Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre troisième
HARMONIE VII. Le tombeau d’une mère
Un jour, les yeux lassés‖ de veilles et de larmes,Comme un lutteur vaincu‖ prêt à jeter ses armes,Je disais à l'aurore :‖ En vain tu vas briller ;La nature trahit‖ nos yeux par ses merveilles,Elle ciel coloré‖ de ses teintes vermeillesNe sourit que pour nous rallier !
Rien n'est vrai, rien n'est faux ;‖ tout est songe et mensonge !Illusion du cœur‖ qu'un vain espoir prolonge !Nos seules vérités,‖ hommes, sont nos douleurs !Cet éclair dans nos yeux‖ que nous nommons la vie,Étincelle dont l'âme‖ est à peine éblouie,Qu'elle va s'allumer ailleurs !
Plus nous ouvrons les yeux,‖ plus la nuit est profonde,Dieu n'est qu'un mot rêvé‖ pour expliquer le monde,Un plus obscur abîme‖ où l'esprit s'est lancé,Et tout flotte et tout tombe‖ ainsi que la poussièreQue fait en tourbillons‖ dans l'aride carrièreLever le pied d'un insensé !
Je disais ; et mes yeux‖ voyaient avec envieTout ce qui n'a reçu‖ qu'une insensible vieEt dont nul rêve au moins‖ n'agite le sommeil ;Au sillon, au rocher‖ j'attachais ma paupière,Et ce regard disait :‖ A la brute, à la pierre,Au moins, que ne suis-je pareil ?
Et ce regard errant‖ comme l'œil du piloteQui demande sa route‖ à l'abîme qui flotte,S'arrêta tout à coup‖ fixé sur un tombeau !Tombeau, cher entretien‖ d'une douleur amère.Où le gazon sacré‖ qui recouvre ma mèreGrandit sous les pleurs du hameau !
Là, quand l'ange voilé‖ sous les traits d'une femmeDans le Dieu sa lumière‖ eut exhalé son âmeComme on souffle une lampe‖ à l'approche du jour ;A l'ombre des autels‖ qu'elle aimait à toute heure.Je lui creusai moi-même‖ une étroite demeure,Une porte à l'autre séjour !
Là dort dans son espoir‖ celle dont le sourireCherchait encor mes yeux‖ à l'heure où tout expire.Ce cœur, source du mien,‖ ce sein qui m'a conçu,Ce sein qui m'allaita‖ de lait et de tendresses,Ces bras qui n'ont été‖ qu'un berceau de caresses,Ces lèvres dont j'ai tout reçu !
Là dorment soixante ans‖ d'une seule pensée !D'une vie à bien faire‖ uniquement passée,D'innocence, d'amour,‖ d'espoir, de pureté,Tant d'aspirations‖ vers son Dieu répétées,Tant de foi dans la mort,‖ tant de vertus jetéesEn gage à l'immortalité !
Tant de nuits sans sommeil‖ pour veiller la souffrance,Tant de pain retranché‖ pour nourrir l'indigence,Tant de pleurs toujours prêts‖ à s'unir à des pleurs.Tant de soupirs brûlants‖ vers une autre patrie,Et tant de patience‖ à porter une vieDont la couronne était ailleurs !
Et tout cela pourquoi ?‖ Pour qu'un creux dans le sableAbsorbât pour jamais‖ cet être intarissable !Pour que ces vils sillons‖ en fussent engraissés !Pour que l'herbe des morts‖ dont sa tombe est couverteGrandît, là, sous mes pieds,‖ plus épaisse et plus verte !Un peu de cendre était assez !
Non, non ; pour éclairer‖ trois pas sur la poussièreDieu n'aurait pas créé‖ cette immense lumière.Cette âme au long regard,‖ à l'héroïque effort !Sur cette froide pierre‖ en vain le regard tombe,O vertu ! ton aspect‖ est plus fort que la tombe,Et plus évident que la mort !
Et mon œil convaincu‖ de ce grand témoignage,Se releva de terre‖ et sortit du nuage,Et mon cœur ténébreux‖ recouvra son flambeau !Heureux l'homme à qui Dieu‖ donne une sainte mère !En vain la vie est dure‖ et la mort est amère,Qui peut douter sur son tombeau ?
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (60 de 12, 11 de 8, 1 de 9)· profil 8, 9i, 6+6
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a larmes / armes féminine, classiqueb briller / rallier masculine, classiquec merveilles / vermeilles féminine, classiquea mensonge / prolonge féminine, classiqueb douleurs / ailleurs masculine, classiquec vie / éblouie féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb lancé / insensé masculine, classiquec poussière / carrière féminine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb sommeil / pareil masculine, classiquec paupière / pierre féminine, classiquea pilote / flotte féminine, classiqueb tombeau / hameau masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquec heure / demeure féminine, classiquea sourire / expire féminine, classiqueb conçu / reçu masculine, classiquec tendresses / caresses féminine, classiquea pensée / passée féminine, classiqueb pureté / l'immortalité masculine, classiquec répétées / jetées féminine, classiquea souffrance / l'indigence féminine, classiqueb pleurs / ailleurs masculine, classiquec patrie / vie féminine, classiquea sable / intarissable féminine, classiqueb engraissés / assez masculine, classiquec couverte / verte féminine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquec tombe féminine, classiquea témoignage / nuage féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec mère / amère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources