur la crêteD'où tombe la cascade‖ à flots vertigineux,Profile sur le ciel‖ sa noire silhouette.
Sur la rive opposée,‖ à gauche du ravin,L'eau du tranquille étang‖ court sur le sable finQue borde un frais talus‖ d'herbe tendre et de mousses.Ici, les flancs du mont‖ ont des rampes plus douces,Et les arbres à fruit‖ au soleil exposésÉpandent leurs berceaux‖ sur les versants boisés :Dans l'obscure épaisseur‖ de ses fortes ramuresLe tronc noir du manguier‖ montre ses grappes mûres ;Le goyavier aux fleurs‖ blanches, aux fruits dorés,La souple grenadille‖ aux pétales pourprés,L'atte et le bibacier,‖ pittoresque assemblage,Dans un même parfum‖ confondent leur feuillage.L'oiseau bleu de la Vierge‖ aux instincts familiers,L'inoffensif oiseau‖ des monts hospitaliersSe plaît dans cette ombreuse‖ et tiède solitude :Furtif, il guette et suit‖ les pas du voyageurQui vient sur ces plateaux,‖ indolent et songeur,Respirer des hauts lieux‖ la vaste quiétude.Des pentes du ravin,‖ des monts, des bois épais,De toute part descend‖ une ineffable paix,Le charme enveloppant‖ d'un lumineux silence,De ce silence fait‖ de bruits d'ailes et d'eauxPassant dans l'air, montant‖ des joncs et des roseaux,Et des bambous lustrés‖ qu'un vent léger balance.
O calme des sommets,‖ calme du firmament,Qui dans les cœurs troublés‖ versez l'apaisement,Calme des bois profonds‖ où de la tourterelleLe roucoulement vague‖ au chant des eaux se mêle ;O ravine, ô cascade,‖ ô murmure berceur,Des fleurs et du feuillage,‖ ambiante douceur ;O repos émanant‖ des choses, chaste ivresseQue connût autrefois‖ ma pensive jeunesseQuand, promenant mon rêve‖ en ces rochers déserts,J'écoutais dans mon cœur‖ chanter l'esprit des vers ;Solitude sereine‖ et digne de la Muse,Faite de brise et d'ombre‖ et de lueur diffuse ;Flottantes visions‖ de mon pays lointain,Beaux lieux, ô lieux si doux‖ à mon heureux matin,Vallon, étang placide‖ aimé de l'hirondelle,Qu'évoque avec amour‖ le souvenir fidèle,Bercez dans mon esprit‖ que la vie a blesséLes troubles du présent‖ des calmes du passé !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 23[aa] 3[ababa] 3[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a venir / souvenir masculine, classiqueb collines / cristallines / mousselines féminine, classiquec mer / l'air masculine, classiqued fin / bassin masculine, classiquee rivière / lumière / hospitalière féminine, classiquef cocotiers / altiers masculine, classiqueg rideau / d'eau masculine, classiqueh hirondelle / l'aile féminine, classiquei liberté / moucheté masculine, classiquej herbeuse / heureuse féminine, classiquek agreste / sieste féminine, classiquel étagés / chargés masculine, classiquem n'arrête / crête / silhouette féminine, classiquen capricieux / vertigineux masculine, classiquea ravin / fin masculine, classiqueb mousses / douces féminine, classiquec exposés / boisés masculine, classiqued ramures / mûres féminine, classiquee dorés / pourprés masculine, classiquef assemblage / feuillage féminine, classiqueg familiers / hospitaliers masculine, classiqueh solitude / quiétude féminine, classiquei voyageur / songeur masculine, classiquej épais / paix masculine, classiquek silence / balance féminine, classiquel d'eaux / roseaux masculine, classiquea firmament / l'apaisement masculine, classiqueb tourterelle / mêle féminine, classiquec berceur / douceur masculine, classiqued ivresse / jeunesse féminine, classiquee déserts / vers masculine, classiquef Muse / diffuse féminine, classiqueg lointain / matin masculine, classiqueh l'hirondelle / fidèle féminine, classiquei blessé / passé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources