Poèmes et Paysages, 1852· Poèmes et paysages
LXXXV. Le Cap Bernard
A …
Jetons des fleurs sur nos amitiés mortes..
Si nos barques jamais,‖ par la vague entraînées,Devaient sur d'autres mers‖ ensemble dériver ;Dans cette île lointaine‖ où nos âmes sont nées,Si nous devions jamais,‖ ami, nous retrouver ;
Emportons, emportons‖ nos dieux et notre culte !Ne changeons point d'amour‖ en changeant d'horizon.N'imitons point ceux-là‖ dont la vieillesse insulteLe rêve qu'adora‖ leur première saison.
N'oublions point nos dieux‖ sur les plages natales,Sur les autels de l'Art‖ veillons jusqu'au tombeau !Comme ce feu sacré‖ que gardaient les Vestales,Gardons vivant en nous‖ l'amour sacré du beau.
Amants de l'Idéal,‖ à l'Idéal fidèles,L'un sur l'autre appuyés,‖ montons notre chemin !Vers le mont trois fois saint‖ des Muses immortellesGravissons côte à côte‖ et la main dans la main.
N'écoutons point ce monde‖ aux intérêts sordides :En nous sont des ardeurs‖ qui ne sont point en lui.L'Art seul est vrai ! l'Art seul‖ et ses songes splendidesPeuvent de notre cœur‖ tromper l'ardent ennui !
Puisque le sort qui tient‖ nos ailes enchaînéesNous refusa ces biens‖ qui font la liberté,Au travail demandant‖ le pain de nos journées,Luttons, résignés fiers,‖ contre l'adversité.
Luttons ! mais, quand viendra‖ la nuit aux molles trêves,La nuit libératrice‖ et douce aux bras lassés,Affranchis d'un long jour,‖ vers le ciel de nos rêves,Heureux amis, tournons‖ le vol de nos pensers.
Quittons l'homme et la ville‖ aux passions mauvaises,Allons baigner nos fronts‖ dans l'air calmant du soir ;Comme l'oiseau pêcheur,‖ hôte ailé des falaises,Montons sur quelque cap‖ ensemble nous asseoir.
O cap Bernard ! géant‖ dressant sur le rivageTes mornes flancs voilés‖ de mornes filaos,Solitaire falaise,‖ où la vague sauvageVient battre et prolonger‖ ses éternels sanglots !
Cime à mes pas connue,‖ austère solitude,D'où l'œil monte ébloui‖ dans l'infini des airs,O cap ! sur tes flancs noirs,‖ loin de la multitude,Nous viendrons chaque nuit‖ rêver au bruit des mers.
Le soleil est couché :‖ les placides montagnesPlongent leur front sublime‖ au fond des vastes cieux ;La paix vague des soirs‖ plane sur les campagnes ;Les astres dans l'azur‖ ouvrent leurs chastes yeux.
Des mornes et des bois‖ lointains et des ravines,Et de la gorge ombreuse‖ où dorment les oiseaux,S'élèvent jusqu'à nous‖ des haleines divinesQue la brise des nuits‖ porte au loin sur les eaux.
Là-haut, dans leur splendeur,‖ les étoiles sereinesVersent sur l'Océan‖ leurs paisibles clartés ;Là-bas, les lourds vaisseaux‖ aux puissantes carènesSe meuvent lentement‖ sur les flots argentés.
Et nous, sur le grand cap‖ miné par les tempêtes,Aspirant enivrés‖ le charme des hauts lieux,Muets, nous contemplons‖ sous nos pieds, sur nos têtes,L'immensité des mers,‖ l'immensité des cieux !
O blancheurs de nos nuits !‖ o tiédeurs de nos grèves !Des monts, des bois, des eaux‖ souffles inspirateurs !Éblouis, nous sentons‖ les vagues de nos rêvesSe lever, à leur tour,‖ et chanter dans nos cœurs.
Et nous mêlons nos voix‖ aux voix calmes et gravesQui montent de la terre‖ et descendent du ciel ;Et moi, j'évoque, ami,‖ sur vos lèvres suavesLa strophe au flot limpide‖ et doux comme le miel.
Oh ! vous tenez du ciel‖ un ample et beau génie.Pour en doter vos vers‖ vous avez empruntéA l'Océan sa mâle‖ et puissante harmonie,Aux monts leur grande ligne‖ et leur placidité.
Si la Muse, pour vous,‖ poète au rythme antique,Fut prodigue, au berceau,‖ de ses dons maternels,Moi, le ciel m'a doué‖ d'une âme sympathiqueQui pour votre âme aura‖ des échos fraternels.
Épanchez donc en moi‖ vos espoirs et vos songes,Cet idéal cherché‖ dont mon cœur est épris.Ensemble abreuvons-nous‖ de célestes mensonges ;Dans l'absolu divin‖ confondons nos esprits !
Parlons des hauts objets‖ de notre haute ivresse,Des vieux maîtres de l'art,‖ — Dante, Homère, Milton ! —Parlons-en, comme, un soir,‖ deux enfants de la GrèceEn auraient su parler‖ sous le ciel de Platon.
Soulevons ces grands noms,‖ ces gloires pacifiques,Guides chanteurs portant‖ la lyre pour flambeau,Harmonieux songeurs‖ aux lèvres séraphiques,Qui menaient l'homme à Dieu‖ par les chemins du beau.
Parlons de tous ces rois‖ de la pensée humaine,Premiers-nés de la Muse,‖ augustes éprouvés,Qui de l'Art ont pour l'homme‖ agrandi le domaine,Et que l'homme a partout‖ de larmes abreuvés.
Et devant ces grands cœurs,‖ ces souffrances sublimes,Devant ces flots, ces monts,‖ ces déserts étoilés,De la vie oubliant‖ les misères infimes,Nous bénirons nos jours‖ que l'Art a consolés.
Nous bénirons Celui‖ qui nous a fait une âmePour t'aimer, ô nature !‖ et sentir ta beauté ;Qui dans nos yeux a mis‖ la poétique flamme,Et sur nos fronts le sceau‖ de l'idéalité.
Nous bénirons Celui‖ qui fit ces globes chastes,Mondes flottants qu'un jour‖ nous irons habiter ;Qui fit les vastes cieux‖ et les horizons vastesPour le traduire à nous,‖ — et nous, pour le chanter.
Et nous le chanterons,‖ lui, le Maître paisible,Qui nous sourit là-haut‖ dans ces radieux corps ;Et nos voix, exhalant‖ l'hymne de l'Invisible,A l'orgue de la mer‖ uniront leurs accords.
1851.
Versification
- Forme
- 26 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 26(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a entraînées / nées féminine, classiqueb dériver / retrouver masculine, classiquea culte / insulte féminine, classiqueb d'horizon / saison masculine, classiquea natales / Vestales féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea fidèles / immortelles féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea sordides / splendides féminine, classiqueb lui / ennui masculine, classiquea enchaînées / journées féminine, classiqueb liberté / l'adversité masculine, classiquea trêves / rêves féminine, classiqueb lassés / pensers masculine, classiquea mauvaises / falaises féminine, classiqueb soir / asseoir masculine, classiquea rivage / sauvage féminine, classiqueb filaos / sanglots masculine, classiquea solitude / multitude féminine, classiqueb airs / mers masculine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb oiseaux / eaux masculine, classiquea sereines / carènes féminine, classiqueb clartés / argentés masculine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb lieux / cieux masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb inspirateurs / cœurs masculine, classiquea graves / suaves féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb emprunté / placidité masculine, classiquea antique / sympathique féminine, classiqueb maternels / fraternels masculine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb épris / esprits masculine, classiquea ivresse / Grèce féminine, classiqueb Milton / Platon masculine, classiquea pacifiques / séraphiques féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea humaine / domaine féminine, classiqueb éprouvés / abreuvés masculine, classiquea sublimes / infimes féminine, classiqueb étoilés / consolés masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb beauté / l'idéalité masculine, classiquea chastes / vastes féminine, classiqueb habiter / chanter masculine, classiquea paisible / l'Invisible féminine, classiqueb corps / accords masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Paysages, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1897· numérisation poesies.net· Sources