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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Harmonies poétiques et religieuses, 1830· Livre premier

HARMONIE III. Hymne du matin

Alphonse de Lamartine· vers de 12, 7, 5 et 8 syllabes, 237 vers

Pourquoi bondissez-vous‖ sur la plage écumante,Vagues dont aucun vent‖ n'a creusé les sillons ?Pourquoi secouez-vous‖ votre écume fumanteEn légers tourbillons ?

Pourquoi balancez-vous‖ vos fronts que l'aube essuie,Forêts, qui tressaillez‖ avant l'heure du bruit ?Pourquoi de vos rameaux‖ répandez-vous en pluieCes pleurs silencieux‖ dont vous baigna la nuit ?

Pourquoi relevez-vous,‖ ô fleurs, vos pleins calices,Comme un front incliné‖ que relève l'amour ?Pourquoi dans l'ombre humide‖ exhaler ces prémicesDes parfums qu'aspire le jour ?

Ah ! renfermez-les encore,Gardez-les, fleurs que j'adore,Pour l'haleine de l'aurore.Pour l'ornement du saint lieu !Le ciel de pleurs vous inonde,L'œil du matin vous féconde,Vous êtes l'encens du mondeQu'il fait remonter à Dieu.

Vous qui des ouragans‖ laissiez flotter l'empire.Et dont l'ombre des nuits‖ endormait le courrouxSur l'onde qui gémit,‖ sous l'herbe qui soupire,Aquilons, autans, zéphyre,Pourquoi vous éveillez-vous ?

Et vous qui reposez‖ sous la feuillée obscure.Qui vous a réveillés‖ dans vos nids de verdure ?Oiseaux des ondes ou des bois,Hôtes des sillons ou des toits.Pourquoi confondez-vous vos voixDans ce vague et confus murmureQui meurt et renaît à la foisComme un soupir de la nature ?

Voix qui nagez‖ dans le bleu firmament,Voix qui roulez‖ sur le flot écumant.Voix qui volez‖ sur les ailes du vent.Chantres des airs‖ que l'instinct seul éveille,Joyeux concerts,‖ léger gazouillement.Plaintes, accords,‖ tendre roucoulement.Qui chantez-vous‖ pendant que tout sommeille ?La nuit a-t-elle une oreilleDigne de ce chœur charmant ?

Attendez que l'ombre meure,Oiseaux, ne chantez qu'à l'heureOù l'aube naissante effleureLes neiges du mont lointain.Dans l'hymne de la nature,Seigneur, chaque créatureForme à son heure en mesureUn son du concert divin ;Oiseaux, voix céleste et pure,Soyez le premier murmureQue Dieu reçoit du matin.

Et moi sur qui la nuit‖ verse un divin dictame,Qui sous le poids des jours‖ courbe un front abattuQuel instinct de bonheur‖ me réveille ? mon âme !Pourquoi me réjouis-tu ?

C'est que le ciel s'entr'ouvre‖ ainsi qu'une paupière,Quand des vapeurs des nuits‖ les regards sont couverts ;Dans les sentiers de pourpre‖ aux pas du jour ouverts,Les monts, les flots, les désertsOnt pressenti la lumière,Et son axe de flamme,‖ aux bords de sa carrière,Tourne, et creuse déjà‖ son éclatante ornière,Sur l'horizon roulant des mers.

Chaque être s'écrie :C'est lui, c'est le jour !C'est lui, c'est la vie !C'est lui, c'est l'amour !Dans l'ombre assouplieLe ciel se replieComme un pavillon ;Roulant son image,Le léger nuageMonte, flotte et nageDans son tourbillon ;La nue orageuseSe fend et lui creuseSa pourpre écumeuseEn brillant sillon ;Il avance, il fouleCe chaos qui rouleSes flots égarés ;L'espace étincelle,La flamme ruisselleSous ses pieds sacrés ;La terre encor sombreLui tourne dans l'ombreSes flancs altérés ;L'ombre est adoucie,Les flots éclairés ;Des monts colorésLa cime est jaunie ;Des rayons dorésTout reçoit la pluie ;Tout vit, tout s'écrie :C'est lui, c'est le jour !C'est lui, c'est la vie !C'est lui, c'est l'amour !

O Dieu, vois dans les airs !‖ l'aigle éperdu s'élanceDans l'abîme éclatant des cieux ;Sous les vagues de feu‖ que bat son aile immense,Il lutte avec les vents,‖ il plane, il se balance ;L'écume du soleil‖ l'enveloppe à nos yeux :Est-il allé porter‖ jusques en la présenceDes airs dont il est roi‖ le sublime silenceOu l'hommage mystérieux ?

O Dieu, vois sur les mers !‖ le regard de l'auroreEnfle le sein dormant‖ de l'Océan sonore,Qui, comme un cœur d'amour‖ ou de joie oppressé,Presse le mouvement‖ de son flot cadencé,Et dans ses lames garde encoreLe sombre azur du ciel‖ que la nuit a laissé ;Comme un léger sillon‖ qui se creuse et frissonneDans un champ où la brise‖ a balancé l'épi,Un flot naît d'une ride ;‖ il murmure, il sillonneL'azur muet encor‖ de l'abîme assoupi ;Il roule sur lui-même,‖ il s'allonge, il s'abîme ;Le regard le perd un moment :Où va-t-il ? Il revient‖ revomi par l'abîme,Il dresse en mugissant‖ sa bouillonnante cime,Le jour semble rouler‖ sur son dos écumant.Il entraîne en passant‖ les vagues qu'il écrase ;S'enfle de leur débris‖ et bondit sur sa base ;Puis enfin chancelant‖ comme une vaste tour,Ou comme un char fumant‖ brisé dans la carrière,Il croule, et sa poussièreEn flocons de lumièreRoule et disperse au loin‖ tous ces fragments du jour

La barque du pêcheur‖ tend son aile sonoreOù le vent du matin‖ vient déjà palpiter.Et bondit sur les flots‖ que l'ancre va quitter ;Pareille au coursier qui dévoreLe frein qui semble l'irriter !

Le navire, enfant des étoiles,Luit comme une colline‖ aux bords de l'horizon,Et réfléchit déjà‖ dans ses plus hautes voilesLa blancheur de l'aurore‖ et son premier rayon.

Léviathan bondit‖ sur ses traces profondes,Et des flots par ses jeux‖ saluant le réveil,De ses naseaux fumants‖ il lance au ciel les ondesPour les voir retomber‖ en rayons du soleil.

L'eau berce, le mât secoueLa tente des matelots ;L'air siffle, le ciel se joueDans la crinière des flots :Partout l'écume brillanteD'une frange étincelanteCeint le bord des flots amers :Tout est bruit, lumière et joie,C'est l'astre que Dieu renvoie.C'est l'aurore sur les mers.

O Dieu, vois sur la terre !‖ Un pâle crépusculeTeint son voile flottant‖ par la brise essuyé.Sur les pas de la nuit‖ l'aube pose son pié.L'ombre des monts lointains‖ se déroule et reculeComme un vêtement replié.Ses lambeaux déchirés‖ par l'aile de l'auroreFlottent livrés aux vents‖ dans l'orient vermeil,La pourpre les enflamme‖ et l'iris les colore ;Ils pendent en désordre‖ aux tentes du soleil,Comme des pavillons‖ quand une flotte arboreLes couleurs de son roi‖ dans les jours d'appareil.

Sous des nuages de fumée,Le rayon va pâlir‖ sur les tours des cités,Et sous l'ombre des bois‖ les hameaux abrités,Ces toits par l'innocence‖ et la paix habités.Sur la colline embaumée,De jour et d'ombre semée,Font rejaillir au loin‖ leurs flottantes clartés.

Le laboureur répond‖ au taureau qui l'appelle,L'aurore les ramène‖ au sillon commencé,Il conduit en chantant‖ le couple qu'il attelle.Le vallon retentit‖ sous le soc renversé ;Au gémissement de la roueIl mesure ses pas‖ et son chant cadencé,Sur sa trace en glanant‖ le passereau se joue,Et le chêne à sa voix secoueLe baume des sillons‖ que la nuit a versé.

L'oiseau chante, l'agneau bêle,L'enfant gazouille au berceau,La voix de l'homme se mêleAu bruit des vents et de l'eau.L'air frémit, l'épi frissonne,L'insecte au soleil bourdonne,L'airain pieux qui résonneRappelle au Dieu qui le donneCe premier soupir du jour ;Tout vit, tout luit, tout remue,C'est l'aurore dans la nue.C'est la terre qui salueL'astre de vie et d'amour !

Mais tandis, ô mon Dieu,‖ qu'aux yeux de ton auroreUn nouvel univers‖ chaque jour semble éclore,Et qu'un soleil flottant‖ dans l'abîme lointainFait remonter vers toi‖ les parfums du matin,D'autres soleils cachés‖ par la nuit des distances,Qu'à chaque instant là-haut‖ tu produis et tu lances,Vont porter dans l'espace‖ à leurs planètes d'orDes matins plus brillants‖ et plus sereins encor.Oui, l'heure où l'on t'adore‖ est ton heure éternelle ;Oui, chaque point des cieux‖ pour toi la renouvelle,Et ces astres sans nombre‖ épars au sein des nuitsN'ont été par ton souffle‖ allumés et conduitsQu'afin d'aller. Seigneur,‖ autour de tes demeures,L'un l'autre se porter‖ la plus belle des heures,Et te faire bénir‖ par l'aurore des jours.Ici, là-haut, sans cesse,‖ à jamais et toujours.

Oui, sans cesse un monde se noieDans les feux d'un nouveau soleil.Les cieux sont toujours dans la joie ;Toujours un astre a son réveil.Partout où s'abaisse ta vueUn soleil levant te salue.Les cieux sont un hymne sans fin !Et des temps que tu fais éclore.Chaque heure, ô Dieu, n'est qu'une aurore,Et l'éternité qu'un matin !

Montez donc, flottez donc,‖ roulez, volez, vents, flamme,Oiseaux, vagues, rayons,‖ vapeurs, parfums et voix !Terre, exhale ton souffle ;‖ homme, élève ton âme !Montez, flottez, roulez,‖ accomplissez vos lois !

Montez, volez à Dieu ;‖ plus haut, plus haut encore :Dans les feux du soleil‖ sa splendeur vous a lui ;Reportez dans les cieux‖ l'hommage de l'aurore,Montez, il est là-haut ;‖ descendez, tout est lui !

Et toi, jour, dont son nom‖ a commencé la course.Jour qui dois rendre compte‖ au Dieu qui t'a compté,La nuit qui t'enfanta‖ le rappelle à ta source,Tu finis dans l'éternité.

Tu n'es qu'un pas du temps,‖ mais ton Dieu te mesure ;Tu dois de son auteur‖ rapprocher la nature ;Il ne t'a point créé‖ comme un vain ornement,Pour semer de tes feux‖ la nuit du firmament.Mais pour lui rapporter,‖ aux célestes demeures,La gloire et la vertu‖ sur les ailes des heures,Et la louange à tout moment !

Versification

Mètre
Vers de 12, 7, 5 et 8 syllabes (111 de 12, 51 de 7, 34 de 5, 31 de 8, 7 de 10, 3 de 6)· profil 5, 6, 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a écumante / fumante féminine, classiqueb sillons / tourbillons masculine, classiquea essuie / pluie féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea calices / prémices féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea encore / j'adore / l'aurore féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec inonde / féconde / monde féminine, classiquea l'empire / soupire / zéphyre féminine, classiqueb courroux / éveillez-vous masculine, classiquea obscure / verdure féminine, classiqueb bois / toits masculine, classiquec voix / fois masculine, classiqued murmure / nature féminine, classiquea firmament / écumant masculine, classiqueb vent / gazouillement masculine, classiquec éveille / sommeille / oreille féminine, classiqued roucoulement / charmant masculine, classiquea meure / l'heure / effleure féminine, classiqueb lointain / divin / matin masculine, classiquec nature / créature féminine, classiqued mesure / pure / murmure féminine, classiquea dictame / âme féminine, classiqueb abattu / réjouis-tu masculine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb couverts / ouverts masculine, classiquec déserts / mers masculine, classiqued carrière / ornière féminine, classiquea s'écrie / vie féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquec assouplie / replie féminine, classiqued pavillon / tourbillon / sillon masculine, classiquee image / nuage / nage féminine, classiquef orageuse / creuse / écumeuse féminine, classiqueg foule / roule féminine, classiqueh égarés / sacrés masculine, classiquei étincelle / ruisselle féminine, classiquej sombre / l'ombre féminine, classiquek altérés / éclairés masculine, classiquel adoucie / jaunie féminine, classiquem colorés / dorés masculine, classiquen pluie / s'écrie / vie féminine, classiquea s'élance / immense féminine, classiqueb cieux / yeux / mystérieux masculine, classiquec balance / présence / silence féminine, classiquea l'aurore / sonore / encore féminine, classiqueb oppressé / cadencé / laissé masculine, classiquec frissonne / sillonne féminine, classiqued l'épi / assoupi masculine, classiquee s'abîme / l'abîme / cime féminine, classiquef moment / écumant masculine, classiqueg écrase / base féminine, classiqueh tour / jour masculine, classiquei carrière / poussière / lumière féminine, classiquea sonore / dévore féminine, classiqueb palpiter / quitter / l'irriter masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb l'horizon / rayon masculine, classiquea profondes / ondes féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea secoue / joue féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquec brillante / étincelante féminine, classiqued amers / mers masculine, classiquee joie / renvoie féminine, classiquea crépuscule / recule féminine, classiqueb essuyé / pié / replié masculine, classiquec l'aurore / colore / arbore féminine, classiqued vermeil / soleil / d'appareil masculine, classiquea fumée / embaumée / semée féminine, classiqueb cités / abrités masculine, classiquec habités / clartés masculine, classiquea l'appelle / attelle féminine, classiqueb commencé / renversé masculine, classiquec roue / joue / secoue féminine, classiqued cadencé / versé masculine, classiquea bêle / mêle féminine, classiqueb berceau / l'eau masculine, classiquec frissonne / bourdonne féminine, classiqued résonne / donne féminine, classiquee jour / d'amour masculine, classiquef remue / nue / salue féminine, classiquea aurore / éclore féminine, classiqueb lointain / matin masculine, classiquec distances / lances féminine, classiqued d'or / encor masculine, classiquee éternelle / renouvelle féminine, classiquef nuits / conduits masculine, classiqueg demeures / heures féminine, classiqueh jours / toujours masculine, classiquea noie / joie féminine, classiqueb soleil / réveil masculine, classiquec vue / salue féminine, classiqued fin / matin masculine, classiquee éclore / aurore féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb voix / lois masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb lui masculine, classiquea course / source féminine, classiqueb compté / l'éternité masculine, classiquea mesure / nature féminine, classiqueb ornement / firmament / moment masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

237 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Harmonies poétiques et religieuses, BRUXELLES, SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. HAUMAN ET COMPAGNIE, 1838· numérisation archive.org· Sources