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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre troisième

HARMONIE VI. Épître a M. de sainte-Beuve

EN RÉPONSE A DES VERS ADRESSÉS PAR LUI A L’AUTEUR OU CONVERSATION

Alphonse de Lamartine· 5 distiquess, alexandrins, 188 vers

Oui, mon cœur s'en souvient‖ de cette heure tranquille,Qu'à l'ombre d'un tilleul,‖ loin des toits de la ville,Nous passâmes ensemble‖ au jardin des Chartreux ;Je vois encor d'ici‖ le tronc large et noueux,Et les mots qu'à ses pieds,‖ de mon bâton d'érable.En t'écoutant rêver,‖ je traçais sur le sable ;Nous parlâmes du cœur,‖ comme deux vieux amisAu foyer l'un de l'autre,‖ à la campagne, admis,Heureux, après dix ans,‖ du soir qui les rassemble,A table, sans témoins,‖ s'entretiennent ensemble.Tandis que le flambeau‖ par les heures rongé.S'use pour éclairer‖ l'entretien prolongé,Et qu'un vin goutte à goutte‖ épuisé dans le verreRougit encor le fond‖ de la coupe sincère.

J'avais pourtant noté‖ d'un doigt réprobateurTes vers trop tôt ravis‖ à l'amour de l'auteur.Tes vers où l'hyperbole,‖ effort de la faiblesse.Enflait d'un sens forcé‖ le vide ou la mollesse ;Tes vers, fruits imparfaits‖ d'un arbre trop hâté.Qui les laisse tomber‖ au souffle de l'été.Mais à qui sa racine‖ étendue et profonde.Et ce ciel amoureux‖ qui lui prodigue l'onde.Assurent, pour orner‖ ses rameaux paternels.Une sève plus forte‖ et des jours éternels !Ces vers en vain frappés‖ d'un pénible anathème.Mon cœur plus indulgent‖ les excuse et les aime ;Sous ces mètres rompus‖ qui boitent en marchant.Sous ces fausses couleurs‖ au contraste tranchant.Sous ce vernis trop vif‖ qui fatigue la vue,Sous cette vérité‖ trop rampante ou trop nue.On y sent ce qu'à l'art‖ l'homme demande en vain.Ce foyer créateur‖ où couve un feu divin.Feu dont les passions‖ alimentent la flamme.Chaleur que l’âme exhale et communique à l’âme ;Devant le sentiment‖ le goût est désarmé,El mon cœur ne relient‖ que ce qui l'a charmé !Comme au sein d'une nuit‖ où tout regard expire,Si quelque feu lointain‖ sur un mont vient à luire,L'œil, volant de lui-même‖ à la vive clarté,Franchit, sans y loucher,‖ des champs d'obscurité,Et, s'attachant dans l'ombre‖ au seul point qui rayonne,Oublie, en l'admirant,‖ la nuit qui l'environne !

Et tu veux aujourd'hui‖ qu'ouvrant mon cœur au tien.Je renoue en ces vers‖ notre intime entretien ?Tu demandes de moi‖ les haltes de ma vie ?Le compte de mes jours ?‖… Mes jours ? je les oublie,Comme le voyageur,‖ quand il a dénouéSa ceinture de cuir,‖ et qu'il a secouéDe ses souliers poudreux‖ la boue et la poussière.Redoutant de porter‖ un regard en arrière,Dédaigne de compter‖ tous les pas qu'il a faitsPour arriver enfin‖ à son foyer de paix !Ainsi dans mon esprit‖ ma route est effacée ;Je n'en rappelle rien‖ à ma triste pensée.Que la source où j'ai bu‖ dans le creux de ma main,L'arbre qui répandit‖ l'ombre sur mon chemin !La fleur, que sur ses bords‖ ma main avait choisie,Afin d'en respirer‖ jusqu'au soir l'ambroisie,Et qui, dès le matin,‖ cédant à la chaleur,Se pencha languissante‖ et mourut sur mon cœur !

Et de ma vie obscure,‖ hélas ! qu'aurais-je à dire ?Elle fut…, ce qu'elle est‖ pour tout ce qui respire ;Un rêve du matin,‖ qui commence éclatantPar de divins amours‖ dans un palais flottant,Se poursuit dans le ciel,‖ et finit sur la terrePar du pain et des pleurs‖ sur un lit de misère !Ami, voilà la vie‖ universelle, hélas !Et la mienne ; et pourtant‖ je ne l'accuse pas !Juste envers le destin‖ dont la coupe est diverse,Je le bénis du miel‖ que dans la mienne il verse.D'autres n'ont que l'absinthe ;‖ et moi, grâce au Seigneur,J'ai ce que leur misère‖ appelle le bonheur !Un toit large et brillant‖ sur un champ plein de gerbes,Des prés où l'aquilon‖ fait ondoyer mes herbes,Des bois dont le murmure‖ et l'ombre sont à moi,Des troupeaux mugissants‖ qui paissent sous ma loi,Une femme, un enfant,‖ trésors dont je m'enivre !L'une par qui l'on vit,‖ l'autre qui fait revivre !Un foyer où jamais‖ l'indigent éconduitN'entre sans déposer‖ son bâton pour la nuit.Où l'hospitalité,‖ la main ouverte et pleine.Peut donner sans peser‖ le pain de la semaine,Ou verser à l'ami‖ qui visite mon toitUn vin qui réjouit‖ la lèvre qui le boit ;Que dirais-je de plus ?‖ la douce solitude,Le jour semblable au jour‖ lié par l'habitude,Une harpe, humble écho‖ d'espérance et de foi.Et qui chante au dehors‖ quand mon cœur chante en moi !Le repos, la prière,‖ un cœur exempt d'alarmes.Et la paix du Seigneur,‖ joyeuse dans les larmes ;D'un seul de tous ces dons‖ qui ne serait jaloux ?Mais combien manque-t-il‖ à qui les reçut tous !De quelque jus divin‖ que Dieu nous la remplisse,Toute l'eau de la vie‖ a le goût du calice ;La joie a son ennui,‖ le plaisir sa langueur.L'erreur du malheureux‖ c'est de croire au bonheur !Que sert de jeter l'ancre‖ et de dire à sa barque :« Arrêtons-nous, voilà‖ le port que je te marque !» Tu dormiras ici‖ comme une île des mers» Que ne peut soulever‖ l'effort des flots amers ? »Tandis que nous parlons,‖ une vague éternelleS'enfle sous le navire‖ et l'emporte avec elle ;Sur les mers de ce monde‖ il n'est jamais de port ;Et le naufrage seul‖ nous jette sur le bord !Jeune encor j'ai sondé‖ ces ténèbres profondes :La vie est un degré‖ de l'échelle des mondesQue nous devons franchir‖ pour arriver ailleurs !Souvent les pieds meurtris,‖ le front blanc de sueurs,Comme un homme essoufflé‖ qui monte un sentier rudeSe repose un moment,‖ vaincu de lassitude ;Sur cette marche même,‖ hélas ! qu'il faut franchirOu pour reprendre haleine‖ ou pour se rafraîchir,On s'arrête, on s'assied,‖ on voit passer la fouleOui sur l'étroit degré‖ se coudoie et se foule,On reconnaît de l'œil‖ et du cœur ses amis,Les uns par le courage‖ et l'espoir affermis,Montant d'un pas léger‖ que rien ne peut suspendre.Les autres chancelants‖ et prêts à redescendre.C'est parmi ces derniers‖ que mou œil te trouva :Tu tombais ! je criai !‖ le Seigneur te sauva !Tu repris ton élan‖ vers la céleste porte !Honneur en soit rendu,‖ non à cette voix morte.Mais au Dieu qui donna‖ la vie à mes accents,Oui met le trait sur l'arc,‖ et la flamme à l'encens,Fait un écho vivant‖ de nos lèvres muettes,Et dans nos cœurs fêlés‖ verse ses eaux parfaites !Ton cœur était l'or pur‖ caché dans le filon.Qui n'attend pour briller‖ que l'heure et le rayon ;La perle au fond des mers‖ sous l'écaillé captive,Qu'un pêcheur dans ses rets‖ amène sur la rive ;L'or ne doit point de grâce‖ aux sondes du mineur,Ni la perle aux filets ;‖ mais tous deux au Seigneur,Dont le regard divin‖ scrute la terre et l'onde,Et dirige lui seul‖ le filet ou la sonde !Ainsi sa vérité‖ t'attendait à son jour,Et sa voix dans ta voix‖ va parler à ton tour !

Oui, dût un froid mépris‖ répondre à notre lyre,Dût notre vérité‖ se nommer un délire,Dût notre âge, enivré‖ des seuls soins d'ici-bas.Sourire en nous disant :‖ Je ne vous connais pas !Semblables devant l'homme‖ à ces hardis prophètesQue la dérision‖ conviait à ses fêtes,Et qui, sur leurs tyrans‖ lançant l'esprit divin.Gravaient trois mots obscurs‖ sur les murs du festin,Répétons-lui toujours‖ que l'univers est vide.Que la vie est un flot‖ que chasse un vent rapide,Et qui doit nous porter‖ à l'immortalitéOu se fondre en écume,‖ en bruit, en vanité ;Que tout but ici-bas‖ est trompeur ou fragile,Tout espoir abusé,‖ tout mouvement stérile ;Que les rêves de l'homme‖ et ses ambitions,La sagesse, les arts,‖ le bras des nations,Les efforts réunis‖ des siècles et du mondeNe peuvent retarder‖ la mort d'une seconde.Faire avancer le jour‖ d'une heure dans les airs.Ou rebrousser le vent‖ et l'écume des mers !Que l'homme n'a reçu‖ du seul maître suprêmeDe puissance et d'empire‖ ici que sur lui-même,Et qu'en dépit du siècle‖ il n'a dans ce bas lieuQu'une œuvre : la vertu ;‖ qu'une espérance : Dieu !Ce sort est assez beau‖ pour un peu de poussière ;Il devrait consoler‖ même un fils de lumière,De ne pouvoir changer‖ les sentiers radieuxDe ces astres lointains,‖ poussière aussi des cieux.Et puisse alors celui‖ que notre langue adore,Comme un souffle vivant‖ anime un bois sonore,Prêtant l'âme et la vie‖ à nos pieux concerts,De son souffle incréé‖ diviniser nos vers !Nos vers morts, et formés‖ de syllabes muettes.Si Dieu ne retentit‖ dans la voix des poëtes !Leur donner ce qu'il a,‖ puissance et vérité,Et ce que l'homme entend‖ par immortalité !C'est-à-dire un écho‖ qui dure une secondeSur cet atome obscur‖ que nous nommons un monde,Semblable, hélas ! à peine‖ au retentissementQui le soir sous les bois‖ se prolonge un moment,Quand, le pâtre brisant‖ son chalumeau sonore.Du son qu'il n'entend plus‖ l'air ému vibre encore !Et même de ce prix‖ ne soyons point jaloux !Chantons pour soulager‖ ce qui gémit en nous !Quand la source à la mer‖ a versé son eau pure.Qu'importe si l'abîme‖ étouffe son murmure !Qu'importe si les vents‖ dispersent sur les mersLe cri qu'a jeté l'aigle‖ en traversant les airs,Quand l'oiseau s'élevant‖ des rochers du rivagePlane dans le rayon‖ au-dessus du nuage.Qu'il n'entend plus la vague,‖ et qu'il voit sous ses yeuxCes abîmes d'azur‖ qui sont pour nous les cieux !

Versification

Forme
5 distiquess (distiques)
Rimes
94((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiquess
Mots à la rime
a tranquille / ville féminine, classiqueb Chartreux / noueux masculine, classiquec d'érable / sable féminine, classiqued amis / admis masculine, classiquee rassemble / ensemble féminine, classiquef rongé / prolongé masculine, classiqueg verre / sincère féminine, classiquea réprobateur / l'auteur masculine, classiqueb faiblesse / mollesse féminine, classiquec hâté / l'été masculine, classiqued profonde / l'onde féminine, classiquee paternels / éternels masculine, classiquef anathème / aime féminine, classiqueg marchant / tranchant masculine, classiqueh vue / nue féminine, classiquei vain / divin masculine, classiquej flamme / l’âme féminine, classiquek désarmé / charmé masculine, classiquel expire / luire féminine, classiquem clarté / d'obscurité masculine, classiquen rayonne / l'environne féminine, classiquea tien / entretien masculine, classiqueb vie / oublie féminine, classiquec dénoué / secoué masculine, classiqued poussière / arrière féminine, classiquee faits / paix masculine, classiquef effacée / pensée féminine, classiqueg main / chemin masculine, classiqueh choisie / l'ambroisie féminine, classiquei chaleur / cœur masculine, classiquea dire / respire féminine, classiqueb éclatant / flottant masculine, classiquec terre / misère féminine, classiqued hélas / pas masculine, classiquee diverse / verse féminine, classiquef Seigneur / bonheur masculine, classiqueg gerbes / herbes féminine, classiqueh moi / loi masculine, classiquei m'enivre / revivre féminine, classiquej éconduit / nuit masculine, classiquek pleine / semaine féminine, classiquel toit / boit masculine, classiquem solitude / l'habitude féminine, classiquen foi / moi masculine, classiqueo d'alarmes / larmes féminine, classiquep jaloux / tous masculine, classiqueq remplisse / calice féminine, classiquer langueur / bonheur masculine, classiques barque / marque féminine, classiquet mers / amers masculine, classiqueu éternelle / elle féminine, classiquev port / bord masculine, classiquew profondes / mondes féminine, classiquex ailleurs / sueurs masculine, classiquey rude / lassitude féminine, classiquez franchir / rafraîchir masculine, classiquea foule féminine, classiqueb amis / affermis masculine, classiquec suspendre / redescendre féminine, classiqued trouva / sauva masculine, classiquee porte / morte féminine, classiquef accents / l'encens masculine, classiqueg muettes / parfaites féminine, classiqueh filon / rayon masculine, classiquei captive / rive féminine, classiquej mineur / Seigneur masculine, classiquek l'onde / sonde féminine, classiquel jour / tour masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb d'ici-bas / pas masculine, classiquec prophètes / fêtes féminine, classiqued divin / festin masculine, classiquee vide / rapide féminine, classiquef l'immortalité / vanité masculine, classiqueg fragile / stérile féminine, classiqueh ambitions / nations masculine, classiquei monde / seconde féminine, classiquej airs / mers masculine, classiquek suprême / lui-même féminine, classiquel lieu / Dieu masculine, classiquem poussière / lumière féminine, classiquen radieux / cieux masculine, classiqueo adore / sonore féminine, classiquep concerts / vers masculine, classiqueq muettes / poëtes féminine, classiquer vérité / immortalité masculine, classiques seconde / monde féminine, classiquet retentissement / moment masculine, classiqueu sonore / encore féminine, classiquev jaloux / nous masculine, classiquew pure / murmure féminine, classiquex mers / airs masculine, classiquey rivage / nuage féminine, classiquez yeux / cieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources