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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chute d’un ange, 1838

Neuvième vision

Alphonse de Lamartine· 6 distiquess, alexandrins, 148 vers

Cependant, descendu‖ sur l’horrible tempête,L’esquif des hautes tours‖ rasait le sombre faîte.On eût dit à leur foule,‖ à leurs sommets pressés,En aiguilles, en arcs,‖ en minarets dressés,Une forêt de pierre‖ où les granits, les marbres,Auraient germé d’eux-même‖ et végétaient en arbres :Pyramides, palais‖ bâtis pour des géants,Ponts immenses montant‖ sur leurs cintres béants,Arcs sur arcs élevant‖ de larges plates-formesServant de piédestal‖ à des monstres énormes,Obélisques taillés‖ dans un bloc seulement,Arrachés de la terre‖ ainsi qu’un ossement,Et sans rien supporter‖ s’amincissant en glaive,Dans le ciel étonné‖ se perdant comme un rêve !Aqueducs où grondait‖ le fleuve aux grandes eaux,Jardins aériens‖ portés sur mille arceaux,Dont les arbres géants,‖ plus hauts que nos idées,Jetaient sur les palais‖ l’ombre de cent coudées !Colonnades suivant,‖ comme un serpent d’airain,Des coteaux aux vallons‖ les grands plis de terrain,Où des troncs de métal,‖ prodigieuses plantes,Portaient à leurs sommets‖ des feuillages d’acanthes ;Des vases où fumaient‖ des bûchers d’aloèsPour embaumer, la nuit,‖ la brise des palais,Ou d’éclatants foyers,‖ flammes pyramidales,Ondoyant sous les vents,‖ reluisaient sur les dalles.

Le navire, voguant‖ sur ces mouvants réseaux,Comme un aigle au milieu‖ de cent mâts de vaisseaux,Craignait à chaque instant‖ de déchirer sa quilleContre une pyramide,‖ une tour, une aiguille.A travers ce dédale‖ il dirigeait son vol,Aux mille cris d’effroi‖ qui s’élevaient du sol,Vers le centre éclatant‖ des dieux, forte demeure,Qui dominait de haut‖ la ville inférieure.Là, planant de plus bas‖ sur le sacré séjourOù les chefs s’enfermaient‖ dans leur jalouse cour,Ils virent, aux clartés‖ de cent torches errantes,Dans un jardin coupé‖ de sources murmurantes,Aux brises sans repos‖ d’accords mélodieux,Un innombrable essaim‖ de déesses, de dieux,Les regardant tomber‖ comme file une étoile,Et d’un immense cri‖ faisant trembler leur voile.

Mais avant que l’esquif,‖ un moment suspendu,Fût au niveau des murs‖ de marbre descendu,Celui qui paraissait‖ régner sur cette fouleFit un geste : aussitôt,‖ comme la feuille rouleQuand le vent du midi‖ qui vient la balayerL’amoncelle en courant‖ et la fait ondoyer,Par le geste écartés,‖ ces hommes et ces femmes,Montrant dans leur pâleur‖ tout l’effroi de leurs âmes,Sans oser vers le ciel‖ détourner un regard,Du jardin interdit‖ s’enfuirent au hasard.Le roi seul, entouré‖ par un groupe célesteDe femmes, de géants,‖ indique par un gesteAu pilote attentif‖ le sommet d’une tourDont les créneaux d’ivoire‖ enfermaient le contour ;Il y monte à pas lents‖ d’étages en étages,Et le navire enfin‖ y descend des nuages !

Sitôt qu’il eut touché‖ terre comme un oiseau,La voile s’abaissa‖ sur son mât de roseau,Et des flancs affaissés‖ de l’obscure nacelle,Comme des bords penchés‖ d’un vaisseau qui chancelle,Les géants descendus‖ saluèrent leur roi ;Débarquant les captifs‖ immobiles d’effroi.Comme des chiens dressés‖ traînent, souillé d’écume,Blessé, sanglant, l’oiseau‖ dont ils mordent la plume,Ils portèrent meurtris,‖ dans leurs bras triomphants,Aux pieds du roi des dieux‖ le couple et les enfants.

L’aspect inattendu‖ de cette jeune proieArrache à tous un cri‖ de surprise et de joie ;Un silence succède‖ à ce ravissement.Aux clartés d’un flambeau‖ promené lentement,Qui dans l’obscurité‖ frappant chaque visageSemblait faire sortir‖ un ange d’un nuage,Les deux bras soulevés‖ par l’admiration,Les géants l’exhalaient‖ en exclamation.Ils dévoraient des yeux,‖ dans leur amour sans âme,Le torse aérien‖ de cette jeune femme,Ces membres qu’ombrageaient,‖ de sa tête à ses piés,Par l’haleine des nuits‖ ses cheveux dépliés ;Ces épaules de marbre,‖ où des frissons de crainteDe ses sensations‖ faisaient courir l’empreinte ;Ces bras qui se tordaient‖ d’horreur sur les carreaux,Et d’un geste impuissant‖ repoussaient les bourreaux ;Ce cou dont la tristesse‖ alanguissait la courbe,Comme un palmier pliant‖ sous le fruit qui le courbe ;Cette bouche entrouverte,‖ aux deux bords de vermeil,Grenade de damas‖ éclatée au soleil,Et d’où semblait sortir,‖ avec sa faible haleine,De souffrance et de doute‖ une âme toute pleine ;Ce pli de la douleur‖ entre ses deux sourcils,Ces perles qui brillaient‖ sur le bord de ses cils ;La pâleur de l’effroi,‖ la rougeur de la honte,Répondant sur sa joue‖ au regard qui l’affronte ;Vers Cédar enchaîné‖ ces soupirs étouffants ;Ce sourire de mère‖ à ses pauvres enfants ;Et ces yeux où l’éclat‖ de cette torche erranteBrillait comme un reflet‖ de feu dans l’eau courante,Et laissait voir au fond‖ de leur morne splendeurComme un monde infini‖ d’amour et de candeur !

Ensuite s’arrachant‖ à la céleste image,Et portant la clarté‖ sur un autre visage,Ils contemplaient Cédar‖ immobile à leurs piés,Entourant des deux bras‖ ses genoux repliés,Et, comme pour cacher‖ l’âme sur sa figure,Laissant pendre en flots courts‖ sa noire chevelure.Sous le fer, en anneaux‖ sur ses membres rivé,Son beau corps s’affaissait ;‖ mais s’il s’était levé,On voyait que sa haute‖ et robuste statureEût dépassé les dieux‖ de toute la ceinture.Les lourds anneaux de fer‖ tordus par ses effortsDe quelque tache bleue‖ avaient souillé son corps ;Mais de ce corps charmant‖ la forte adolescence,Dont la grâce partout‖ relevait la puissance,De ses muscles naissants‖ les palpitationsDont le regard suivait‖ les ondulations,Dans un jeune olivier‖ comme on suit sous l’écorceLes membrures du tronc‖ qui révèlent sa force ;La blancheur de sa peau‖ qu’un frissonnant duvet,Comme une ombre ondoyante,‖ à peine relevait ;De son front foudroyé‖ la beauté tendre et mâle,La jeunesse et la mort‖ luttant sur son teint pâle ;Son corps qui semblait là‖ du ciel précipité,Sa taille, sa splendeur,‖ son immobilité,Le faisaient ressembler‖ à la pâle statueDe quelque dieu de marbre‖ à nos pieds abattue,Dont les lézards rampants‖ craignent de s’approcher,Et qu’en la mesurant‖ la main n’ose toucher.Insensible au regard‖ qui tombait sur lui-même,Quand le géant orné‖ du divin diadème,Jetant sur Daïdha‖ un coup d’œil de trop près,D’un avide regard‖ profanait ses attraits,Il relevait soudain‖ son front mélancolique,Contractait son sourcil‖ sur son regard oblique ;On voyait dans son œil‖ son esprit flamboyer :Cet éclair contenu‖ paraissait foudroyer,Et ses fers, secoués‖ d’un bond involontaire,Sonnaient comme un faisceau‖ que le vent jette à terre ;Les reines pâlissaient‖ de frisson, et le roiLaissait tomber la torche‖ et reculait d’effroi !Tel quand un bûcheron‖ dans un chêne encor tendre,Après l’avoir coupé,‖ met le coin pour le fendre,Dans le tronc entr’ouvert‖ s’il enfonce les doigtsPour voir saigner la séve‖ et se tordre le bois,Les deux bords rapprochés‖ de la profonde entailleSaisissent tout à coup‖ l’homme dans leur tenaille ;Vainement il secoue‖ un bras désespéré ;L’arbre emporte la main‖ qui l’avait déchiré.

Versification

Forme
6 distiquess (distiques)
Rimes
74((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess
Mots à la rime
a tempête / faîte féminine, classiqueb pressés / dressés masculine, classiquec marbres / arbres féminine, classiqued géants / béants masculine, classiquee plates-formes / énormes féminine, classiquef seulement / ossement masculine, classiqueg glaive / rêve féminine, classiqueh eaux / arceaux masculine, classiquei idées / coudées féminine, classiquej d’airain / terrain masculine, classiquek plantes / d’acanthes féminine, classiquel d’aloès / palais masculine, classiquem pyramidales / dalles féminine, classiquea réseaux / vaisseaux masculine, classiqueb quille / aiguille féminine, classiquec vol / sol masculine, classiqued demeure / inférieure féminine, classiquee séjour / cour masculine, classiquef errantes / murmurantes féminine, classiqueg mélodieux / dieux masculine, classiqueh étoile / voile féminine, classiquea suspendu / descendu masculine, classiqueb foule / roule féminine, classiquec balayer / ondoyer masculine, classiqued femmes / âmes féminine, classiquee regard / hasard masculine, classiquef céleste / geste féminine, classiqueg tour / contour masculine, classiqueh étages / nuages féminine, classiquea oiseau / roseau masculine, classiqueb nacelle / chancelle féminine, classiquec roi / d’effroi masculine, classiqued d’écume / plume féminine, classiquee triomphants / enfants masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb ravissement / lentement masculine, classiquec visage / nuage féminine, classiqued l’admiration / exclamation masculine, classiquee âme / femme féminine, classiquef piés / dépliés masculine, classiqueg crainte / l’empreinte féminine, classiqueh carreaux / bourreaux masculine, classiquei courbe féminine, classiquej vermeil / soleil masculine, classiquek haleine / pleine féminine, classiquel sourcils / cils masculine, classiquem honte / l’affronte féminine, classiquen étouffants / enfants masculine, classiqueo errante / courante féminine, classiquep splendeur / candeur masculine, classiquea image / visage féminine, classiqueb piés / repliés masculine, classiquec figure / chevelure féminine, classiqued rivé / levé masculine, classiquee stature / ceinture féminine, classiquef efforts / corps masculine, classiqueg adolescence / puissance féminine, classiqueh palpitations / ondulations masculine, classiquei l’écorce / force féminine, classiquej duvet / relevait masculine, classiquek mâle / pâle féminine, classiquel précipité / immobilité masculine, classiquem statue / abattue féminine, classiquen s’approcher / toucher masculine, classiqueo lui-même / diadème féminine, classiquep près / attraits masculine, classiqueq mélancolique / oblique féminine, classiquer flamboyer / foudroyer masculine, classiques involontaire / terre féminine, classiqueu tendre / fendre féminine, classiquev doigts / bois masculine, classiquew entaille / tenaille féminine, classiquex désespéré / déchiré masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, CHEZ L’AUTEUR, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1861· numérisation wikisource.org· Sources