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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième

HARMONIE IX. Cantique

ÉTERNITÉ DE LA NATURE, BRIÈVETÉ DE L’HOMME

Alphonse de Lamartine· 11 dizains, octosyllabes, 110 vers

Roulez dans vos sentiers de flamme,Astres, rois de l'immensité !Insultez, écrasez mon âmePar votre presque éternité !Et vous, comètes vagabondes,Du divin océan des mondesDébordement prodigieux,Sortez des limites tracéesEt révélez d'autres penséesDe celui qui pensa les cieux !

Triomphe, immortelle nature !A qui la main pleine de joursPrête des forces sans mesure,Des temps qui renaissent toujours !La mort retrempe ta puissance,Donne, ravis, rends l'existenceA tout ce qui la puise en toi ;Insecte éclos de ton sourire,Je nais, je regarde et j'expire,Marche et ne pense plus à moi !

Vieil océan, dans tes rivagesFlotte comme un ciel écumant,Plus orageux que les nuages,Plus lumineux qu'un firmament !Pendant que les empires naissent.Grandissent, tombent, disparaissentAvec leurs générations,Dresse tes bouillonnantes crêtes,Bats ta rive, et dis aux tempêtes :Où sont les nids des nations ?

Toi qui n'es pas lasse d'écloreDepuis la naissance des jours,Lève-toi, rayonnante aurore,Couche-toi, lève-toi toujours !Réfléchissez ses feux sublimes,Neige éclatante de ces cimes.Où le jour descend comme un roi !Brillez, brillez pour me confondre,Vous qu'un rayon du jour peut fondre.Vous subsisterez plus que moi !

Et toi qui t'abaisse et l'élèveComme la poudre des chemins,Comme les vagues sur la grève,Race innombrable des humains,Survis au temps qui me consume,Engloutis-moi dans ton écume,Je sens moi-même mon néant ;Dans ton sein qu'est-ce qu'une vie ?Ce qu'est une goutte de pluieDans les bassins de l'Océan !

Vous mourez pour renaître encore,Vous fourmillez dans vos sillons !Un souffle du soir à l'auroreRenouvelle vos tourbillons !Une existence évanouieNe fait pas baisser d'une vieLe flot de l'être toujours plein ;Il ne vous manque quand j'expire,Pas plus qu'à l'homme qui respireNe manque un souffle de son sein !

Vous allez balayer ma cendre ;L'homme ou l'insecte en renaîtra !Mon nom brûlant de se répandre,Dans le nom commun se perdra ;Il fut ! voilà tout ! bientôt mêmeL'oubli couvre ce mot suprême,Un siècle ou deux l'auront vaincu !Mais vous ne pouvez, ô nature !Effacer une créature ;Je meurs ! qu'importe ? j'ai vécu !

Dieu m'a vu ! le regard de vieS'est abaissé sur mou néant,Votre existence rajeunieA des siècles, j'eus mon instant !Mais dans la minute qui passeL'infini de temps et d'espaceDans mon regard s'est répété !Et j'ai vu dans ce point de l'êtreLa même image m'apparaîtreQue vous dans votre immensité !

Distances incommensurables,Abîmes des monts et des cieux.Vos mystères inépuisablesSe sont révélés à mes yeux !J'ai roulé dans mes vœux sublimesPlus de vagues que tes abîmesN'en roulent, ô mer en courroux !Et vous, soleils aux yeux de flamme.Le regard brûlant de mon âmeS'est élevé plus haut que vous !

De l'être universel, unique,La splendeur dans mon ombre a lui,Et j'ai bourdonné mon cantiqueDe joie et d'amour devant lui !Et sa rayonnante penséeDans la mienne s'est retracée,Et sa parole m'a connu !Et j'ai monté devant sa face,Et la nature m'a dit : Passe ;Ton sort est sublime, il t'a vu !

Vivez donc vos jours sans mesure !Terre et ciel ! céleste flambeau !Montagnes, mers, et toi, nature,Souris longtemps sur mon tombeau !Effacé du livre de vie.Que le néant même m'oublie !J'admire et ne suis point jaloux !Ma pensée a vécu d'avanceEt meurt avec une espérancePlus impérissable que vous !

Versification

Forme
11 dizains (dizains)
Rimes
11(ababccdeed)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
11 dizains
Mots à la rime
a flamme / âme féminine, classiqueb l'immensité / éternité masculine, classiquec vagabondes / mondes féminine, classiqued prodigieux / cieux masculine, classiquee tracées / pensées féminine, classiquea nature / mesure féminine, classiqueb jours / toujours masculine, classiquec puissance / l'existence féminine, classiqued toi / moi masculine, classiquee sourire / j'expire féminine, classiquea rivages / nuages féminine, classiqueb écumant / firmament masculine, classiquec naissent / disparaissent féminine, classiqued générations / nations masculine, classiquee crêtes / tempêtes féminine, classiquea d'éclore / aurore féminine, classiquec sublimes / cimes féminine, classiqued roi / moi masculine, classiquee confondre / fondre féminine, classiquea l'élève / grève féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquec consume / écume féminine, classiqued néant / l'Océan masculine, non classiquee vie / pluie féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb sillons / tourbillons masculine, classiquec évanouie / vie féminine, classiqued plein / sein masculine, classiquee j'expire / respire féminine, classiquea cendre / répandre féminine, classiqueb renaîtra / perdra masculine, classiquec même / suprême féminine, classiqued vaincu / vécu masculine, classiquee nature / créature féminine, classiquea vie / rajeunie féminine, classiqueb néant / instant masculine, classiquec passe / d'espace féminine, classiqued répété / immensité masculine, classiquee l'être / m'apparaître féminine, classiquea incommensurables / inépuisables féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec sublimes / abîmes féminine, classiqued courroux / vous masculine, classiquea unique / cantique féminine, classiqueb lui masculine, classiquec pensée / retracée féminine, classiqued connu / vu masculine, classiquee face / Passe féminine, classiquea mesure / nature féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec vie / m'oublie féminine, classiqued jaloux / vous masculine, classiquee d'avance / espérance féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources