Jocelyn, 1836
Septième époque
Du village de sa naissance, 3 juillet 1800.
Pressentimens secrets !‖ malheur senti d'avance,Ombre des mauvais jours‖ qui souvent les devance,Instincts qui de manière‖ annonciez le trépas,Je vous croyais trop peu,‖ vous ne me trompiez pas !Dans quel état, ô ciel !‖ mes yeux l'ont retrouvée !Hélas ! par ma présence‖ un moment soulevée,La vie, en concentrant‖ trop d'amour dans son cœur,Semble avoir décimé‖ les jours de sa langueur ;De jeunesse et d'amour‖ cette âme encor si pleineTarit sous chaque aurore‖ et tremble à chaque haleine ;Elle ne compte plus‖ que soleil à soleil,Et lorsque nous baisons‖ ce front pâle au réveil,Je ne puis de longtemps‖ en détacher ma lèvre,Car je sens qu'il m'échappe‖ et que la mort me sèvre,Que le dernier anneau‖ du cœur va se briserEt ne tient plus peut-être,‖ hélas ! qu'à ce baiser !…
Elle a voulu revoir‖ ce ciel de son enfance,Revenir et mourir‖ au lieu de sa naissance ;Paris était pour elle‖ un séjour étranger,Son exil à ses yeux‖ n'avait fait que changer :Cette ville banale‖ était pour elle amère.Ah ! la seule patrie‖ est, aux yeux d'une mère,Aux lieux où lui sourit,‖ où l'aima son époux,Où son doux premier-né‖ grandit sur ses genoux,Où ces anges gardiens‖ du printemps de la femmeLaissèrent en partant‖ leur rayon dans son âme !
Que ce séjour pourtant‖ a d'angoisse à ses yeux !Revenir étrangère‖ aux champs de ses aïeux,Pauvre et nue, au village‖ où son humble opulenceDes détresses du pauvre‖ était la providence !De ceux qu'on reconnaît‖ voir les yeux se baisser,D'autres se détourner‖ de peur de vous blesser,D'autres, nouveaux venus,‖ en secouant leurs têtes,D'un air indifférent‖ demander qui vous êtes ?Louer une chaumière‖ en un coin du hameauPour respirer un peu‖ de l'air de son berceau,Jeter un œil furtif,‖ de là, sur la demeureOù l'on naquit, sur l'herbe‖ ou l'arbre qui vous pleure,Craindre qu'on vous impute‖ à crime ce coup d'œil ;Se détourner de peur‖ d'en rencontrer le seuil,Et n'avoir pour jardin,‖ pour abri, pour ombrage,Que la ronce qui traîne‖ aux sentiers du village,Ou l'arbre sépulcral,‖ le séculaire ormeau,Dont l'ombre que l'on fuit‖ n'appartient qu'au tombeau,Et qui voit tous les soirs,‖ au cercueil de famille,S'asseoir un fils avec‖ une mère et sa fille.Voilà pourtant sa vie‖ et la nôtre en ce heu.Oh ! courage, ô mon cœur !‖ la patrie est en Dieu !
Même lieu, 18 juillet 1800.
Qu'après avoir pleuré‖ comme morte, la femmeA qui, jeune, on donna‖ les prémices de l'âme,Des bords lointains du monde,‖ à son toit revenu,On la trouve vivante‖ au bras d'un inconnu,Entre l'étonnement,‖ la douleur et la joie,Le cœur plein et serré‖ dans ses larmes se noie,S'interroge soi-même,‖ et frémit de savoirLequel est plus affreux‖ de perdre ou de revoir ;Ainsi, cette maison‖ que j'avais tant pleurée,Que je me figurais‖ des flammes dévorée,Elle est encor debout…‖, mais pour nous repousser ;Ce seuil qui fut à nous‖ nous n'osons le passer ;Et mon cœur déchiré,‖ que ce souvenir tue,Ne sait s'il l'aime mieux‖ intacte qu'abattue !
Même lieu, 20 juillet.
Hier, fatale idée !‖ elle conçut l'envieDe revoir pas à pas‖ le scène de sa vie,La maison, le jardin,‖ et de tout parcourir,D'y revivre un moment,‖ fallût-il en mourir !Ma sœur et moi, cédant‖ à tout par complaisance,Du nouveau possesseur‖ épiâmes l'absence,Et, profitant de l'heure,‖ appuyée à nos bras,Jusqu'au seuil de l'enclos‖ nous traînâmes ses pas.Le concierge, attendri‖ par ces deux voix de femmes,Ouvrit furtivement‖ la porte, et nous entrâmes.Soit confiance en nous,‖ ou soit cette pudeurQu'ainsi que l'innocence‖ inspire le malheur,Cet homme, retournant‖ à ses travaux champêtres,Du jardin, du logis,‖ sembla nous laisser maîtres.Oh ! que son sentiment‖ soit béni dans son cœur !Ma mère, dont la joue‖ avait repris couleur,Ma mère, dont la force,‖ un moment ranimée,Empruntait de la vie‖ à cette terre aimée,Parcourant du regard‖ et le ciel et les lieux,Voyait tout son passé‖ remonter sous ses yeux ;Le nuage des pleurs‖ qui flottaient sur sa vueLaissait à chaque aspect‖ percer son âme émue.Elle nous entraînait‖ partout d'un pas rêveur,Montrait du doigt de loin‖ chaque arbre, chaque fleur,Voulait s'en approcher,‖ les toucher, reconnaître •S'ils ne frémiraient pas‖ sous l'œil qui les vit naître,Voir de combien de mains‖ avaient grandi leurs troncs,Les comparer de l'œil‖ comme alors à nos fronts,En froisser une feuille,‖ en cueillir une branche,Appeler par son nom‖ chaque colombe blancheQui, partant de nos pieds‖ pour voler sur les toits,Rappelaient à son cœur‖ nos ramiers d'autrefois ;Écouter si le vent‖ dans l'herbe ou la verdure,L'onde dans la rigole‖ avaient même murmure ;Éprouver si le mur‖ de la chère maisonRenvoyait aussi tiède‖ au soleil son rayon ;Ou si l'ombre du toit,‖ sur son vert seuil de mousse,Au penchant du soleil‖ s'allongeait aussi douce !C'était à chaque chose‖ une exclamation,Un soupir, puis un mot‖ de résignation,Puis de son bras au nôtre‖ une étreinte plus viveQui trahissait l'élan‖ d'une âme convulsive.Enfin de la demeure‖ ouverte, d'un coup d'œilEt d'un élan rapide‖ elle franchit le seuil ;Elle nous entraîna‖ d'un pas involontaireDans toute la maison,‖ comme en un sanctuaireQu'elle semblait fouler‖ avec recueillement,N'osant ni respirer,‖ ni faire un mouvement,Comme si du passé‖ l'image tendre et sainteDevait au moindre bruit‖ s'enfuir de cette enceinte.
Dans notre toit d'enfant‖ presque rien de changé ;Le temps, si lent pour nous,‖ n'avait rien dérangé :C'était toujours la salle‖ ouvrant sur la pelouse,Le réduit qu'obscurcit‖ la liane jalouse,La chambre maternelle‖ où nous vînmes au jour,Celle de notre père,‖ à côté, sur la cour,Ces meubles familiers‖ qui d'une jeune vie,Sous notre premier toit,‖ semblent faire partie,Que l'on a toujours vus,‖ connus, pensés, touchés ;Cette première couche‖ où Dieu nous a couchés,Cette table où servait‖ la mère de famille,Cette chaise où la sœur‖ travaillant à l'aiguilleAuprès de la fenêtre‖ en cet enfoncement,Sous ses cheveux épars,‖ penchait son front charmant ;Sur les murs décrépis‖ ces deux vieilles gravuresDont les regards étaient‖ toujours sur nos figures ;Et près du vieux divan‖ que la fleur nuançait,L'estrade où de son pied‖ ma mère nous berçait ;Tout était encor là,‖ tout à la même place,Chacun de nos berceaux‖ avait encor sa trace ;Chacun de nous touchait‖ son meuble favori,Et comme s'il avait‖ compris jetait un cri.
Mais ma mère entr'ouvrant‖ la chambre paternelleEt nous poussant du geste :‖ « A genoux ! nous dit-elle,« Enfans, voilà le lit‖ où votre père est mort ! »Puis tombant elle-même‖ à genoux sur le bord,Et des mains embrassant‖ le pilier de la couche,Comme nous en pleurant‖ elle y colla sa bouche ;Ses larmes sur le bois‖ ruisselaient à grands flots,Et la chambre un moment‖ fut pleine de sanglots…Mais des pieds de chevaux‖ dans la cour résonnèrent,Le marteau retentit‖ et les cloches sonnèrent.A ce bruit tout à coup‖ reprenant nos esprits,Et comme des voleurs‖ craignant d'être surpris,Emportant dans mes bras‖ ma mère évanouieDont cette émotion‖ venait d'user la vie,Dérobés aux regards‖ par le mur de jasmin,Je regagnai tremblant‖ la porte du chemin,Soutenant sur mon cœur‖ ma mère à demi morte ;Et dans le moment même‖ où la secrète-porteSe fermait doucement‖ sous la main de ma sœur,J'entendis les enfans‖ du nouveau possesseur,Sortant de la maison‖ en joyeuse volée,Courir de haie en haie‖ et d'allée en allée,Et leurs cris de bonheur‖ monter et retentirSur les pas de la mort‖ qui venait d'en sortir.
Même jour, le soir.
O vraie et lamentable‖ image de la vie !La joie entre par où‖ la douleur est sortie !Le bonheur prend le lit‖ d'où fuit le désespoir !A ce qui naît le jour‖ Dieu fait place le soir ;La coupe de la vie‖ a toujours même dose,Mais une main la prend‖ quand l'autre la dépose,Hélas ! et si notre œil‖ pouvait parfois sonderCes coupes de bonheur‖ qui semblent déborder,Ne trouverions-nous pas‖ que chaque joie humaineDes cendres et des pleurs‖ d'un autre est toujours pleine ?
19 juillet 1800.
C'en est donc fait ! ma mère !‖ ah ! ce dernier effortDe sa vie expirante‖ a brisé le ressort !O nuit de l'agonie‖ et de la délivrance,Écris-toi dans mon âme‖ en larmes d'espérance !Je veillais, en priant,‖ seul, au bord de son lit,L'étoile du matin‖ parut, elle me dit :« Courage, mon enfant,‖ je sens que je vous quitte ;« De ses derniers élans‖ mon cœur pour vous palpite ;« Avant que cette étoile‖ ait pâli dans le jour« Je vous embrasserai‖ de l'éternel séjour !« Oh ! réjouissez-vous,‖ les vrais jours vont m'éclore ;« Pourtant sur cette terre‖ embrassons-nous encore,« Va réveiller ta sœur !‖… non, je le le défend,« Écoute : dans son sein‖ elle porte un enfant,« Cette heure d'agonie‖ à voir est trop cruelle,« Il faut la lui sauver‖ pour son fruit et pour elle !« Il faut laisser ce voile‖ entre elle et le trépas ;« Et mon dernier baiser‖ tu le lui donneras !« Tu sais quels saints devoirs‖ ce grand moment réclame,« Accomplis-les, mon fils,‖ je te livre mon âme !« Va, tu n'es plus pour moi‖ que le prêtre de Dieu. »
Oh ! béni soit celui‖ qui du suprême adieuM'adoucit à ce point‖ l'heure toujours amère !Et fait ouvrir le ciel‖ par le fils à la mère !Vous en fûtes témoins,‖ anges du Dieu vivant !Ah ! si mon faible cœur‖ se révolta souvent,Si trouvant le joug lourd‖ et le devoir austère,Je traînai comme un poids‖ mon sacré caractère,De tout ce qu'ici-bas‖ j'avais sacrifié,Ah ! par ce seul moment‖ je me sentis payé,Puisque Dieu permettait‖ que par ce sacrificeCette mort pour ma mère‖ adoucît son calice !
J'allumai ces flambeaux‖ de la dernière nuit,Double image du jour‖ qui commence et qui fuit ;Dans le vase caché‖ de l'humble EucharistieDes mourans à sa voix‖ j'allai puiser l'hostie ;Et penché sur son front,‖ de ma tremblante main,Tout mouillé de mes pleurs‖ je lui rompis le pain ;La splendeur de sa foi‖ rayonnait dans la chambre ;Du chrême des mourans‖ je touchai chaque membre,Ce front où mes baisers‖ voulaient suivre mes doigts,Ces flancs qui sur son cœur‖ m'avaient couvé neuf mois,Ces bras qui, m'entourant,‖ tout petit, de tendresse,M'avaient fait tant de fois‖ un berceau de caresse ;Ces pieds, qui les premiers‖ frayèrent mon chemin,Dont toute trace allait‖ disparaître demain !Absorbée et présente‖ à chaque grand symbole,Quand tout fut accompli,‖ reprenant la parole :« Jocelyn, me dit-elle,‖ encore, encore un don ! »— « Et lequel, ô ma mère ?‖ » — « Oh ! mon fils, ton pardon !« Non le pardon de Dieu‖ qui sur moi surabonde,« Mais le pardon du fils‖ que je laisse en ce monde !« De ton amour pour nous‖ pauvre jeune martyr,« Une mère jamais‖ n'aurait dû consentir« A te laisser tenter‖ ce dévoûment sublime !« Ta vie est un désert,‖ ton cœur est un abîme« Que tu ne peux combler‖ qu'à force de vertu !« C'est moi qui l'ai creusé,‖ dis, me pardonnes-tu ? »Je collai sur ses mains‖ mes lèvres en silence.« Oh ! que ma douce mort‖ te soit ta récompense !« Je t'ai fermé le monde,‖ et c'est toi dont la main« Du ciel ouvert par toi‖ m'aplanit le chemin !« Je vais t'y préparer,‖ dit-elle, une demeure« Plus durable, à mon tour,‖ ô mon fils, et meilleure !« Ici le cœur tarit,‖ les longs bonheurs sont courts,« Ton âme a sa patrie‖ où l'on aime toujours ! »Puis sentant que la mort‖ affaissait ses paupières :« Récite-moi, mon fils,‖ ces divines prières« Qui de l'âme fidèle‖ accompagnent l'essor,« Afin qu'en expirant‖ elle bénisse encor. »J'obéis ; sous mes pleurs‖ je lui lus, dans ses Heures,La tristesse de l'âme‖ à ses dernières heures ;Ses lèvres, dont l'accent‖ paraissait s'assoupir,Murmuraient les répons‖ de ce pieux soupir,Comme l'écho lointain‖ d'une voix affaiblieQui s'éloigne et déjà‖ répond de l'autre vie ;Tout à coup au refrain‖ je ne l'entendis plus,Elle achevait au ciel‖ les chants interrompus !…Le livre s'échappa‖ de mes mains qui s'ouvrirent,Et l'hymne de la mort…‖ mes sanglots le finirent !
1er août 1800, la nuit, au cimetière, près du tombeau de sa mère.
O nuit ! oh ! couvre-moi‖ de ta noire épaisseur ;Demain !… quoi ! c'est demain‖ que j'emmène ma sœur !Demain j'aurai quitté‖ pour jamais cette terre,Ce sépulcre où mon âme‖ entre auprès de ma mère !Ah ! sur ce lit d'argile‖ où sa dépouille dortN'ayant entre elle et moi‖ que ce rideau de mort,Cette couche de cendre,‖ hélas ! si peu profonde,Qu'un cœur soulèverait‖ et qui sépare un monde !Nuit qui deviens mon jour,‖ laisse-moi me coucherPrès du sol remué‖ d'hier et le toucher !M'enivrer de tristesse‖ ainsi que d'une joie,Écouter ce qu'au cœur‖ de là-bas Dieu m'envoie,Et la bouche collée‖ au sol mystérieux ;Le pétrir de mes mains,‖ l'arroser de mes yeux !
Béni sois-tu, mon cœur,‖ et toi, ma foi divine,De me parler si haut,‖ si fort dans la poitrine !En ce moment où l'œil‖ ne voit que le trépas,Que serais-je, grand Dieu,‖ si vous ne parliez pas ?Si de mon seul instinct‖ l'infaillible espéranceNe me répondait pas‖ que tout n'est qu'apparence,Qu'un peu d'argile ici‖ sur l'argile jetéN'ensevelit pas l'âme‖ et l'immortalité ?Que la vie, un moment‖ détournée en sa course,Ne s'anéantit pas‖ en montant à sa source,Ainsi que le rayon‖ qui s'enfuit de nos yeuxNe s'éteint pas là-haut‖ en remontant aux cieux !Non ! tu vis, tu m'entends,‖ tu me réponds, tu m'aimes,Nos places ont changé,‖ nos rapports sont les mêmes !Âme qui fus ma mère,‖ oh ! parle, parle-moi,Ma conversation‖ est au ciel avec toi !
Seulement ici-bas,‖ séparés par l'absence,Nos cœurs qui se cherchaient‖ souffraient de la distance ;Tu m'entends maintenant‖ de partout ; ton regardNe connaît plus ni lieu,‖ ni retour, ni départ,Ton amour ne tient plus‖ dans ce doux cœur de femme,Mais comme une atmosphère‖ enveloppe mon âme !…Aussi sur ce gazon‖ mouillé de mes regretsSi je viens dans la nuit‖ te pleurer de plus près,Ce n'est pas que mon cœur‖ rêve que cette cendreSe réchauffe à mon souffle‖ et puisse mieux m'entendre :Non, c'est l'aveugle instinct‖ de la tendre douleur.Qui mène à notre insu‖ les pieds où va le cœur,Et dans l'illusion‖ que le regret embrasseNous fait chercher encor‖ le pas où fut la trace.
Oh ! coulez ! oh ! coulez !‖ mon cœur, épanche-toi !O terre, bois mes pleurs !‖ ces pleurs c'est encor moi !O sol de mon berceau,‖ que ne puis-je te rendreCe corps pétri de toi !‖ que ne puis-je répandreToute ma vie en eau‖ de mes yeux épuisés !Restituer ces pleurs‖ où je les ai puisés,Comme le filet d'eau‖ qui lassé de sa courseTarit et rentre en terre‖ à deux pas de sa source !…
Bière ! sous ton regard‖ de tendresse interdit,Non, tu ne savais pas !‖ je ne t'ai jamais dit,Je ne me suis jamais‖ dit peut-être à moi-même,(C'est quand on a perdu‖ qu'on sait comment on aime)Non, je ne savais pas !‖ je ne dirai jamaisDe quelle âme de fils,‖ ô mère, je t'aimais !
L'aimer, mais pour l'aimer‖ étais-je un autre qu'elle ?N'étais-je pas nourri‖ du suc de sa mamelle,Éclos de son amour,‖ réchauffé dans son flanc,La moelle de ses os,‖ le plus pur de son sang ?L'air qu'elle respirait‖ dans sa chaste poitrineNe fut-il pas neuf mois‖ celui de ma narine ?De son cœur près du mien‖ le moindre battementNe m'inspirait-il pas‖ le même sentiment ?Mon corps n'était-il pas‖ tout son corps, et mon âmeUn foyer emprunté‖ qu'allume une autre flamme ?De cette âme du ciel‖ chaque vibration,En me communiquant‖ la même impulsion,N'imprimait-elle pas‖ à ma jeune penséeLa même impression‖ en moi recommencée,Comme un son dans les sons‖ imprime un même accord,Ou comme un flot du flot‖ reçoit le pli du bord !Cette pensée, ainsi‖ de la sienne venue,Est-ce une âme qui naît ?‖ une qui continue ?
Et plus tard, quand bercé,‖ grandi sur tes genoux,Mon oreille s'ouvrait‖ à tes accens si doux,Que du monde et du ciel‖ l'obscure intelligenceA travers ton sourire‖ éclairait mon enfance,Que tes saintes leçons‖ façonnaient ma raison,Que le bord de ta robe‖ était mon horizon,Et que toute mon âme,‖ attentive à la tienne,N'était que la lueur‖ d'une autre dans la mienne,O mère, qui pouvait‖ démêler d'un regardCette existence à deux,‖ faire à chacun sa part,Distinguer toi de moi‖ dans cette âme commune,Restituer en deux‖ ce qui sentait en une,Dans nos doubles clartés‖ voir laquelle avait lui,Et, sans mentir au ciel,‖ dire : C'est elle ou lui ?
Aussi qu'étais-je ici‖ que ta vivante image ?Ton œil semblait avoir‖ façonné mon visage ;Jeune, dans la maison‖ on ne distinguait pasLe timbre de nos voix‖ ni le bruit de nos pas ;Par le frémissement‖ de chaque même idéeDans le même moment‖ notre âme était ridée ;Le même sentiment‖ battait dans nos deux cœurs ;Si tu devais pleurer,‖ mes yeux roulaient des pleurs ;S'il passait sur mon front‖ quelque fraîche pensée,D'un sourire avant moi‖ ta lèvre était plissée.Un en deux, toi le tronc,‖ moi le tendre rameau,Toi la voix, moi le son,‖ toi la source et moi l'eau !Union si profonde‖ et si forte des âmes,Que Dieu seul peut de l'œil‖ en démêler les trames ;Que lui seul peut savoir,‖ en sondant nos deux cœurs,Si c'est toi qui survis‖ ou si c'est moi qui meurs.
Meurt ? oh ! non, car je crois !‖ meurt ? oh ! non, car tu vis !Ma mère, oh ! dans ta mort‖ je suis encor ton fils !Dans l'éternel bonheur‖ où la vertu t'appelleUn ciel remplirait-il‖ une âme maternelle ?Non : si Dieu lui donnait‖ le ciel sans son enfant,Son cœur demanderait‖ son fils ou le néant ;Oh ! je crois au néant‖ plutôt qu'à ton absence !Sur la foi de mon cœur‖ je marche en ta présenceJe sens ce cœur brûlant‖ sous ta main s'apaiser,Mon front baissé frémit‖ comme sous ton baiser.Ah ! de tout ce qui s'aime‖ et de tout ce qui prieLa présence est en Dieu,‖ car Dieu c'est leur patrie !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 183((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a d'avance / devance féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec retrouvée / soulevée féminine, classiqued cœur / langueur masculine, classiquee pleine / haleine féminine, classiquef soleil / réveil masculine, classiqueg lèvre / sèvre féminine, classiqueh briser / baiser masculine, classiquea enfance / naissance féminine, classiqueb étranger / changer masculine, classiquec amère / mère féminine, classiqued époux / genoux masculine, classiquee femme / âme féminine, classiquea yeux / aïeux masculine, classiqueb opulence / providence féminine, classiquec baisser / blesser masculine, classiqued têtes / êtes féminine, classiquee hameau / berceau masculine, classiquef demeure / pleure féminine, classiqueg d'œil / seuil masculine, classiqueh ombrage / village féminine, classiquei ormeau / tombeau masculine, classiquej famille / fille féminine, classiquek heu / Dieu masculine, classiquea femme / l'âme féminine, classiqueb revenu / inconnu masculine, classiquec joie / noie féminine, classiqued savoir / revoir masculine, classiquee pleurée / dévorée féminine, classiquef repousser / passer masculine, classiqueg tue / qu'abattue féminine, classiquea l'envie / vie féminine, classiqueb parcourir / mourir masculine, classiquec complaisance / l'absence féminine, classiqued bras / pas masculine, classiquee femmes / entrâmes féminine, classiquef pudeur / malheur masculine, classiqueg champêtres / maîtres féminine, classiqueh cœur / couleur masculine, classiquei ranimée / aimée féminine, classiquej lieux / yeux masculine, classiquek vue / émue féminine, classiquel rêveur / fleur masculine, classiquem reconnaître / naître féminine, classiquen troncs / fronts masculine, classiqueo branche / blanche féminine, classiquep toits / d'autrefois masculine, classiqueq verdure / murmure féminine, classiquer maison / rayon masculine, classiques mousse / douce féminine, classiquet exclamation / résignation masculine, classiqueu vive / convulsive féminine, classiquew involontaire / sanctuaire féminine, classiquex recueillement / mouvement masculine, classiquey sainte / enceinte féminine, classiquea changé / dérangé masculine, classiqueb pelouse / jalouse féminine, classiquec jour / cour masculine, classiqued vie / partie féminine, classiquee touchés / couchés masculine, classiquef famille / l'aiguille féminine, classiqueg enfoncement / charmant masculine, classiqueh gravures / figures féminine, classiquei nuançait / berçait masculine, classiquej place / trace féminine, classiquek favori / cri masculine, classiquea paternelle / dit-elle féminine, classiqueb mort / bord masculine, classiquec couche / bouche féminine, classiqued flots / sanglots masculine, classiquee résonnèrent / sonnèrent féminine, classiquef esprits / surpris masculine, classiqueg évanouie / vie féminine, classiqueh jasmin / chemin masculine, classiquei morte / secrète-porte féminine, classiquej sœur / possesseur masculine, classiquek volée / allée féminine, classiquel retentir / sortir masculine, classiquea vie / sortie féminine, classiqueb désespoir / soir masculine, classiquec dose / dépose féminine, classiqued sonder / déborder masculine, classiquee humaine / pleine féminine, classiquea effort / ressort masculine, classiqueb délivrance / d'espérance féminine, classiquec lit / dit masculine, classiqued quitte / palpite féminine, classiquee jour / séjour masculine, classiquef m'éclore / encore féminine, classiqueg défend / enfant masculine, classiqueh cruelle / elle féminine, classiquei trépas / donneras masculine, classiquej réclame / âme féminine, classiquek Dieu / adieu masculine, classiquec vivant / souvent masculine, classiqued austère / caractère féminine, classiquee sacrifié / payé masculine, classiquef sacrifice / calice féminine, classiquea nuit / fuit masculine, classiqueb Eucharistie / l'hostie féminine, classiquec main / pain masculine, classiqued chambre / membre féminine, classiquee doigts / mois masculine, classiquef tendresse / caresse féminine, classiqueg chemin / demain masculine, classiqueh symbole / parole féminine, classiquei don / pardon masculine, classiquej surabonde / monde féminine, classiquek martyr / consentir masculine, classiquel sublime / abîme féminine, classiquem vertu / pardonnes-tu masculine, classiquen silence / récompense féminine, classiqueo main / chemin masculine, classiquep demeure / meilleure féminine, classiqueq courts / toujours masculine, classiquer paupières / prières féminine, classiques l'essor / encor masculine, classiquet Heures / heures féminine, classiqueu s'assoupir / soupir masculine, classiquev affaiblie / vie féminine, classiquew plus / interrompus masculine, classiquex s'ouvrirent / finirent féminine, classiquea épaisseur / sœur masculine, classiqueb terre / mère féminine, classiquec dort / mort masculine, classiqued profonde / monde féminine, classiquee coucher / toucher masculine, classiquef joie / m'envoie féminine, classiqueg mystérieux / yeux masculine, classiquea divine / poitrine féminine, classiquec espérance / qu'apparence féminine, classiqued jeté / l'immortalité masculine, classiquee course / source féminine, classiquef yeux / cieux masculine, classiqueg m'aimes / mêmes féminine, classiqueh parle-moi / toi masculine, classiquea l'absence / distance féminine, classiqueb regard / départ masculine, classiqued regrets / près masculine, classiquee cendre / m'entendre féminine, classiquef douleur / cœur masculine, classiqueg embrasse / trace féminine, classiquea épanche-toi / moi masculine, classiqueb rendre / répandre féminine, classiquec épuisés / puisés masculine, classiquea interdit / dit masculine, classiqueb moi-même / aime féminine, classiquec jamais / t'aimais masculine, classiquea qu'elle / mamelle féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquec poitrine / narine féminine, classiqued battement / sentiment masculine, classiquee âme / flamme féminine, classiquef vibration / impulsion masculine, classiqueg pensée / recommencée féminine, classiqueh accord / bord masculine, classiquei venue / continue féminine, classiquea genoux / doux masculine, classiqueb intelligence / enfance féminine, classiquec raison / horizon masculine, classiqued tienne / mienne féminine, classiquee regard / part masculine, classiquef commune / une féminine, classiqueg lui masculine, classiquea image / visage féminine, classiqueb pas masculine, classiquec idée / ridée féminine, classiqued cœurs / pleurs masculine, classiquee pensée / plissée féminine, classiquef rameau / l'eau masculine, classiqueg âmes / trames féminine, classiqueh cœurs / meurs masculine, classiquea vis / fils masculine, classiqueb t'appelle / maternelle féminine, classiquec enfant / néant masculine, classiqued absence / présence féminine, classiquee s'apaiser / baiser masculine, classiquef prie / patrie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
366 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes de M. A. de Lamartine, PARIS, 21, quai Malaquais, CHARLES GOSSELIN, FURNE ET Cie, PAGNERRE, DUFOUR ET MULAT, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources