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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre quatrième

HARMONIE X. Le premier regret

Alphonse de Lamartine· ÉLÉGIE· strophes variées, alexandrins surtout, 163 vers

Sur la plage sonore‖ où la mer de SorrenteDéroule ses flots bleus,‖ aux pieds de l'orangerIl est, près du sentier,‖ sous la haie odorante,Une pierre petite,‖ étroite, indifférenteAux pas distraits de l'étranger !

La giroflée y cache‖ un seul nom sous ses gerbes,Un nom que nul écho‖ n'a jamais répété !Quelquefois seulement‖ le passant arrêté,Lisant l'âge et la date‖ en écartant les herbes,Et sentant dans ses yeux‖ quelques larmes courir,Dit : Elle avait seize ans !‖ c'est bien tôt pour mourir !

Mais pourquoi m'entraîner‖ vers ces scènes passées ?Laissons le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Dit : Elle avait seize ans !‖ — Oui, seize ans ! et cet âgeN'avait jamais brillé‖ sur un front plus charmant !Et jamais tout l'éclat‖ de ce brûlant rivageNe s'était réfléchi‖ dans un œil plus aimant !Moi seul, je la revois,‖ telle que la penséeDans l'âme où rien ne meurt,‖ vivante Ta laissée,Vivante ! comme à l'heure‖ où les yeux sur les miens.Prolongeant sur la mer‖ nos premiers entretiens,Ses cheveux noirs livrés‖ au vent qui les dénoue,Et l'ombre de la voile‖ errante sur sa joue,Elle écoutait le chant‖ du nocturne pêcheur,De la brise embaumée‖ aspirait la fraîcheur,Me montrait dans le ciel‖ la lune épanouie,Comme une fleur des nuits‖ dont l'aube est réjouie,Et l'écume argentée ;‖ et me disait : PourquoiTout brille-t-il ainsi‖ dans les airs et dans moi ?Jamais ces champs d'azur‖ semés de tant de flammes,Jamais ces sables d'or‖ où vont mourir les lames,Ces mots dont les sommets‖ tremblent au fond des cieux,Ces golfes couronnés‖ de bois silencieux,Ces lueurs sur la côte,‖ et ces chants sur les vagues,N'avaient ému mes sens‖ de voluptés si vagues !Pourquoi comme ce soir‖ n'ai-je jamais rêvé ?Un astre dans mon cœur‖ s'est-il aussi levé ?Et toi, fils du matin !‖ dis, à ces nuits si bellesLes nuits de ton pays,‖ sans moi, ressemblaient-elles ?Puis regardant sa mère‖ assise auprès de nous,Posait pour s'endormir‖ son front sur ses genoux.Mais pourquoi m'en traîner‖ vers ces scènes passées ?Laissons le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Que son œil était pur,‖ et sa lèvre candide !Que son ciel inondait‖ son âme de clarté !Le beau lac de Némi‖ qu'aucun souffle ne rideA moins de transparence‖ et de limpidité !Dans cette âme, avant elle,‖ on voyait ses pensées,Ses paupières, jamais‖ sur ses beaux yeux baissées,Ne voilaient son regard‖ d'innocence rempli,Nul souci sur son front‖ n'avait laissé son pli ;Tout folâtrait en elle :‖ et ce jeune sourireOui plus tard sur la bouche‖ avec tristesse expire.Sur sa lèvre entr'ouverte‖ était toujours flottant !Comme un pur arc-en-ciel‖ sur un jour éclatant !Nulle ombre ne voilait‖ ce ravissant visage,Ce rayon n'avait pas‖ traversé de nuage !Son pas insouciant,‖ indécis, balancé,Flottait comme un flot libre‖ où le jour est bercé,Ou courait pour courir ;‖ et sa voix argentine.Écho limpide et pur‖ de son âme enfantine.Musique de cette âme‖ où tout semblait chanter,Égayait jusqu'à l'air‖ qui l'entendait monter !

Mais pourquoi m'entraîner‖ vers ces scènes passées ?Laissez le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Mon image en son cœur‖ se grava la première.Comme dans l'œil qui s'ouvre,‖ au matin, la lumière :Elle ne regarda‖ plus rien après ce jour ;De l'heure qu'elle aima,‖ l'univers fut amour !Elle me confondait‖ avec sa propre vie,Voyait tout dans mon âme ;‖ et je faisais partieDe ce monde enchanté‖ qui flottait sous ses yeux,Du bonheur de la terre‖ et de l'espoir des cieux.Elle ne pensait plus‖ au temps, à la distance.L'heure seule absorbait‖ toute son existence ;Avant moi cette vie‖ était sans souvenir.Un soir de ces beaux jours‖ était tout l'avenir !Elle se confiait‖ à la douce natureQui souriait sur nous ;‖ à la prière pureQu'elle allait, le cœur plein‖ de joie, et non de pleurs,A l'autel qu'elle aimait‖ répandre avec ses fleurs :Et sa main m'entraînait‖ aux marches de son temple,Et comme un humble enfant,‖ je suivais son exemple.Et sa voix me disait‖ tout bas : Prie avec moi !Car je ne comprends pas‖ le ciel même sans toi !

Mais pourquoi m'entraîner‖ vers ces scènes passées ?Laissez le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Voyez, dans son bassin,‖ l'eau d'une source viveS'arrondir comme un lac‖ sous son étroite rive,Bleue et claire, à l'abri‖ du vent qui va courirEt du rayon brûlant‖ qui pourrait la tarir !Un cygne blanc nageant‖ sur la nappe limpide.En y plongeant son cou‖ qu'enveloppe la ride,Orne sans le ternir‖ le liquide miroir,Et s'y berce au milieu‖ des étoiles du soir ;Mais si, prenant son vol‖ vers des sources nouvelles.Il bat le flot tremblant‖ de ses humides ailes,Le ciel s'efface au sein‖ de l'onde qui brunit,La plume à grands flocons‖ y tombe, et la ternit,Comme si le vautour,‖ ennemi de sa race,De sa mort sur les flots‖ avait semé la trace ;Et l'azur éclatant‖ de ce lac enchantéN'est plus qu'une onde obscure‖ où le sable a monté !Ainsi, quand je partis,‖ tout trembla dans cette âme ;Le rayon s'éteignit ;‖ et sa mourante flammeRemonta dans le ciel‖ pour n'en plus revenir ;Elle n'attendit pas‖ un second avenir,Elle ne languit pas‖ de doute en espérance.Et ne disputa pas‖ sa vie à la souffrance ;Elle but d'un seul trait‖ le vase de douleur,Dans sa première larme‖ elle noya son cœur !Et, semblable à l'oiseau,‖ moins pur et moins beau qu'elle,Qui le soir pour dormir‖ met son cou sous son aile,Elle s'enveloppa‖ d'un muet désespoir.Et s'endormit aussi ;‖ mais, hélas ! loin du soir !

Mais pourquoi m'entraîner‖ vers ces scènes passées ?Laissons le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Elle a dormi quinze ans‖ dans sa couche d'argile.Et rien ne pleure plus‖ sur son dernier asile ;Et le rapide oubli,‖ second linceul des morts,A couvert le sentier‖ qui menait vers ces bords ;Nul ne visite plus‖ cette pierre effacée,Nul n'y songe et n'y prie !‖… excepté ma pensée,Quand, remontant le flot‖ de mes jours révolus.Je demande à mon cœur‖ tous ceux qui n'y sont plus !Et que, les yeux flottants‖ sur de chères empreintes,Je pleure dans mon ciel‖ tant d'étoiles éteintes !Elle fut la première,‖ et sa douce lueurD'un jour pieux et tendre‖ éclaire encor mon cœur !

Mais pourquoi m'entraîner‖ vers ces scènes passées ?Laissez le vent gémir‖ et le flot murmurer ;Revenez, revenez,‖ ô mes tristes pensées !Je veux rêver et non pleurer !

Un arbuste épineux,‖ à la pâle verdure,Est le seul monument‖ que lui fit la nature ;Battu des vents de mer,‖ du soleil calciné,Comme un regret funèbre‖ au cœur enraciné.Il vit dans le rocher‖ sans lui donner d'ombrage ;La poudre du chemin‖ y blanchit son feuillage ;Il rampe près de terre,‖ où ses rameaux penchés,Par la dent des chevreaux‖ sont toujours retranchés ;Une fleur, au printemps,‖ comme un flocon de neige,Y flotte un jour ou deux ;‖ mais le vent qui l'assiègeL'effeuille avant quelle ait‖ répandu son odeur,Comme la vie, avant‖ qu'elle ait charmé le cœur !Un oiseau de tendresse‖ et de mélancolieS'y pose pour chanter‖ sur le rameau qui plie !Oh ! dis, fleur que la vie‖ a fait sitôt flétrir,N'est-il pas une terre‖ où tout doit refleurir ?…

Remontez, remontez‖ à ces heures passées !Vos tristes souvenirs‖ m'aident à soupirer !Allez où va mon âme !‖ allez, ô mes pensées,Mon cœur est plein, je veux pleurer !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1[abaab] 1[abba] 59[aa] 9[abab]
Mètre
Alexandrins surtout (155 de 12, 8 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a Sorrente / odorante / indifférente féminine, classiqueb l'oranger / l'étranger masculine, classiquea gerbes / herbes féminine, classiqueb répété / arrêté masculine, classiquec courir / mourir masculine, classiquea passées / pensées féminine, classiqueb murmurer / pleurer masculine, classiquea âge / rivage féminine, classiqueb charmant / aimant masculine, classiquec pensée / laissée féminine, classiqued miens / entretiens masculine, classiquee dénoue / joue féminine, classiquef pêcheur / fraîcheur masculine, classiqueg épanouie / réjouie féminine, classiqueh Pourquoi / moi masculine, classiquei flammes / lames féminine, classiquej cieux / silencieux masculine, classiquek vagues féminine, classiquel rêvé / levé masculine, classiquem belles / ressemblaient-elles féminine, classiquen nous / genoux masculine, classiquea candide / ride féminine, classiqueb clarté / limpidité masculine, classiquec pensées / baissées féminine, classiqued rempli / pli masculine, classiquee sourire / expire féminine, classiquef flottant / éclatant masculine, classiqueg visage / nuage féminine, classiqueh balancé / bercé masculine, classiquei argentine / enfantine féminine, classiquej chanter / monter masculine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec vie / partie féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee distance / existence féminine, classiquef souvenir / l'avenir masculine, classiqueg nature / pure féminine, classiqueh pleurs / fleurs masculine, classiquei temple / exemple féminine, classiquej moi / toi masculine, classiquea vive / rive féminine, classiqueb courir / tarir masculine, classiquec limpide / ride féminine, classiqued miroir / soir masculine, classiquee nouvelles / ailes féminine, classiquef brunit / ternit masculine, classiqueg race / trace féminine, classiqueh enchanté / monté masculine, classiquei âme / flamme féminine, classiquej revenir / avenir masculine, classiquek espérance / souffrance féminine, classiquel douleur / cœur masculine, classiquem qu'elle / aile féminine, classiquen désespoir / soir masculine, classiquea d'argile / asile féminine, classiqueb morts / bords masculine, classiquec effacée / pensée féminine, classiqued révolus / plus masculine, classiquee empreintes / éteintes féminine, classiquef lueur / cœur masculine, classiquea verdure / nature féminine, classiqueb calciné / enraciné masculine, classiquec d'ombrage / feuillage féminine, classiqued penchés / retranchés masculine, classiquee neige / l'assiège féminine, classiquef odeur / cœur masculine, classiqueg mélancolie / plie féminine, classiqueh flétrir / refleurir masculine, classiqueb soupirer / pleurer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

163 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources