Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième
HARMONIE XIII. A l’esprit saint
Tu ne dors pas, souffle de vie.Puisque l'univers vit toujours !Ta sainte haleine vivifieLes premiers et les derniers jours !C'est toi qui répondis‖ au Verbe qui te nomme !Quand le chaos muet‖ tressaillit comme un hommeQue d'une voix puissante‖ on éveille en sursaut ;C'est toi qui t'agitas‖ dans l'inerte matière.Répétas dans les cieux‖ la parole première,Et comme un bleu tapis‖ déroulas la lumièreSous les pas du Très-Haut !
Tu fis aimer, tu fis comprendreCe que la parole avait dit ;Tu fis monter, tu fis descendreLe Verbe qui se répandit ;Tu condensas les airs,‖ lu balanças les nues.Tu sondas des soleils‖ les routes inconnues.Tu fis tourner le ciel‖ sur l'immortel essieu ;Tel qu'un guide avancé‖ dans une voie obscure,Tu donnas forme et vie‖ à toute créature,Et, pour tracer sa route‖ à l'aveugle nature.Tu marchas devant Dieu !
Mais tu ne gardas pas sans cesseLes mêmes formes à ses yeux !Tu les pris toutes, ô Sagesse,Afin de glorifier mieux !Tantôt brise et rayons,‖ tantôt foudre et tempêtes,Son terrible ou plaintif‖ des harpes des prophètes,Colonne qu'Israël‖ voit marcher devant soi,Parabole touchante‖ ou sanglant sacrifice.Sueur des oliviers‖ la veille du supplice,Grâce et vertu coulant‖ de ce divin calice,C'est toi ! c'est toujours toi !
Le genre humain n'est qu'un seul êtreFormé de générations.Comme un seul homme on le voit naître,Ton souffle est dans ses passions !Jeune, son âme immense,‖ orageuse et profonde.Déborde à flots d'écume‖ et ravage le monde.Tu sèmes ses flocons‖ de climats en climats ;Ton accent belliqueux‖ a l'éclat du tonnerre,Ton pas retentissant‖ secoue au loin la terre,Et le dieu qui te lance‖ est le dieu de la guerreServi par le trépas !
Tu revêts la forme sanglanteD'un héros, d'un peuple, d'un roi !Tu foules la terre tremblanteQui passe et se tait devant toi !Mais quand le sang glacé‖ dans ses veines s'arrête,Le genre humain, qui sent‖ que son heure s'apprête,S'élève de la vie‖ à l'immortalité ;Tu marches devant lui,‖ sous l'ombre d'une idée !D'un immense désir‖ la terre est possédée.Et dans les flots d'erreurs‖ dont elle est inondée,Cherche une vérité !
Alors tu descends ! lu respiresDans ces sages, flambeaux mortels.Dans ces mélodieuses lyresQui soupirent près des autels !La pensée est ton feu !‖ la parole est ton glaive !L'esprit humain flottant‖ s'abaisse et se relève,Comme au roulis des mers‖ le mât des matelots !Mais tu choisis surtout‖ les bardes dans la foule.Dans leurs chants immortels‖ l'inspiration coule,Cette onde harmonieuse‖ est le fleuve qui rouleLe plus d'or dans ses flots !
Où sont-ils, âme surhumaine,Ces instruments de tes desseins ?Où sont-ils dès que ton haleineA cessé d'embraser leurs seins ?Ils meurent les premiers !‖… Foyer qui se consume,Flots qui rongent la rive‖ et fondent en écume.Arbres brisés du vent‖ sous qui l'herbe a ployé !En néant avant nous‖ ils viennent se résoudre.Tu jettes leur orgueil‖ et leur nom dans la poudre.Et ton doigt les éteint,‖ comme il éteint la foudreQuand elle a foudroyé !
Il se fait un vaste silence !L'esprit dans ses ombres se perd.Le doute étouffe l'espéranceEt croit que le ciel est désert !Puis tel qu'un chêne obscur,‖ longtemps avant l'orageDont frémit tout à coup‖ l'immobile feuillage,Et dont l'oiseau s'enfuit‖ sans entendre aucun son ;Le monde où nul éclair‖ ne te précède encore,D'un inquiet ennui‖ se trouble et se dévore,Et comme à son insu,‖ de l'esprit qu'il ignoreSent le divin frisson !
Et le ciel se couvre ; et la terreCroit qu'un astre s'est approché,Et nul ne comprend ce mystère,Car ton maître est un Dieu caché !Mais moi je te comprends,‖ car je baisse la tête !J'entends venir de loin‖ la céleste tempête.Et d'un effroi stupide‖ impassible témoin,Quand de l'antique jour‖ les clartés s'affaiblissent.Que des lois et des mœurs‖ les colonnes fléchissent,Que la terre se trouble‖ et que les cieux pâlissent,Je dis : Il n'est pas loin !
Les voilà ces heures divines !Les voilà ! mes yeux, ouvrez-vous !La poussière de nos ruinesS'élève entre le jour et nous !De quel vent soufflera‖ l'esprit que l'homme appelle ?L'âme avec plus de soif‖ jamais l'entendit-elle ?Jamais passé sur nous‖ croula-t-il plus entier ?Jamais l'homme vit-il‖ à l'horizon des âgesGronder sur l'avenir‖ de plus sombres orages ?Et te prépara-t-il‖ entre plus de nuagesUn plus divin sentier ?
Fends la nue, et suscite un homme !Un homme palpitant de toi !Que son front rayonnant le nommeAux regards qui cherchent ta foi !D'un autre Sinaï‖ fais flamboyer la cime,Retrempe au feu du ciel‖ la parole sublime.Ce glaive de l'esprit‖ émoussé par le temps !De ce glaive vivant‖ arme une main mortelle,Parais, descends, travaille,‖ agite, et renouvelle,Et ranime de l'œil,‖ et du vent de ton aileTes derniers combattants !
Que la mer des erreurs s'amasse !Qu'elle soulève son limonPour engloutir l'heureuse raceDe ceux qui marchent en ton nom !Sur la mer en courroux‖ que ta droite s'étende !Que ton souffle nous creuse‖ une route, et suspendeCes flots qui sous nos pas‖ s'ouvrent comme un tombeau !Que le gouffre trompé‖ sur lui-même s'écroule !Que l'écume des temps‖ dans ses abîmes roule,Et que le genre humain‖ la traverse et s'écoule,Vers un désert nouveau !
Je le vois ! mon regard devanceLe pas des siècles plus heureux !La colonne de l'espéranceMarche et m'éclaire de ses feux !Tu souffleras plus pur‖ sur des plages nouvelles !Ton aigle pour toujours‖ n'a pas plié ses ailes,La nature à son Dieu‖ garde encor de l'encens,Il est encor des pleurs‖ sous de saintes paupières,Du ciel dans les soupirs,‖ dans les cœurs des prières,Et sur ces harpes d'or‖ qui chantent les dernièresQuelques divins accents !
Oh ! puissé-je, souffle suprême,Instrument de promission.Sous ton ombre frémir moi-même,Comme une harpe de Sion !Puissé-je, écho mourant‖ des paroles de vie,De l'hymne universel‖ être une voix choisie,Et quand j'aurai chanté‖ mon cantique au Seigneur,Plein de l'esprit divin‖ qui fait aimer et croire,Ne laisser ici-bas‖ pour trace et pour mémoire,Qu'une voix dans le temple,‖ un son qui dise : GloireAu souffle créateur !
Versification
- Forme
- 14 onzains (onzains)
- Rimes
- 14(ababccdeeed)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 56 de 8, 14 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 14 onzains
- Mots à la rime
- a vie / vivifie féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquec nomme / homme féminine, classiqued sursaut / Très-Haut masculine, classiquee matière / première / lumière féminine, classiquea comprendre / descendre féminine, classiqueb dit / répandit masculine, classiquec nues / inconnues féminine, classiqued essieu / Dieu masculine, classiquee obscure / créature / nature féminine, classiquea cesse / Sagesse féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquec tempêtes / prophètes féminine, classiqued soi / toi masculine, classiquee sacrifice / supplice / calice féminine, classiquea être / naître féminine, classiqueb générations / passions masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued climats / trépas masculine, classiquee tonnerre / terre / guerre féminine, classiquea sanglante / tremblante féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquec s'arrête / s'apprête féminine, classiqued l'immortalité / vérité masculine, classiquee idée / possédée / inondée féminine, classiquea respires / lyres féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquec glaive / relève féminine, classiqued matelots / flots masculine, classiquee foule / coule / roule féminine, classiquea surhumaine / haleine féminine, classiqueb desseins / seins masculine, classiquec consume / écume féminine, classiqued ployé / foudroyé masculine, classiquee résoudre / poudre / foudre féminine, classiquea silence / l'espérance féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquec l'orage / feuillage féminine, classiqued son / frisson masculine, classiquee encore / dévore / ignore féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb approché / caché masculine, classiquec tête / tempête féminine, classiqued témoin / loin masculine, classiquee s'affaiblissent / fléchissent / pâlissent féminine, classiquea divines / ruines féminine, classiqueb ouvrez-vous / nous masculine, classiquec appelle / l'entendit-elle féminine, classiqued entier / sentier masculine, classiquee âges / orages / nuages féminine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquec cime / sublime féminine, classiqued temps / combattants masculine, classiquee mortelle / renouvelle / aile féminine, classiquea s'amasse / race féminine, classiqueb limon / nom masculine, classiquec s'étende / suspende féminine, classiqued tombeau / nouveau masculine, classiquee s'écroule / roule / s'écoule féminine, classiquea devance / l'espérance féminine, classiqueb heureux / feux masculine, classiquec nouvelles / ailes féminine, classiqued l'encens / accents masculine, classiquee paupières / prières / dernières féminine, classiquea suprême / moi-même féminine, classiqueb promission / Sion masculine, classiquec vie / choisie féminine, classiqued Seigneur / créateur masculine, classiquee croire / mémoire / Gloire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources