La chute d’un ange, 1838
Troisième vision
Or, les chefs rassemblés‖ dirent le lendemain :« Les chasseurs de ces monts‖ ont tenté le chemin ;Ne voyant plus en bas‖ leurs sept fils reparaître,Plus nombreux et plus forts‖ ils monteront peut-être.La place où, sous les bois,‖ ont brouté nos chameaux,Les fruits dont notre main‖ dépouilla les rameauxLeur montreront la terre‖ où nos dieux nous font vivre ;Fuyons si loin, si loin,‖ qu’ils ne puissent nous suivre.Le soleil, qui des cieux‖ descend de mois en mois,N’attiédit plus assez‖ l’air élevé des bois ;Descendons avec lui‖ sur les bords de l’Oronte,Et, cachés dans son lit,‖ attendons qu’il remonte. »
Et les pasteurs, chantant‖ le signal des départs,Rassemblaient les troupeaux‖ dans les herbes épars :C’était la chèvre errante‖ aux flancs des précipices,L’onagre patient,‖ les fécondes génisses,La brebis dont la laine‖ amollit le repos,Le chien qui veille l’homme‖ et commande aux troupeaux ;L’éléphant presque humain,‖ les plaintives chamellesQui laissent les enfants‖ épuiser leurs mamelles,Et les oiseaux privés,‖ dont le chant entenduAvertit l’homme à jeun‖ du fruit qu’ils ont pondu ;Attirés par l’instinct‖ des amitiés humaines,Ils suivaient la tribu,‖ sur les monts, dans les plaines,Comme si le désir‖ de la sociétéEût compensé pour eux‖ même la liberté !C’étaient des amitiés‖ secrètes, inconnues :La grue, en escadron,‖ suivait du haut des nues ;L’hirondelle, quittant‖ les rebords du rocher,Venait, de halte en halte,‖ aux tentes se percher.La tribu retrouvait,‖ aux termes des voyages,Les mêmes voix dans l’air‖ et les mêmes plumages :Tant ces doux animaux,‖ pleins de l’instinct d’amour,Se souvenaient encor‖ des lois du premier jour !
Trouvant partout des fruits‖ et partout des demeures,Ces pasteurs chaque jour‖ cheminaient quelques heures ;Confiant, pour la route,‖ au dos des éléphants,Les images des dieux,‖ les femmes, les enfants,Et chargeant des fardeaux‖ les chameaux et les ânes,Ils serpentaient, à l’ombre,‖ en longues caravanes :Et les rives du fleuve,‖ et les dômes des bois,Dans leur silence émus‖ tressaillaient à leurs voix.
Cédar, chargé du poids‖ de ses lourdes entraves,Suivait, mêlé lui-même‖ au troupeau des esclaves,Et, cherchant Daïdha‖ de l’œil parmi ses sœurs,Arrosait, sur ses pas,‖ l’herbe de ses sueurs.Ils marchèrent ainsi‖ pendant trois fois deux lunes.Tantôt sur ces sillons‖ que l’on élève en dunesAux bords grondants des mers,‖ dont les flots à leurs yeuxDans un lointain confus‖ semblaient s’unir aux cieux ;Tantôt dans des vallons‖ aux falaises profondes,Que des fleuves sans nom‖ remplissaient de leurs ondes.Ne sachant pas encor‖ l’art de les traverser,Ils remontaient au loin‖ leurs flots pour les passer.Enfin des monts boisés‖ les croupes descendirent,Sur un libre horizon‖ leurs pentes s’étendirent,Et l’Oronte, aussi bleu‖ qu’un firmament du soir,Épancha sous leurs pieds‖ son radieux miroir.
Il coulait sous un cap‖ dont les grottes profondesGrossissaient par l’écho‖ les plaintes de ses ondes ;À ces antres voilés‖ de mousse, d’églantiers,Les gazons dessinaient‖ de faciles sentiers,Et le sable, lavé‖ par le fleuve limpide,Jusqu’à ses bleus contours‖ glissait de ride en ride.La tribu salua‖ du regard et des crisDe ces antres secrets‖ les antiques abrisCreusés dans ces rochers‖ par les mains de leurs pères,Tout pleins de souvenirs,‖ de récits, de mystères,Où les fils de Phayr‖ avaient reçu le jour,Où les mères avaient‖ porté leurs fruits d’amour,Où les vierges avaient‖ changé leurs noms de femmes,Où l’image des morts‖ errait avec leurs âmes.Chaque père guidait‖ sa tribu vers le sien.Le chameau, l’éléphant,‖ l’âne même, et le chien,Au site accoutumé‖ semblaient se reconnaître,S’arrêtaient à l’entrée‖ et devançaient leur maître.
Après avoir à terre‖ étendu les fardeaux,La tribu dispersée‖ accourut aux tombeaux.C’était un monticule,‖ ou quelque énorme pierre,Ou quelque tronc couché‖ d’arbre couvert de lierre,Qui marquaient sur la terre‖ à la postéritéLe lieu des souvenirs‖ par une âme habité.Chacun en revenant‖ des lointaines contréesAccourait embrasser‖ ces mémoires sacrées,Et, semblable à quelqu’un‖ qui parle du dehors,Collait sa bouche au sol‖ et parlait à ses morts.
Une femme disait‖ à l’âme de son père :« O père ! l’eau des yeux‖ coule-t-elle sous terre ?Ce qui s’est fait depuis‖ que tu n’es remonté,Ceux qui sont descendus‖ te l’ont-ils raconté ?Léa, ton doux regard‖ et ta petite-fille,Les chasseurs l’ont ravie‖ enfant à sa famille.Longtemps au fond des bois‖ on l’entendit crier ;Ses cheveux n’ont servi,‖ père, qu’à la lier ?Les flèches des géants‖ ont sifflé sur nos têtes ;Nous avons habité‖ sur le mont des tempêtes ;Selma dans ces combats‖ a perdu son époux.Un homme de mystère‖ est venu parmi nous,Les chasseurs sous sa main‖ se renversent et meurent ;Les filles de Phayr‖ le regardent et pleurent :De leurs dons les plus chers‖ nos dieux nous ont bénis,Nous revenons des bois‖ les mains pleines de nids.Et moi j’ai mis au monde‖ un fils et sa jumelle :Leurs blanches dents déjà‖ me mordent la mamelle.Dans les yeux de l’enfant‖ aussi noirs que la nuit,Mon souvenir croit voir‖ ton amour qui me suit !Regarde, il est couché‖ près de moi sur la feuille,Arrachant de ses doigts‖ ton herbe qu’il effeuille ;Il essuie étonné‖ ma joue avec sa main ;Nomme-le par son nom,‖ pour qu’il vienne demain. »
Non loin de là, pressant‖ un tertre funéraireÀ l’ombre de sa fille‖ ainsi parlait la mère :« Adda, fleur de mon sein,‖ larme du cœur, c’est moi.Les hommes de dessous‖ furent jaloux de toi ;Ils te firent tomber‖ dans l’envieuse coucheAvant que mon doux lait‖ fût tari sur ta bouche.Oh ! dis-moi, redis-moi,‖ quel lait bois-tu là-bas ?Quelle mère en chantant‖ te berce sur ses bras ?De quel nom, mon Adda,‖ plus doux te nomme-t-elle !Dis-le-moi, pour qu’aussi‖ de deux noms je t’appelle,Pour qu’en venant la nuit‖ parler à ton gazon,Ton âme se réveille‖ et réponde à ton nom !Enfant, as-tu grandi‖ sous l’herbe où tu reposes ?Les enfants de la mort‖ te tressent-ils des roses ?Des grains rouges des bois‖ te font-ils un collier ?Il me semble parfois‖ que je t’entends crier.J’ouvre mes bras la nuit,‖ ma fille, pour te prendre !Car l’époux de mon cœur,‖ hélas ! a beau suspendreTes frères à mon cou‖ pour m’y faire penser,De mes yeux, de mon âme‖ il ne peut t’effacer ;Je suis l’oiseau plaintif‖ à l’aile bleue et blancheDont le courant du fleuve,‖ en secouant la branche,A fait tomber du nid‖ et rouler dans les flotsUn petit, le premier‖ de la couvée éclos :Il a beau réchauffer‖ les autres dans sa plume,Du seul qu’il a perdu‖ le souci le consume,Et tout le jour il crie‖ et regarde dans l’eauEt porte sa becquée‖ à son petit oiseau. »
Ainsi parlaient aux morts‖ les hommes et les femmes,En couvrant leurs gazons‖ de présents pour leurs âmes.Leurs pas, se détachant‖ lentement de ces lieux,Semblaient s’enraciner‖ à ce sol des aïeux.Tant peut sur les humains‖ la mémoire chérie !C’est la cendre des morts‖ qui créa la patrie.Après avoir ainsi‖ versé l’eau de leurs cœurs,Chacun tira ses dieux‖ de leurs arches de fleurs,Et, les plaçant au seuil‖ de ces antres sauvages,Les pria d’habiter‖ et d’aimer ces rivages.C’étaient de vils objets‖ où l’adorationProfanait la pensée‖ et la création :Des plantes, des cailloux,‖ des écorces bizarres,Du lit séché des flots‖ les coquillages rares ;Tout ce qui séduit l’œil‖ et fixe le regard,Ce qu’accouple un vain songe‖ ou présente un hasard ;Du besoin d’adorer,‖ d’espérer et de craindre,Vil assouvissement‖ que l’homme aime à se feindre.Chacun avait le sien‖ aux autres préféré,Qu’on troquait, qu’on vendait,‖ qu’on brisait à son gré,À qui l’on prodiguait‖ le respect ou l’insulteSelon que le hasard‖ vérifiait le culte.C’était à qui d’eux tous‖ adorerait le mieux.Mais les esclaves seuls‖ n’avaient jamais de dieux !Leur main eût profané‖ ces idoles immondes ;La malédiction‖ leur fermait les deux mondes :Et sur les dieux volés‖ si leur main s’étendait,Sous mille bras levés‖ la loi les lapidait !
Quand il eut du retour‖ accompli les mystères,Et rallumé le feu‖ dans la cendre des pères,Tout le peuple pasteur,‖ à l’abri des méchants,Sur les rives du fleuve‖ et sur les prés penchantsSe répandit en paix,‖ comme une ruche pleineSe répand sur les fleurs‖ autour d’une fontaine ;Et ses jours s’écoulaient‖ l’un à l’autre pareils,Et quelques vieillards seuls‖ en comptaient les soleils.
Les esclaves, la nuit,‖ liés au tronc d’un hêtre,Faisaient paître, le jour,‖ les troupeaux de leur maître,Et, de peur des lions,‖ les rassemblant en un,Passaient leur dure vie‖ à pleurer en commun :Les uns se racontaient‖ à quel vil prix vendue,Leur liberté natale‖ avait été perdue ;D’autres se souvenaient‖ comment, leur père mort,Leur mère en servitude‖ était tombée au sort,Et, captive au milieu‖ des brebis et des chèvres,D’un lait aigri de pleurs‖ avait nourri leurs lèvres.Ceux-là montraient du doigt‖ sur leurs membres flétrisLes sillons noirs du fouet‖ qui les avait meurtris ;Ceux-ci leurs bras liés,‖ et dont la ligatureDans les veines avait‖ tari la nourriture ;Et, s’épiant l’un l’autre‖ afin de se trahir,Ne conservaient d’humain‖ que le cœur pour haïr !Tous regardaient Cédar‖ avec un œil d’envie,Et de son infortune‖ ils consolaient leur vie.
Lui pourtant, sans parole‖ et ne comprenant pas,Fuyait d’instinct les lieux‖ que fréquentaient leurs pas,Et, guidant ses chameaux‖ aux plateaux les plus rudes,Ne hantait que les monts‖ et que les solitudes,Sans crainte des lions‖ dont d’autres s’effrayaient ;Car à son seul aspect‖ les lions s’enfuyaient.Là, couché de longs jours‖ près des sombres fontaines,Dont le fuyant murmure‖ emporte aussi les peines,Ou debout sur des pics‖ où mugissaient les airs,Il regardait les cieux,‖ les plaines et les mers,Et les mille rayons‖ partant de toute chose,Où tombe la pensée,‖ où le regard se pose :La nature d’abord,‖ vaste éblouissement,Lui-même pour lui-même‖ immense étonnement,Du firmament profond‖ les merveilleux spectacles,La végétation‖ et ses nombreux miracles,Et les brutes et l’homme,‖ et leurs divers rapports,Venant dans son esprit‖ converger du dehors,Développaient en lui‖ l’inerte intelligenceComme un homme qui dort,‖ qui s’éveille et qui pense :Et tout cela semblait‖ n’être qu’un souvenirQue du fond de son âme‖ il sentait revenir.Mais lorsqu’il s’efforçait‖ de renouer la trameDu présent au passé,‖ de ses sens à son âme,Le rayon s’éclipsait‖ et ne l’éclairait plus,Sa mémoire fondait‖ en nuages confus ;Il sentait sur sa tête‖ une voûte abaisséeQui comprimait son crâne‖ et brisait sa pensée,Et, le front tristement‖ penché sur ses genoux,Entre une nuit et l’autre‖ il restait comme nous.
Il n’était arraché‖ de cette rêverieQue par le bruit des pas‖ ou par la voix chérieDe Daïdha, venant‖ traire au milieu du jourLes chamelles d’Alphim‖ qui broutaient alentour,Et portant aux captifs‖ leur pauvre nourriture,Comme aux oiseaux des champs‖ on jette leur pâture.Sitôt qu’il entendait‖ l’harmonieuse voix,L’appelant par son nom,‖ résonner sous les bois,Tous ses sens absorbés‖ vibraient dans son oreille ;Il se levait semblable‖ à l’homme qui s’éveille,Oubliait sa pensée‖ et la longueur du jour :Le jour, c’était pour lui‖ l’heure de ce retour.Il s’élançait rapide‖ à cette voix si douceDont son cœur recevait‖ la soudaine secousse ;Il brisait en courant‖ les branches devant lui,Ses pieds prenaient à peine‖ à terre leur appui :Il semblait que son corps‖ soulevé par une aileL’emportait ; puis soudain,‖ quand il approchait d’elle,Qu’à trois pas de l’enfant‖ il arrivait joyeux,Sous le rayonnement‖ attendri de ses yeux,La force défaillant‖ à son âme trop pleineDans son sein qui battait‖ faisait manquer l’haleine,Ses genoux vacillants‖ sous lui se dérobaient,Ses regards éblouis‖ vers le sol retombaient,Et debout, pâle et froid‖ comme un homme de marbre,Il restait un moment‖ appuyé contre un arbre.
Mais elle, s’avançant‖ dans sa chaste candeur,Courait rouge de joie‖ autant que de pudeur,Déposait à ses pieds‖ pour les heures brûlantesSon rustique festin‖ dans les feuilles des plantes ;Élevant son amphore‖ à ses lèvres de feu,De l’écume du lait‖ les abreuvait un peu ;Essuyait de la main‖ sur sa joue embrasée,Ou la sueur brûlante,‖ ou la froide rosée ;Lui souriait des yeux,‖ de la bouche et du cœur ;Chargeait son doux regard‖ de pitié, de langueur,Et, touchant les liens‖ qu’elle eût voulu détendre,S’essayait par le geste‖ à lui faire comprendreQu’elle eût voulu briser‖ les chaînes de ses bras ;Puis parlait, et voyant‖ qu’il ne répondait pas,D’un pied impatient‖ elle frappait la terre,Et devant lui restait‖ immobile a se taire,Baissait son front voilé‖ du midi jusqu’au soir ;Et Cédar l’entendait‖ pleurer, mais sans la voir,Et des larmes du cœur‖ qu’elle eût dû cacher toutes,Ses pieds sentaient parfois‖ ruisseler quelques gouttes.
Cédar alors, courant‖ rassembler le troupeau,Retenait par le cou‖ le petit du chameau,Pendant que Daïdha,‖ sous la mère penchée,Pressait entre ses doigts‖ la mamelle étanchée.Quand l’amphore était pleine‖ et que le lait fumantDébordait sur ses mains‖ de son vase écumant,Pour empêcher le lait‖ de fuir par l’orifice,Il cueillait dans les champs‖ la rose et le narcisse,Et, semant de ces fleurs‖ le breuvage enfermé,Le couvrait avec soin‖ d’un bouquet parfumé.À la place où la vierge‖ avait trempé sa lèvre,Il en buvait un peu‖ comme un chevreau qu’on sèvre,Puis élevant l’amphore‖ avec ses bras nerveux,Et sous le poids de l’urne‖ amassant les cheveux,Sur le front de l’enfant,‖ dont le cou tremble et vibre,Il posait doucement‖ le vase en équilibre ;Et l’enfant, relevant‖ en anses ses deux bras,Se tournait pour sourire‖ et fuyait à grands pas.Il sentait que son cœur‖ s’en allait avec elle ;Il voyait ses cheveux,‖ soulevés comme une aile,Glisser entre les troncs‖ des platanes jaloux ;Il la suivait des yeux,‖ il tombait à genouxSur l’herbe où ses pieds blancs‖ avaient laissé leur trace ;De sa bouche muette‖ il en pressait la place.Comme un homme pensif‖ qui se ferme les yeuxPour suivre une pensée‖ et qui croit la voir mieux,Il restait quelque temps‖ les deux mains sur sa vue,Pour mieux voir dans son cœur‖ l’image disparue ;Il écoutait parfois‖ si la brise en glissantDe la lointaine voix‖ n’aurait pas un accent ;Et quand, dans le désert‖ que faisait son absence,Tout redevenait nuit,‖ solitude et silence,De ce départ trop prompt‖ attristé tout le jour,Son cœur impatient‖ aspirait au retour.Ainsi passait pour lui,‖ du retour à l’absence,De l’absence au retour,‖ toute son existence,Et de ses durs liens‖ perdant le sentiment,Il n’avait qu’une idée,‖ un plaisir, un tourment :Âme qui, pour nourrir‖ sa vie intérieure,Au cœur n’a qu’une image‖ et dans le jour qu’une heure.
Et cependant son corps‖ avec l’âge croissait,De sa mâle beauté‖ l’essor s’accomplissait :Son âme à son insu‖ dans sa forme divineRappelait par ses traits‖ sa céleste origine ;Dans ce corps garrotté‖ d’un esclave avili,Quelque chose du ciel‖ avait gardé le pli ;Son regard calme et doux‖ avait pourtant des flammesDont les éclairs voilés‖ faisaient rêver les femmes.Comme pour se venger‖ de leur stupide affront,Il dépassait déjà‖ tous les hommes du front.Tel qu’un aiglon captif‖ de l’enfant qui le brave,Même en l’humiliant‖ ils admiraient l’esclave ;Timides et jaloux,‖ ils fuyaient son aspect ;Leurs regards s’abaissaient‖ de honte et de respect ;Daïdha seule osait‖ lui commander du geste ;Il ne regardait qu’elle,‖ il méprisait le reste ;Il lisait dans ses yeux‖ le regard commencé,Elle était obéie‖ avant d’avoir pensé.Ainsi le fier taureau‖ qu’une main d’enfant mèneObéit à l’amour,‖ et suit ses pas sans chaîne !
Cependant Daïdha‖ sentait avec orgueilL’empire qu’exerçaient‖ sa voix et son coup d’œil,Et, fière d’adoucir‖ seule ce cœur sauvage,Se faisait un bonheur‖ de ce noble esclavage.Elle lui commandait‖ devant eux quelquefois,Seulement pour montrer‖ ce que pouvait sa voix ;Et Selma rougissait‖ de gloire pour sa fille,Et Phayr triomphait‖ de voir dans sa familleCet esclave muet,‖ sa force et son honneur ;Et la foule envieuse‖ admirait son bonheur.Or, un jour Daïdha‖ se disait, triste et tendre :« Oh ! que serait-ce donc‖ s’il pouvait me comprendre ! »Lorsque, élevant les yeux‖ à la voûte des bois,Elle vit un bulbul‖ à la liquide voix,Qui, posé sur la branche‖ où son nid se balance,De son chant ruisselant‖ enchantait le silence,Tandis que ses petits‖ paraissaient s’essayer,En écoutant son hymne,‖ à le balbutier.Ils chantaient, ils chantaient :‖ mais leur langue inhabilePour saisir un passage‖ en affaiblissait mille,Et cependant leur voix‖ par moments rappelaitL’écho mal éveillé‖ de l’air qu’il redoublait ;Et du nid où l’oiseau‖ se plaisait à répondre,Leurs accents et les siens‖ paraissaient se confondre.
La vierge, en écoutant‖ ces luttes de chansons,Comprit que les oiseaux‖ se donnaient des leçons.Et que, du même accord‖ multipliant l’étude,Leur chant mélodieux‖ n’était qu’une habitude.À son esprit frappé‖ Cédar vint à l’instant :« Il est muet comme eux !‖ si j’en faisais autant ?Dit-elle ; si j’étais‖ ce bulbul, doux symboleQui souffle à ses petits‖ le chant et la parole,Et les fait, au moyen‖ de ce chant épelé,S’entendre avec amour‖ l’un par l’autre appelé ?Pour enseigner aussi,‖ nos mères que font-elles ?Imiter par l’enfant‖ leurs lèvres maternelles.Peut-être que Cédar‖ n’eut point de mère, lui !Oh ! si je la pouvais‖ remplacer aujourd’hui !Si, déliant enfin‖ sa langue avec la mienne,Le son de ma pensée‖ allait toucher la sienne !S’il répétait les mots‖ que ma mère m’apprit !Moi qui lui dois la vie,‖ il me devrait l’esprit !Dans le fond de ses yeux‖ je saurais ce qu’il pense,Nos âmes n’auraient plus‖ entre elles ce silence !Que l’heure serait courte‖ ensemble, à l’écouter !Oh ! je veux dès demain‖ en secret le tenter. »Puis, soupirant après‖ son œuvre commencée,Elle roula la nuit‖ dans son front sa pensée ;Et, quand sur les forêts‖ le jour naissant eut lui,Sans rien dire à sa mère‖ elle courut vers lui.
Il était ce jour-là‖ couché sur le rivageDu fleuve, dont les eaux‖ reflétaient son image,Ravi d’étonnement,‖ de peur et de plaisir,Se penchant vers lui-même‖ et voulant se saisir ;Puis, voyant que ses mains‖ qui troublaient l’eau limpideN’embrassaient que le flot‖ obscurci par la ride,Il pleurait cette image,‖ et pour mieux la revoirIl laissait un moment‖ s’aplanir le miroir.Daïdha, souriant‖ de l’erreur qui l’attache,Pour surprendre Cédar‖ d’arbre en arbre se cache ;Sur la mousse flexible‖ arrondissant ses pas,En retenant son souffle‖ elle marche tout bas,Et, suspendant ses mains‖ aux verts cheveux d’un saule,Penche le cou sur l’eau‖ par-dessus son épaule.Le fleuve un peu voilé‖ qui coule au-dessous d’eux,Au lieu d’un front charmant‖ en a réfléchi deux.Cédar, qui, tout à coup‖ trompé par cette image,Y voit de Daïdha‖ briller le doux visage,Pour la réalité‖ prenant ce vain portrait,Pousse un cri, tend les bras,‖ s’élance comme un trait,Croit que le fleuve emporte‖ et roule dans les ondesCe beau corps qu’il irait‖ sauver au fond des mondes,Plonge pour la chercher‖ sous la vague et la mort,Y replonge trois fois,‖ et ne revient au bordQu’aux cris de Daïdha,‖ qui, ravie et craintive,Passant du rire aux pleurs,‖ l’appelait sur la rive.Il vint ; et de ce jour‖ la fille de SelmaComprit de quel amour‖ il l’aimait, et l’aima.
Pour qu’il ne tentât pas‖ une autre fois l’épreuve,Assise à ses côtés‖ sur la grève du fleuve,Elle lui fit du doigt‖ compter comment les eauxDoublaient comme elle et lui‖ les arbres, les troupeaux,Des objets réfléchis‖ vaine et vide apparence ;Mais lui, depuis ce temps,‖ aimait de préférenceLe fleuve qui doublait‖ Daïdha dans son cours ;Et des yeux, même absente,‖ il l’y cherchait toujours.
Alors comme une mère‖ avec son fils épelle,En lui montrant le mot‖ et l’objet qu’il appelle,Ainsi de l’œil au mot‖ sa bouche le guida ;Le premier mot qu’il dit‖ ainsi fut Daïdha.Daïdha ! Daïdha !‖ ce nom doux et sonoreSur ses lèvres de feu‖ cent fois venait éclore ;Et, chaque fois qu’ainsi‖ son cœur le prononçait,Un sourire l’aidait‖ et le récompensait.Oh ! de l’heureuse enfant‖ qui peindra le délire,Pour la première fois‖ en entendant redireSon nom, son propre nom‖ par l’amour révélé ?Il semblait que d’un mot‖ son être avait doublé,Qu’elle vivait deux fois‖ par lui ; d’abord en elle,Puis dans le son de voix‖ de l’ami qui l’appelle.Par le nom de Cédar‖ elle lui répondit ;Avec l’autre soudain‖ ce mot se confondit.Leurs lèvres mille fois‖ les redirent ensemble,Comme deux sons amis‖ qu’un même accord rassemble,Et, quand le même instinct‖ les faisait revenir,Il ne les prononçaient‖ que pour les réunir !
Cédar, qui dans les yeux‖ de Daïdha ravieLisait à chaque son‖ sa joie épanouie,S’apercevant déjà‖ du bonheur qu’il donnait,À ses douces leçons‖ heureux s’abandonnait ;Et ce regard aimant‖ et cette voix de femmePar l’oreille et par l’œil‖ gravaient tout dans son âme.
Ce que l’heureux amant‖ le premier demanda,Ce fut ce qui charmait‖ ses yeux dans Daïdha :Son front, ses traits, sa bouche‖ et ces perles écloses,Comme de son sourire,‖ entre ses lèvres roses !Ses bras, ses pieds, ses mains,‖ l’ombre qui la suivait,Qui s’en allait de lui‖ quand elle se levait ;Et ce frémissement‖ que causait sa présence ;Et cette tête lourde‖ où pesait son absence ;Et sur l’herbe ou les fleurs‖ l’empreinte de ses pas ;Et l’image d’enfant‖ qu’il pressait dans ses bras ;Et tout ce qui dans l’œil,‖ l’oreille ou la pensée,Ramenait Daïdha‖ présente ou retracée.Puis, passant d’elle à tout‖ ce qu’elle remplissait,D’interrogations‖ son geste la pressait ;Et son âme, à sa voix‖ s’éclairant à mesure,Se portait à la fois‖ sur toute la nature :Le firmament, le jour,‖ la terre qu’il foulait,L’arbre où chantait l’oiseau,‖ le fleuve qui coulait,Les plantes, les troupeaux,‖ les fleurs, et chaque choseOù flotte la pensée,‖ où le regard se pose,Les ombres et le jour,‖ le silence et le bruit,Ce qui marche ou qui vole,‖ ou nage, ou plane, ou luit,Indiqué tour à tour‖ par son regard de flamme,Recevait son vrai nom‖ et passait dans son âme ;De l’enfant qui nommait‖ tous ces objets divers,La parole semblait‖ lui créer l’univers !Daïdha, triomphante‖ et rayonnant d’ivresse,Lui payait chaque mot‖ d’une chaste caresse,Remerciait la bouche‖ où la première foisL’écho de sa parole‖ avait créé la voix ;Puis elle s’en allait‖ à travers la campagne,Lente, comme quelqu’un‖ qu’une idée accompagne,Roulant dans sa pensée‖ et cachant dans son cœur,Tels qu’un secret d’amour,‖ sa gloire et son bonheur.Et Cédar, resté seul‖ rêveur sur le rivage,Dans chaque mot appris‖ repassait son image !…Ainsi quand deux ruisseaux‖ serpentant dans les prés,Par un étroit rivage‖ en coulant séparés,Réfléchissant chacun‖ dans leur ombre diverseLeurs bords, leur firmament‖ et ce qui les traverse :Si, par un jour d’été,‖ la bêche des pasteursFait écrouler entre eux‖ la muraille de fleurs,Leur onde emprisonnée‖ et leurs flots qui s’appellent,L’un vers l’autre attirés,‖ s’étendent et se mêlent ;Sous leur commun cristal‖ ils effacent leur bord,Leur course au même pas‖ n’a plus qu’un seul accord ;Et comme pour leur lit‖ il n’est plus qu’un rivage,Dans leur vague mêlée‖ il n’est plus qu’une image !Ainsi ces deux enfants,‖ dont l’obstacle des sensSéparait la pensée‖ en deux, faute d’accents,Quand, par instinct parlée‖ et par amour apprise,La parole de l’un‖ par l’autre fut comprise,Reflétant en commun‖ l’univers autour d’eux,Parurent n’avoir plus‖ qu’une âme au lieu de deux.
Daïdha sur les monts‖ ou sur les bords du fleuve,Tous les jours depuis lors‖ renouvela l’épreuve ;Et l’esclave bientôt,‖ enseigné par l’enfant,Et de son ignorance‖ à sa voix triomphant,Posséda des humains‖ ce sublime langage,Où chaque verbe était‖ la chose avec l’image :Langage où l’univers‖ semblait se révéler,Où c’était définir‖ et peindre que parler ;Car l’homme n’avait pas‖ encor, dans son délire,Brouillé ce grand miroir‖ où Dieu l’avait fait lire,Ni, semant au hasard‖ les débris en tout lieu,Mis son verbe terni‖ sur le verbe de Dieu !
Alors leurs entretiens,‖ plus longs et plus intimes,S’élevèrent de terre‖ aux choses plus sublimes !Elle lui racontait,‖ dans sa naïveté,Les histoires du ciel‖ et de l’humanité :Histoires de l’enfance‖ où tout était merveilles,Où des rêves grossis‖ d’oreilles en oreilles,Colorés au faux jour‖ de ses traditions,Frappaient l’esprit humain‖ de mille illusions,Comme, avant le matin‖ illuminant le monde,En fantômes trompeurs‖ la nuit douteuse abonde.Elle lui racontait‖ comment les premiers dieuxAvaient créé chacun‖ quelque morceau des cieux ;Comment d’autres, tombés‖ dans de célestes luttes,Habitaient, exilés,‖ la terre après leurs chutes ;Comment l’air, et la terre,‖ et la flamme, et les mers,Obéissaient chacun‖ à des maîtres divers.Puis, passant aux récits‖ des familles humaines,Elle lui révélait‖ l’homme et ses phénomènes :Lui disait que l’enfant‖ naissait et grandissait ;À des vierges, ses sœurs,‖ comment on l’unissait ;Que toute jeune mère,‖ en mettant l’homme au monde,Avait dans sa mamelle‖ une source féconde,Que l’amour douze mois‖ empêchait de tarir,Jusqu’à l’heure où l’enfant‖ pût parler et courir ;Que la mort, se voilant‖ d’un transparent mystère,Était un long sommeil‖ dans la couche de terre ;Et que, sous le gazon,‖ on faisait en dormantTout ce qu’on avait fait‖ sous le bleu firmament ;Que le petit enfant‖ y caressait sa mère,Que l’épouse y dormait‖ sur l’épaule du frère,Que les troupeaux nombreux‖ y paissaient l’herbe en paix,Mais que les fiers géants‖ n’y descendaient jamais ;Et qu’aux rayons amis‖ d’une nuit souterraine,Les dieux bons y régnaient‖ vainqueurs des dieux de haine,N’en permettant l’accès‖ qu’à la voix des amis,Parlant près de l’oreille‖ aux mânes endormis.
Cédar, à ces clartés‖ de la parole écloses,Dans son intelligence‖ acceptait toutes choses.Avec ce que l’enfant‖ simple balbutiait,Confiant et crédule,‖ il s’identifiait ;Comme notre chair vient‖ du lait de notre mère,Enveloppé partout‖ de l’humaine atmosphère,Homme par la figure,‖ à ces naïfs accentsIl devenait tout homme‖ et de cœur et de sens,De leurs impressions‖ il prenait l’habitude,Et n’en différait plus‖ que par sa servitude.Distrait de ses récits,‖ un jour il demandaUne chose qui fit‖ frissonner Daïdha« Des hommes, lui dit-il,‖ la coutume jalouseAux esclaves jamais‖ donne-t-elle une épouse ?Si la vierge, sur eux‖ abaissant ses regards,Consent à les aimer,‖ que disent les vieillards ? »À ces mots, Daïdha,‖ baissant les yeux à terre,Pâlit et fit d’horreur‖ un geste involontaire :« Les esclaves, dit-elle,‖ est-ce qu’ils ont des dieuxEst-ce qu’ils ont des fils,‖ eux qui n’ont point d’aïeux ? »Et, lui montrant du doigt‖ un grand monceau de pierreDans un site lugubre‖ au bord de la rivière :« Un jour, un jour, dit-elle‖ en abaissant la voix,Les mères en passant‖ me l’ont conté cent fois,Une fille… son nom‖ est devenu sa honte…La pierre sur son corps‖ tous les jours tombe et monte ;Toujours détournant l’œil,‖ et toujours maudissant,Chacun de nous y jette‖ une pierre en passant,Et dit en la jetant :‖ « Qui l’imite périsse» Dans la même infamie‖ et le même supplice ! »Cédar, depuis ce jour,‖ quand Daïdha venait,Pensif, dans son élan‖ d’abord se retenait ;On voyait, dans l’effort,‖ lutter sur son visageL’instinct ardent du cœur‖ contre une sombre image ;Souvent inattentif‖ pendant qu’elle parlait,De ses cils abaissés‖ son regard se voilait,Et l’on voyait sa peau,‖ par un frisson ridée,Frémir comme nos fronts‖ que traverse une idée.Mais plus il était triste,‖ et plus la douce enfant,De sa feinte froideur‖ heureuse en triomphant,Par le son de la voix‖ et de chastes caressesS’efforçait de percer‖ l’ombre de ses tristesses.
Si quelquefois en vain‖ son amour l’essayait,En face de Cédar,‖ triste, elle s’asseyait ;Sur ses deux genoux joints‖ elle appuyait la tête,Comme sur un appui‖ qu’un frère aimé nous prête,Et, craintive et muette,‖ elle le regardaitJusqu’aux pleurs, et le bord‖ de ses yeux s’inondait,Et, comme de deux fleurs‖ que l’orage secoue,Deux gouttes d’eau du cœur,‖ en coulant sur sa joue,Tombaient sur les genoux‖ de Cédar, et brûlaientLa place où les cheveux‖ sur sa main ruisselaient ;Et de son sein, gonflé‖ sous le poids de sa peine,Les soupirs soulevaient‖ le voile à chaque haleine,Comme des lis des eaux‖ qu’au vent ridé du soirLa vague tour à tour‖ submerge et laisse voir.D’un ton bas et grondeur :‖ « Pourquoi, lui disait-elle,Viens-tu si lentement‖ maintenant quand j’appelle ?Tu m’entendais bien mieux‖ quand nous ne parlions pas ;Au seul bruit de mes pieds‖ tu venais à grands pas.Ta tristesse, ô Cédar,‖ je voudrais la connaître !Peut-être languis-tu‖ de ton exil ? peut-êtreQue depuis que ton cœur‖ s’est ouvert à ma voix,De ta captivité‖ tu ressens plus le poids ?Peut-être ce lien‖ te blesse ou t’humilie ?Oh ! si c’est cela, viens !‖ viens, que je te délie !Donne tes pieds, ton cou,‖ tes épaules, tes bras :Te voilà libre, ô frère !‖ oh ! cours où tu voudras :Marche dans les forêts‖ où ta mère t’appelle !Daïdha t’aimera‖ si tu restes pour elle ;Mais si tu ne viens pas‖ reprendre tes liens,Frère, elle donnera‖ ses membres pour les tiens.Reprends la liberté‖ qu’on t’a pour moi ravie ;Si ma mort t’affranchit,‖ que m’importe ma vie ? »Et tout en lui parlant,‖ elle avait dépliéLes liens aux sept nœuds‖ dont il était lié,Et Cédar, bondissant‖ comme un taureau superbeDont le joug détaché‖ roule à ses pieds sur l’herbe,S’élançait dans sa grâce‖ et dans sa liberté ;Sur ses membres meurtris‖ par la captivitéEffaçait, sous ses mains,‖ la trace encore empreinte ;Écrasait des palmiers‖ dans sa joyeuse étreinte ;Dans le fleuve, à grands cris,‖ se jetait en courant,Luttait contre la vague‖ et contre le courant,En ressortait couvert‖ d’une fumante écume,Aspirait l’air du ciel‖ comme un coursier qui hume,Et franchissant d’un bond‖ les ravins, les sommets,Semblait dans les déserts‖ disparaître à jamais !Daïdha, frissonnant‖ de sa fuite imprévue,Tendait vers lui ses bras,‖ et le perdait de vue,Quand, d’un pied plus rapide‖ et plus souple qu’un daim,Auprès d’elle à ses pieds‖ il revenait soudain.Et lui, posant ses doigts‖ sur sa tête brûlante :« Pourquoi, lui disait-il,‖ es-tu toute tremblante ?As-tu peur que je reste‖ aux forêts où je cours ?Que ton esclave échappe‖ et parte pour toujours ?Veux-tu pour te calmer‖ me remettre ma chaîne ?Tiens. Mais ce n’est pas elle,‖ ô ma sœur, qui m’enchaîne :Va, je n’ai pas besoin‖ de ce honteux lien ;Ma chaîne, ô Daïdha !‖ c’est ton œil sur le mien,C’est le son de ta voix‖ qui m’appelle sans cesse,C’est le frisson brûlant‖ que ton baiser me laisse,C’est l’heure si pesante‖ où j’attends ton retour,Et l’image de toi‖ qui me luit tout le jour !Voilà le joug du cœur‖ que je porte et que j’aime,Que tu ne pourrais pas,‖ enfant, briser toi-même,Que je n’ai pas subi,‖ que je n’ai pas reçu,Mais qu’avec mes pensers‖ moi-même j’ai tissu !Va, rends-moi mille fois‖ ma liberté ravie,Je reviendrai toujours‖ t’agenouiller ma vie ;Je reviendrai toujours,‖ esclave, en ton cheminMettre un pied sur ta trace,‖ et mon cou sous ta main. »Et Daïdha pleurait‖ aux étranges paroles,Et Cédar reprenait :‖ « Ô mes seules idoles !Gazelle apprivoisée,‖ et dont l’œil est si douxQue le lion la lèche‖ et n’a plus de courroux,Tiens, touche-moi ! Tu vois !‖ un geste me possède !À ton moindre désir‖ comme aussitôt je cède !Comme du fond des bois‖ à ton signe je viensObéir à tes yeux‖ et baiser mes liens !Oh ! ne crains donc jamais‖ que ton lion s’enfuie ;Que de sa servitude‖ à la fin il s’ennuie ;Qu’à son nom une fois‖ il ne réponde pas :Le désert est pour lui‖ la place où tu n’es pas !Tes yeux sont à mon cœur‖ ce qu’aux saisons brûlantesLe feu qui marche au ciel,‖ le soleil, est aux plantes.Partout où tes regards‖ s’abaisseraient sur moi,Je m’enracinerais‖ sous ces rayons de toi !Mais dis-moi seulement‖ un seul mot de ta bouche,Ce que l’on dit au chien‖ qui lèche et qui se couche ;Entre tes longs cils noirs‖ entr’ouvre-moi mes cieux ;Donne-moi ce frisson‖ du cœur délicieuxDe ta main sur ma main,‖ geste dont tu me calmes,Comme un frisson du vent‖ dans les fibres des palmes ! »Et l’enfant, qu’à sa voix‖ le bonheur suspendait,Faisait innocemment‖ ce qu’il lui demandait,Laissait de ses yeux bleus‖ pleuvoir la flamme humide,Lui commandait riante‖ avec sa voix timide,Passait dans ses cheveux‖ son doigt aérien,Le laissait à ses pieds‖ se coucher comme un chien,Courir sous les forêts‖ après elle, ou l’attendre,Ou par un tronc caché‖ tout à coup la surprendre ;Et les heures ainsi‖ n’étaient plus qu’un moment,Et chaque jour rendait‖ le même enivrement.Puis, quand l’ombre, grandie‖ au soleil qui s’incline,En rasant les palmiers‖ penchait vers la colline,De peur qu’aux yeux jaloux‖ des enfants de PhayrCe secret de pitié‖ ne vînt à la trahir,Daïdha renouait,‖ comme avant, les entraves,Et trempait de ses pleurs‖ ces anneaux des esclaves.
Cependant sa beauté,‖ que l’âge accomplissait,De sa pure ignorance‖ encor s’embellissait :Mais déjà quelquefois‖ sa vague inquiétudeLui faisait du désert‖ craindre la solitude.Partout rêveuse et triste‖ où Cédar n’était pas,La crainte à son aspect‖ ralentissait ses pas ;Elle restait muette,‖ immobile et confuse,Comme un enfant surpris‖ et qu’une mère accuse,Ou comme Ève devant‖ le père des humains,Tenant le fruit coupable‖ encore dans ses mains.Quelquefois, sans oser‖ lui parler la première,Elle posait le lait‖ du jour sur une pierreSans rien dire, et, pendant‖ qu’il ne la voyait pas,Derrière les cyprès‖ s’en allait à grands pas ;Puis cent fois, pour le voir,‖ vainement retournée,Emportait du malheur‖ pour toute une journée.D’autres fois, sous les ifs‖ s’asseyant loin de lui,Sa main à son menton‖ servant de point d’appui,Elle le contemplait‖ des heures en silence,Comme un être qu’on n’ose‖ admirer qu’à distance ;Et son esprit absent,‖ malgré ses yeux ouverts,Semblait suivre du cœur‖ des songes dans les airs ;Puis elle les baissait‖ si tristement à terre,Que Cédar ne pouvait‖ s’éloigner ni se taire,Mais que, s’approchant d’elle,‖ et d’un ton de voix doux,Il parlait le premier,‖ et disait : « Qu’avez-vous ? »Alors, comme quelqu’un‖ qu’en sursaut on secoue,Il lui tombait des yeux‖ deux gouttes sur la joue :Avec un faux sourire‖ elle les essuyait,Puis avec les pensers‖ la tristesse fuyait ;Tout son cœur s’exhalait‖ dans de douces paroles ;Sa tendresse enfantine‖ avait des larmes folles,Et semblait s’enivrer‖ de son délire, exprèsComme pour oublier‖ que la mort était près.
Or la charmante enfant,‖ pleine de sa pensée,Marchait en revenant‖ la paupière baissée,Et distraite au retour‖ ne s’apercevait pasDe l’admiration‖ qu’excitaient ses appas ;Ou, quand elle sentait‖ des yeux d’homme sur elle,Son dédain s’affligeait‖ de leur paraître belle.Elle eût voulu, cachée‖ ou laide aux yeux d’autrui,N’être visible et belle‖ ici-bas que pour lui !Mais ses rayons en vain‖ voilés d’indifférenceN’en répandaient pas moins‖ l’extase et l’espérance ;Et les fils de Phayr,‖ qui d’elle s’enivraient,De son choix différé‖ tous les jours murmuraient.« Quand la fleur de la vigne‖ a parfumé la plaine,Disaient-ils, que la grappe‖ est colorée et pleine,On ne la laisse pas,‖ aux pampres serpentants,Attendre une autre fleur‖ et de seconds printemps.L’enfant lève les bras,‖ la respire et la cueille,Sans quoi l’automne pâle‖ en vient jaunir la feuille,Et les vents de l’hiver‖ soufflent et font tomberLes grains, que les oiseaux‖ viennent lui dérober. »Les pères mécontents‖ à la fin s’entendirentPour parler à Phayr ;‖ trois vinrent et lui dirent,Et tous hochaient le front‖ pendant que l’un parlait :« Quand la brebis regimbe‖ et refuse son lait,Père, la laisse-t-on‖ au gré de ses capricesLe perdre avec sa laine‖ au flanc des précipices ?Non : le berger soigneux‖ approche son petit,Qui bêle à ses côtés‖ de soif et d’appétit ;Et, fléchie à sa voix,‖ de sa blanche mamelleLe lait qu’elle retient‖ entre ses doigts ruisselle.Quand la poule et le paon,‖ qui pondent à l’écart,Vont semer sous les bois‖ leurs œufs faits au hasard,Les laisse-t-on ainsi‖ sans nid et sans famillesSemer pour le renard‖ leurs fécondes coquilles ?Non : l’enfant du foyer‖ va les chercher au loin,Sur le duvet des bois‖ les rassemble avec soin,Et la mère, le soir,‖ qui revient et les trouve,Sous son cœur qui s’échauffe‖ avec amour les couve ;Et bientôt les poussins‖ s’étant multipliésSe répandent dans l’herbe‖ et gloussent sous nos piés. »
Le vieillard et Selma‖ comprenaient ce langage,Où le désir voilé‖ ne parlait qu’en image ;Et quand ils le voulaient‖ eux-mêmes répéter,Par caprice, l’enfant‖ refusait d’écouter ;Ou bien, plissant sa lèvre‖ en relevant l’épaule,Allait au bord de l’eau‖ pleurer au pied d’un saule.
Chacun des prétendants,‖ vainement rebuté,Essayait à son tour‖ de fléchir sa beauté,Et, suivant de ces jours‖ le poétique usage,Interrogeait son cœur‖ dans un muet langage.Avant de révéler‖ leurs vœux inaperçus,Ils parlaient quelque temps‖ en emblèmes reçus ;Et la vierge, muette‖ et répondant de même,Acceptait, refusait,‖ suspendait en emblème.
Asgor, fils d’Abniel,‖ choisit dans le troupeauLe plus doré de poil‖ des petits du chameau,Et, le mettant la nuit‖ parmi les jeunes bêtesDont la vierge au réveil‖ devait compter les têtes,Il se cacha pendant‖ que le sien défilait,Pour voir si sa pitié‖ lui donnerait le lait ;Mais, au lieu de mener‖ le petit aux chamelles,La vierge l’écarta‖ de toutes les mamelles,Et le laissa tout seul,‖ aux ronces d’alentour,De tristesse et de soif‖ crier tout un long jour ;Et l’amant, le front triste‖ et la vue offensée,S’en alla sans parler,‖ vaincu par sa pensée.
Abna, fils de Kalem,‖ dans un nid de roseauApporta près du seuil‖ des œufs volés d’oiseau.Si la fille, de l’antre‖ en sortant vers l’aurore,Recueillait ces œufs blancs‖ pour qu’ils pussent éclore,Et, se montrant neuf jours‖ soigneuse à les sauver,Sous l’aile du ramier‖ les regardait couver,Le jeune amant saurait‖ qu’un regard favorableCouverait son amour‖ comme l’œuf dans le sable.À la porte de l’antre‖ il veillait incertain :Mais la vierge distraite‖ en sortant le matin,Voyant les œufs posés‖ dans le nid sur la mousse,Leur donnant du pied gauche‖ une forte secousse,Les fit en se brisant‖ rouler sur le rocher ;Et le fils de Kalem‖ n’osa plus s’approcher.
Zebdani, fils d’Ormid,‖ vint, la nuit, à l’entréeDe l’abri de Phayr,‖ place aux dieux consacrée,Dans la poudre du seuil‖ par Selma balayé,Imprimer en secret‖ la marque de son pié.Si la vierge au réveil,‖ en s’échappant de l’antre,Voyant ce pas écrit‖ sur la place où l’on entre,Le gardait sur le seuil‖ au lieu de l’effacerEt posait à côté‖ le sien pour l’y tracer,Le jeune homme, de loin‖ attendant ce symbole,Entendrait sans accents‖ et lirait sans parole,Et saurait de lui-même,‖ à ce signe épié,Qu’un autre pas suivrait‖ la trace de son pié.Mais la vierge, au matin,‖ en sortant la première,Et voyant ce pas d’homme‖ empreint sur la poussière,L’effaça de son doigt‖ sur ce sable mouvant,Et d’un geste hautain‖ jeta la cendre au vent ;Et Zebdani, voyant‖ sa trace ainsi détruite,Pleura son vain amour,‖ rougit, et prit la fuite.
Les mères à Selma‖ vinrent dire à leur tour :« Peut-être que son cœur‖ cache un secret amour,Et que, dans la pudeur‖ dont la rougeur lui monte,Elle craint de nommer‖ celui qui fait sa honte ?Nous-mêmes forçons-la‖ de dire, à son insu,Le désir que son œil‖ parmi tous a conçu ;Quand son visage aura‖ révélé sa pensée,La flamme de nos fils‖ sera récompensée. »Et Selma consentit ;‖ et, quand le jour baissa,Sur le cœur de l’enfant‖ l’épreuve commença.
Daïdha vers le soir,‖ des prés verts revenue,Était debout, au fond‖ de la caverne nue ;De son front ondoyant‖ ses cheveux déliésTombaient de toutes parts‖ de sa tête à ses pieds :Noyant de leurs flots noirs‖ le sein et les épaules,Comme ces verts rameaux‖ des frênes et des saules,Qui, du sommet du tronc‖ vers le sol refoulés,Penchent jusqu’au gazon‖ leurs jets échevelés,D’où les pleurs du matin‖ distillent goutte à goutte,D’une ombre transparente‖ ils l’enveloppaient toute.On eût dit une nuit‖ sous son voile de jais,Si le vent quelquefois,‖ en soulevant le dais,N’eût fait sous chaque haleine‖ ondoyer une tresse,Et, découvrant un peu‖ le sein sous sa caresse,N’eût laissé par éclairs‖ le rayon l’entrevoir,Comme à travers la feuille‖ une étoile le soir.Or, sous ce noir réseau‖ que perçait cet albâtre,On entendait sa voix‖ et son rire folâtre ;Et sa mère lui dit :‖ « Commençons, si tu veux ! »Et relevant de terre‖ un pan de ses cheveux,Elle les déplia‖ des doigts en large voile,Ainsi qu’un tisserand‖ qui prépare sa toile,Et qui noue au métier,‖ avant de le tisser,Le fil où sous le fil‖ la trame va glisser.Puis approchant des fleurs‖ et des fibres trempéesDes feuilles du palmier‖ par l’hiver découpées,Et des perles du fleuve‖ et des grains de carmin,Elle les lui tendait‖ en avançant la main ;Et, les recevant d’elle‖ en se penchant, sa fille,Dans l’épine au long dard‖ qui lui servait d’aiguille,Comme fait le pêcheur‖ des mailles d’un filet,Aux fibres du palmier‖ toutes les enfilait ;Et les glissant ensuite‖ entre les fils d’ébène,Si fins qu’ils frémissaient‖ au contact d’une haleine,Passait et repassait‖ son aiguille à travers.Cette trame de fleurs‖ et ces dessins diversAccomplissaient ainsi,‖ des pieds à la ceinture,Le voile aérien‖ donné par la nature.À mesure qu’en nœuds‖ la vierge le tressait,Ce tablier flottant‖ d’éclat se nuançait :Son aiguille avec art,‖ parmi les roses blanches,Associait l’azur‖ des yeux bleus des pervenches,Et les œufs du lotus‖ et les boutons vermeils,Et tous les lis des eaux,‖ étoiles ou soleils,Et sur la nacre en feu‖ des petits coquillagesFaisait de l’oiseau-mouche‖ éclater les plumages.Ce voile contentait‖ cet instinct de beautéQue la vierge reçoit‖ de sa virginité ;De plantes, de parfums‖ et d’éclat revêtue,Quand du jeune homme ainsi‖ sa sœur frappait la vue,Il eût cru voir marcher‖ un symbole de fleurs,Et ce corps idéal,‖ ces odeurs, ces couleurs,D’un triple enivrement‖ berçant les sens et l’âme,Fascinaient la pensée‖ et précédaient la femme.Quand la dernière brise‖ avait fané les lisDont ces tissus flottants‖ odoraient embellis,Quand la dernière rose‖ expirait sur sa tige,On en renouvelait‖ l’industrieux prestige :C’était un jour de fête,‖ où, fuyant à l’écart,Les femmes pour charmer‖ luttaient d’amour et d’art.Mais, pour broder ainsi‖ la trame fugitive,Il fallait la tenir‖ d’une main attentive ;Car si ce doux travail‖ était interrompu,Si des cheveux tissés‖ un seul était rompu,La trame, s’échappant‖ des doigts de l’ouvrière,Comme un filet sans nœuds‖ s’écoulait tout entière ;Et la beauté soudain‖ regardait tout en pleursÀ ses pieds ce monceau‖ de plumes et de fleurs.
Or, au moment précis‖ où la trame qui glisseDemande plus de soin‖ à la main qui la tisse,À la porte de l’antre‖ un grand bruit s’entendit ;Une femme à grands pas‖ se précipite, et dit :« Asgor, fils d’Abniel,‖ est tombé dans le fleuve ! »Et Selma, qui feignait,‖ pour accomplir l’épreuve.Levant les bras au ciel,‖ fit un cri de douleur.L’effroi sur Daïdha‖ répandit sa pâleur :Une larme roula‖ témoin de sa pensée,Et sa main suspendit‖ la trame commencée.Mais il ne tomba pas‖ une fleur de sa main,Et ses doigts tout tremblants‖ la reprirent soudain.
Une autre vint, et dit :‖ « Abna, j’en tremble encore !Dans le fond des forêts‖ un lion le dévore !Ses frères, dont sa mort‖ a glacé les regards,Pour les ensevelir‖ cherchent ses os épars. »À cet affreux récit‖ les femmes se troublèrent,Les larmes, les clameurs,‖ les gestes redoublèrent ;Sur ses genoux émus‖ l’enfant fléchit un peu,Mais l’aiguille trembla‖ sans rompre un seul cheveu.Une troisième accourt :‖ « Ô jour, jour de misères !Pleurez, yeux de Phayr !‖ frappez vos seins, ô mères !De la race d’Ormid‖ tout l’espoir est fini.La flèche des chasseurs‖ a percé Zebdani !Et l’antre, déjà plein‖ de silence et d’alarmes,Retentit, à ce nom,‖ de sanglots et de larmes,Et Daïdha pleura‖ ses trois frères chéris.Mais ni le cœur brisé,‖ ni les pleurs, ni les crisNe firent de ses doigts‖ abandonner la trame ;La terre la laissa‖ maîtresse de son âme ;Et chaque coup au cœur‖ par la vierge reçuSuspendait son travail‖ sans briser le tissu.
Au peu d’impression‖ des sinistres nouvelles,Les mères sans parler‖ échangèrent entre ellesUn regard scrutateur‖ que l’enfant ne vit pas ;Une d’elles sortit,‖ et revint à grands pas :« Ô perte de Phayr,‖ dit-elle ; les esclavesDans la confusion‖ ont brisé leurs entraves ;Et Cédar, ô Phayr,‖ ton trésor, ton appui…– Cédar ! dit le vieillard,‖ eh bien ? – Il s’est enfui ! »À ces mots, à ce nom‖ chéri, la jeune filleDe ses doigts entr’ouverts‖ laissa tomber l’aiguille ;Le tremblement du fil‖ fit rompre les cheveux,Les mailles sous leur poids‖ coulèrent nœuds à nœuds,Et, foulant sous ses pieds‖ la trame répandue,Daïdha s’élança‖ vers l’entrée éperdue ;Mais les femmes soudain‖ ouvrant toutes leurs bras,Et Selma courroucée,‖ entravèrent ses pas :« À l’opprobre, dit-elle,‖ ô fille, sois moins prompte !Rentre ! de tout cela‖ rien n’est vrai que ta honte !Rien n’est vrai que le cri‖ qui vient de te trahir,Cri qui refoule au cœur‖ tout le sang de Phayr !Le fruit mûr de Selma‖ pour la dent de l’esclave !Ô mères, écrasez‖ la fille qui nous brave !Dieux, qui me trahissez,‖ brisez-vous sur le seuil !Antres, tombez sur elle,‖ et soyez son cercueil !Oh ! cachez ce mystère,‖ ô mères, à vos filles :L’horreur s’en répandrait‖ dans toutes les familles :Les sœurs en parleraient,‖ et se diraient : « Sais-tu» Que pour un vil esclave‖ un cœur libre a battu ? »Et le sang des aïeux,‖ s’il savait ce mystère,De honte et de courroux‖ bouillonnerait sous terre !De ce seuil profané‖ fuyez toutes !… Et toiQui jadis fus ma fille‖ et n’es plus rien pour moi,Dans la nuit de la honte‖ et de la terre rentre !Que jamais ton secret‖ ne sorte de cet antre !Que jamais sur tes yeux‖ ne tombe l’œil du jourJusqu’à ce que ton fiel‖ ait bu tout ton amour,Jusqu’à ce que, tes pleurs‖ rendant ta lèvre amère,Tu viennes à mes pieds,‖ et me dises : « Ma mère,» J’ai lavé cette tache‖ avec l’eau de mes yeux :» Unissez votre fille‖ au fils de vos aïeux ! »Et prenant Daïdha‖ par une longue tresse,Comme un chien qu’aux forêts‖ le chasseur mène en laisse,Elle la conduisit‖ au fond de l’antre obscur,Où des racines d’arbre‖ avaient fendu le mur,Et par ses noirs cheveux‖ aux racines liée,Elle la laissa là‖ comme une âme oubliée.Aux genoux de Phayr,‖ Selma dans son courrouxCria : « Tuons l’esclave,‖ ou l’opprobre est sur nous ! »Mais le vieillard lui dit :‖ « Ô cœur léger de femme,Quel crime a-t-il commis‖ pour une mort infâme ?Si ma pierre aujourd’hui‖ tombe, est-ce que demainTes lèvres sans horreur‖ pourront toucher ma main ?Est-ce un crime au lion‖ d’étaler sa crinière ?Est-ce un crime au soleil‖ d’éblouir la paupière ?Est-ce un crime à Cédar‖ si son front prosternéÀ séduit d’un enfant‖ le regard fasciné ?Ai-je donc tant vécu‖ pour ignorer, ô femmes !Qu’un regard de pitié‖ n’enlace pas vos âmes,Et que le cours du fleuve‖ est moins capricieuxQue le cœur d’un enfant‖ pris d’amour par les yeux ?Crois-moi, ce qu’un vent porte,‖ un autre vent l’enlève ;Chaque heure a sa pensée,‖ et chaque nuit son rêve :L’âge éteint de lui-même‖ un feu sans aliment.Sépare quelques jours‖ la fille de l’amant :Envoyons-le garder‖ sur la montagne sombreCes troupeaux dont ses soins‖ ont augmenté le nombre ;Tiens ta fille captive‖ et seule, loin de lui,Jusqu’à ce que ses yeux‖ aient noyé son ennui.Un autre amour naîtra ;‖ car le cœur est une ondeQui jamais ne tarit,‖ murmurante et profonde,Et qui, lorsque la main‖ s’oppose à ses détours,Se creuse un autre lit‖ et prend un autre cours. »Puis touchant ses cheveux‖ de sa main paternelle,Comme un lion clément‖ qui lèche une gazelle,Avec de tendres mots‖ dont l’accent la calma,Il assoupit le cœur‖ et les yeux de Selma.Le sommeil descendit‖ dans l’antre de l’aïeule ;Et, dévorant son cœur,‖ Daïdha resta seule.
Cependant, quand aux eaux‖ le troupeau descendit,Par des bouches de femme‖ un bruit se répandit :La perle de Phayr‖ perdue et profanée !Par l’œil de l’étranger‖ Daïdha fascinée !Un murmure d’horreur‖ de toutes parts monta ;La foule vers Cédar‖ courut et s’ameuta.L’esclave poursuivi,‖ sans armes et sans juge,Près du seuil de Selma‖ vint chercher un refuge.Mais, devançant ses pas,‖ les mères, les enfants,Et de son front courbé‖ ses rivaux triomphants,Excités par la haine‖ et par la jalousie,Satisfaisaient sur lui‖ leur lâche fantaisie.« C’est donc toi, criaient-ils,‖ qui de nos chastes sœurs,Vil chacal de la nuit,‖ nous dérobes les cœurs !À toi, honteux muet‖ qui n’es pas même un homme,Brute qui ne sais pas‖ le nom dont on te nomme ;Toi sur qui le regard‖ en tombant se salit,Que l’onagre et le chien‖ chasseraient de leur lit ;À toi la fleur des yeux‖ que notre âme respire ?Daïdha ? » Puis mêlant‖ la rage avec le rire,L’un a l’envi de l’autre‖ inventait un affront,Lui lançait la poussière‖ ou la salive au front ;Et, n’osant par la mort‖ satisfaire leur rage,Chacun lui prodiguait‖ le supplice et l’outrage.Quand leur vil cœur enfin‖ d’insultes fut vidé,Il resta sur la terre‖ à demi lapidé.Les frissons de la mort‖ sur ses tempes glissèrent,Et de haine assouvis‖ les tigres le laissèrent.
Aux cris de ton Cédar‖ sous la fronde abattu,Pauvre vierge enchaînée,‖ hélas ! que faisais-tu ?Sans oser réveiller‖ sa mère qui sommeille,Chaque insulte arrivait‖ de loin à son oreille :La raillerie amère‖ et l’outrageux affrontLa meurtrissaient au cœur‖ et lui montaient au front ;Son âme bondissait‖ dans son sein, de colère,Comme un fruit qui remue‖ au ventre de sa mère ;Chaque coup que la roche‖ entendait retentir,Ses membres tressaillants‖ croyaient le ressentir ;Chaque élan que l’horreur‖ donnait à sa poitrine,D’une égale secousse‖ ébranlait la racine :Et ses cheveux aux rocs‖ par sept nœuds attachés,De secousse en secousse‖ étaient presque arrachés.Aux coups sourds, aux accents‖ de cette voix plaintive,Elle essayait en vain,‖ de sa main convulsive,De dénouer l’entrave‖ où ses pas étaient pris ;La sueur ruisselait‖ de ses membres meurtris,Et le nœud sous l’effort‖ se serrait davantage.Enfin, dans un moment‖ de colère sauvage,Comme un renard captif,‖ par l’enfant entravé,Qui lime avec ses dents‖ l’anneau qu’on a rivé,Rongeant entre ses dents‖ sa noire chevelure,Et de ses nœuds rompus‖ déliée à mesure,Elle coupa sa chaîne,‖ et, s’élançant dehors,Un sourd gémissement‖ la guida près du corps.Sur la croupe des monts,‖ la lune à demi pleineRasait la feuille sombre‖ et débordait à peine,Et les troncs noirs, coupant‖ ses rayons encor bas,N’étaient qu’un crépuscule‖ où tâtonnaient ses pas.Elle en adoucissait‖ la chute sur la terrePour que l’herbe muette‖ en gardât le mystère,Et, la tête penchée‖ et les bras en avant,Marchait comme la biche‖ en écoutant le vent.Le souffle entrecoupé‖ d’une haleine oppresséeLui découvrit Cédar ;‖ vers la terre baissée,Et relevant ses bras‖ par l’horreur écartés,Elle couvait des yeux‖ ses traits ensanglantés.L’esclave évanoui‖ sur un monceau de pierres,La pâleur sur le front,‖ la nuit sur ses paupières,Des flèches dans le corps,‖ sous l’excès du tourmentAvait de sa douleur‖ perdu le sentiment.Il était dans ce calme‖ où, du coup étourdie,Du sommeil à la mort‖ l’âme nage engourdie.D’une froide sueur‖ ses membres découlaient,Quelques filets de sang‖ sur sa peau ruisselaient ;Et son chien, resté seul,‖ flairant chaque blessure,De sa langue d’ami‖ les léchait à mesure.Sur le corps de Cédar‖ se penchant à demi,Elle prêta l’oreille‖ à son souffle endormi ;Et sentant le cœur chaud‖ sous sa main battre encore,Et voyant la couleur‖ sous ses baisers éclore,L’espérance rendit‖ la force à son amour.Elle arracha du corps‖ les flèches tour à tour,De ces dards sans tranchant‖ blessure peu profonde ;Elle baisa la tempe‖ atteinte par la fronde ;Dans le creux de sa main‖ allant chercher de l’eau,Des souillures du sang‖ elle étancha la peau ;Elle cueillit dans l’herbe,‖ aux rayons de la lune,Des simples feuille à feuille ;‖ elle en étendit une,Toute trempée encor‖ du baume frais des cieux,Sur chaque meurtrissure‖ où pleurèrent ses yeux ;Elle les attacha‖ comme un bracelet d’ambre,Qu’une amoureuse main‖ enlace à chaque membre ;Elle enleva tout poids‖ de son sein comprimé,Pour qu’au souffle de l’air‖ il s’ouvrît ranimé ;Puis, à côté du corps,‖ s’asseyant sur la mousse,Soulevant dans ses bras‖ la tête sans secousse :« Cédar ! lui criait-elle,‖ oh ! parle, éveille-toi !Les méchants sont partis,‖ rouvre les yeux, c’est moi !Ton sang ne coule pas,‖ ô l’époux de mes songes !Mes cheveux sont coupés‖ et t’ont servi d’éponges,Mes genoux sont ton lit ;‖ ta tête est sur mon bras,Mon souffle est sur tes yeux :‖ ne t’éveille-t-il pas ? »
Qui n’eût pas réveillé‖ la voix si près, si tendre ?Sans revivre à l’instant‖ Cédar ne put l’entendre.Un soupir lui rendit‖ le regard et la voix :« Ô Daïdha ! dit-il,‖ est-ce vous que je vois ?Est-ce toi, cher regard,‖ ô douce fiancée,Qui rends l’air à mon sein,‖ le jour à ma pensée ?Est-ce toi dont la bouche ?‖… Ô ciel ! fuis, enfant, fuis !Sais-tu ce qu’ils ont dit ?‖ d’où je viens ? où je suis ?Sais-tu qu’à leur courroux‖ dénoncé par ta mère,Je mourais pour t’aimer ;‖ et tu meurs si… – Mon frère,Dit-elle en lui fermant‖ les lèvres d’un baiser,Non, je ne fuirai pas,‖ dût leur main m’écraser !Puisqu’à travers nos yeux‖ la malice des femmesÀ découvert l’amour‖ dans les plis de nos âmes,Cet amour que nos cœurs‖ ne s’étaient dit jamais,Qu’il parle et que je meure !‖ Oui, c’est toi que j’aimais !Oui, c’est toi, toi qu’avant‖ d’avoir vu ton visage,Dans mes rêves d’enfant,‖ j’embrassais en image !C’est toi que je voyais‖ quand je fermais les yeux,Comme on voit dans la mort‖ l’esprit de ses aïeux !Lorsque tu descendis,‖ qui sait ? du ciel peut-être,Sans t’avoir jamais vu,‖ je crus te reconnaître.Je reçus de ta main‖ le salut de mes jours,Sans m’étonner du bras‖ qui vint à mon secours :À l’amour dont mon cœur‖ ne sait pas la naissance,Le ciel n’ajouta rien‖ par la reconnaissance ;Mais la tendre pitié‖ l’enfonça dans mon cœur,Comme en foulant la graine‖ on fait germer la fleur.À leurs inimitiés‖ opposant ma tendresse,J’égalais à leurs maux‖ ma pitié vengeresse,Et plus ils t’écrasaient‖ à terre devant moi,Plus dans mon cœur saignant‖ je me donnais à toi !Quel lien l’un vers l’autre‖ attire ce qui s’aime ?Vers l’arbre où tu dormais‖ mes pieds allaient d’eux-même ;L’herbe ne sentait pas‖ ces pieds légers marcher,Qui du sol, au retour,‖ ne pouvaient s’arracher !Rentrée avec ton ombre‖ au fond de nos demeures,Mon ennui dans le ciel‖ comptait toutes les heures ;J’aurais voulu dormir‖ ou retrancher du jourCelles qui séparaient‖ le départ du retour !Je remplissais de toi‖ ce vide des journées.Comme ces plantes d’or,‖ vers le soleil tournées,Qui regardent toujours‖ où leur astre est monté,Mon âme regardait‖ toujours de ton côté ;Les accents de ta voix‖ restaient dans mon oreille,Comme ceux de l’enfant‖ que sa mère réveille.Dans le silence en moi‖ toujours je t’entendais ;Tu me disais… que sais-je ?‖… et je te répondais ;Et dans ces entretiens‖ tu me parlais de chosesQui sur ma joue en feu‖ faisaient monter les roses !Et puis je regardais,‖ tout le cœur suspendu,Si les autres aussi‖ n’avaient rien entendu,Si l’on n’avait pas vu‖ rougir ma joue heureuse !Mais en venant vers toi,‖ je me sentais peureuse,Et je ne trouvais rien‖ à te dire, et souvent,Pour qu’il te le rendît,‖ je le disais au vent !Oh ! n’en disait-il rien‖ à ta tendre pensée,Quand, relevant sur moi‖ ta paupière baissée,Comme écoutant quelqu’un‖ qui te parlait tout bas,Tu commençais des mots‖ que tu n’achevais pas ?
» Je n’étais qu’une enfant‖ alors ! mais à mesureQue la lune en changeant‖ rendait ma raison mûre,Tout ce bonheur partit‖ et tout l’amour resta :Tu sais comme entre nous‖ le regard s’attrista !Oh ! mais tu ne sais pas,‖ je te cachais, ô frère !Que de pleurs ma pitié‖ donnait à ta misère.En voyant profaner‖ sous d’indignes liensCelui dont les regards‖ faisaient baisser les miens,Celui qui, dépassant‖ les épaules mortelles,Semblait un dieu dont l’homme‖ aurait volé les ailes,Je me disais, le front,‖ devant toi prosterné :« C’est pour l’amour de moi‖ qu’il languit enchaîné !» C’est pour moi que ce front‖ dont mes yeux sont le culte» Obéit sans murmure‖ à l’enfant qui l’insulte ;» C’est pour moi qu’à jamais‖ il se laisse fouler» Par ceux que d’un seul geste‖ il a fait reculer ! »Et mon cœur indigné‖ se haïssait lui-mêmePour avoir de son rang‖ dégradé ce qu’il aime :Et j’aurais tout donné‖ cent fois pour secouerCes chaînes de ton corps,‖ ou pour m’y dévouer.Tes bras ennoblissaient‖ à mes yeux ces entraves,Et pour les partager‖ j’enviais les esclaves !Et de ta servitude‖ épousant chaque affront,Sur mes genoux meurtris‖ je me frappais le front ;Et mes yeux ruisselaient‖ comme deux sources pleines,Et mon sein étouffait‖ et coupait mes haleines,Et des soleils entiers‖ je sanglotais tout basPour que tes pieds vers moi‖ ne se tournassent pas !Et, de peur d’éveiller‖ contre toi d’autres haines,Je lavais au retour‖ mes yeux dans les fontaines ;Derrière mes regards‖ j’enfonçais mon chagrin,Et le nuage au cœur‖ laissait mon front serein.
» Mais à quoi m’a servi‖ ma prudence insensée ?Mes mains à ton nom seul‖ ont trahi ma pensée.J’ai méprisé leurs fils ;‖ ils ont appris pourquoi :Leur lâche inimitié‖ va se venger sur toi.Ils ont déjà frappé‖ de flèches et de pierresCes membres tout baignés‖ de l’eau de mes paupières.N’ai-je pas entendu‖ leur sinistre projet ?Ils reviendront demain‖ achever leur forfait :Leur crainte de Phayr‖ retarde ton supplice ;Mais ma mère au vieillard‖ a demandé justice :Son orgueil veut couvrir‖ par la mort et l’oubliLa honte de son sang‖ dans mon cœur avili.Tu mourras sous leur pierre‖ ou tu vivras d’outrages,Si la fuite à l’instant‖ ne trompe tant de rages.Va, fuis sans regarder‖ derrière, et sans retour,Fuis, emporte avec toi‖ ma vie et mon amour !Par la flèche des yeux‖ mortellement blessée,Je mourrai vite ici‖ des coups de ma pensée :Les gouttes de mes yeux‖ étoufferont mon cœur,Comme l’ondée abat‖ et défeuille la fleur ;Mais fidèle à ta trace,‖ ô frère de mon âme,Nul enfant du désert‖ ne m’appellera femme ;Et s’il est sous la terre,‖ au pays des aïeux,Une terre où l’esclave‖ a des sœurs et des dieux,Échappant aux fureurs‖ de leur haine jalouse,J’irai t’y préparer‖ la couche de l’épouse,Et, rejoints pour toujours‖ sous d’autres firmaments,Nous irons nous aimer‖ dans le ciel des amants ! »
En lui parlant ainsi,‖ les lèvres sur la joue,Entre les cils des yeux‖ que le sanglot secoueLes gouttes de ses pleurs‖ filtraient comme un ruisseau ;Et Cédar, sur son front‖ sentant tomber leur eauPar sa lèvre altérée‖ ardemment recueillie,De ce cœur qui se fond‖ buvait jusqu’à la lie.Au son de cette voix‖ dans son âme entenduIl demeurait muet,‖ enivré, suspendu,N’osant d’un mouvement,‖ d’un coup d’œil ou d’un geste,Arrêter de l’amour‖ l’épanchement céleste :Comme un homme altéré,‖ qui trouve en son cheminL’enfant qui vient du puits‖ une amphore à la main,Colle sa lèvre ardente,‖ et sans reprendre haleineÉpuise jusqu’au fond‖ la coupe toute pleine.Par leur baume divin‖ chacun de ces accentsChangeait en volupté‖ l’angoisse de ses sens :Son sang ne coulant plus‖ de la moindre blessure,Rappelé vers le cœur,‖ s’arrêtait à mesure ;Il ne sentait pas plus‖ ses membres douloureuxQu’au retour du printemps‖ le lion amoureuxQue le rugissement‖ de la lionne appelle,Bondissant sur ses pas,‖ le feu dans sa prunelle,Laissant aux rocs aigus‖ sa crinière et son sang,Ne sent, dans ses transports,‖ l’épine dans son flanc.Cet amour qu’il buvait‖ sur sa lèvre glacéeAvait en un seul sens‖ concentré sa pensée.Mais quand la voix tremblante‖ et muette eut tout dit,Il ne se leva pas‖ de terre : il en bondit,Ses cheveux ondoyants‖ comme sous la tempête,Élevant ses deux mains‖ au niveau de sa têteEt les frappant ensemble‖ au-dessus de son front.Courant d’un arbre à l’autre,‖ en embrassant le tronc,Sans paraître écouter‖ la voix qui le rappelle,Il décrivit trois fois‖ un grand cercle autour d’elle ;Puis se précipitant‖ à ses pieds à genoux :« Toi m’aimer, Daïdha !‖ dit-il, moi ton époux !Rêver de ton amour‖ la nuit, croire t’entendre !M’enivrer de ces pleurs‖ que tu viens de répandre !Et reposer encor‖ ma tête sur tes brasPendant qu’ainsi toujours‖ tu me regarderas ?Ressentir sur mon cou‖ l’haleine de ta bouche,Comme l’eau qui frémit‖ sous le vent qui la touche ?Me cacher tendrement‖ le front sous tes cheveux,Ton souffle dans mon souffle‖ et mes yeux dans tes yeux ?Et partir, moi ! m’enfuir,‖ craignant les coups du lâche ?Oh ! béni soit cent fois‖ le joug dont il m’attache !Que m’importent leurs coups ?‖ Tiens, vois, je suis guéri ;Sous ta lèvre à l’instant‖ tout mon sang a tari !À ce prix, Daïdha,‖ que mille fois je meure,Car je vis mille fois‖ dans une pareille heure !… »Il arracha des mains‖ et foula sous ses piedsLes feuillages de simple‖ à ses membres liés ;Mais portant les cheveux‖ à ses lèvres brûlantes :« Cheveux de Daïdha,‖ soyez mes seules plantes !De mon terrestre Éden‖ vous ombragez la fleur !Vous prenez pour grandir‖ votre suc dans son cœur !Vous embaumez les airs‖ de vos pures haleines !Je vous arroserai‖ du pur sang de mes veines ! »De ses baisers de flamme‖ il les couvrit cent fois,Et comme des anneaux‖ les noua sur ses doigts.
Passant à chaque mot‖ de la mort au sourire,Daïdha sans parler‖ contemplait ce délire.Dans ses bras recourbés‖ il la prit triomphant,Comme dans son berceau‖ la mère son enfant ;Il l’enleva de terre‖ en gémissant de joie,Et ravi de montrer‖ aux étoiles sa proie,L’élevant à son cœur‖ sans en sentir le poids,Il la porta muette‖ aux profondeurs des bois :« Fuyons, lui disait-il‖ à lèvres demi-closes,Pour que la lune au ciel‖ n’entende pas ces choses.Son rayon sur les eaux‖ semble épier nos pas ;Fuyons, pour qu’à ta mère‖ il ne les montre pas ! »Et la vierge en tremblant‖ lui rendait ses caresses,Nouait son cou robuste‖ avec ses longues tresses,Et croyait, en sentant‖ son souffle sur ses yeux,Que le vent emportait‖ son esprit dans les cieux.« Ô Cédar ! disait-elle,‖ ô que la mort est forteQuand on y court ainsi‖ sur l’amour qui vous porte !Ô Cédar ! disait-elle,‖ emporte où tu voudrasL’esclave de ton cœur,‖ dont la chaîne est ton bras ;Sauve-toi de leurs fers‖ dans ce seul cœur de femme ;Sois l’esclave de tous‖ et le roi de mon âme !Oh ! que n’ai-je, ô Cédar !‖ cent cœurs et cent beautésPour te rendre en amour‖ tant de félicités ? »
Loin du jour importun,‖ de la lune jalouse,Penchait au bord du fleuve‖ un tertre de pelouse,Où des arbres géants‖ dans l’onde enracinésRépandaient sur son cours‖ leurs rameaux inclinés ;La végétation,‖ sous leur ombre féconde,Que nourrissait la terre‖ et désaltérait l’onde,Fourmillait à leurs pieds‖ de parfums, de couleurs ;Les pas disparaissaient‖ sous le velours des fleurs ;Et Cédar en marchant,‖ fendant ce vert nuage,En écartait les flots‖ comme un homme qui nage.Des lianes en fleur‖ qui s’enlaçaient aux troncsGrimpaient de branche en branche‖ et montaient jusqu’aux fronts,Et retombant d’en haut‖ en trame de verdure,Comme un câble rompu‖ tombe de la mâture,À des câbles pareils‖ noués s’entrelaçaient,Et formaient un faux sol‖ où les pieds enfonçaient.À ces vastes tissus,‖ des lianes moins grandesS’accrochaient à leur tour‖ pour porter leurs guirlandes.La vigne y répandait‖ ses pampres ; les citronsY dégouttaient de fleurs ;‖ les jaunes liserons,Resserrant du filet‖ les mailles diaprées,Perdaient et retrouvaient‖ leurs grappes séparées.Le vent y secouait‖ le duvet des roseaux ;Et les plumes de feu‖ des plus rares oiseauxQui tombaient de la branche‖ où leur aile s’essuie,Parsemaient ces réseaux‖ de leur flottante pluie ;L’aile des papillons‖ s’y brisait en volant ;De la lune voilée‖ un rayon ruisselant,Comme à travers la mousse‖ un filet des cascades,Venait d’un crépuscule‖ argenter les arcades.Au-dessus du gazon,‖ la trame du filet,Comme un hamac de fleurs,‖ au moindre vent tremblait ;Si l’oiseau s’y posait,‖ elle s’ébranlait toute ;Chaque humide calice‖ y distillait sa goutte.Un nuage odorant‖ d’étamines des fleurs,D’ailes de papillons,‖ d’insectes, de couleurs,Comme d’un pré trop mûr‖ qu’un pied de faucheur foule,Dans l’air éblouissant‖ s’en exhalait en foule ;Et l’haleine des nuits‖ à travers les rameauxY soufflait l’harmonie‖ et la fraîcheur des eaux.
Cédar, en s’enfonçant‖ sous les rives du fleuve,Parmi tous les secrets‖ de cette terre neuve,Avait seul découvert,‖ et souvent admiréLes mystères de paix‖ de ce lieu retiré ;Sur ce hamac de fleurs‖ souvent couché lui-même,Fermant au jour ses yeux‖ pleins de l’ombre qu’il aime,Son âme avait rêvé‖ que dans ce nid d’odeurSa colombe écoutait‖ les paroles du cœur.Souvent, en le cherchant‖ sous les troncs des platanes,L’enfant l’avait trouvé‖ sous l’arche des lianes ;Souvent, dans l’innocence‖ où s’égaraient leurs jeux,Sur ce berceau flottant‖ d’où pendaient ses cheveux,Voyant parmi les lis‖ Daïdha renversée,Au doux chant du sommeil‖ sa main l’avait bercée,Pendant qu’elle feignait‖ de dormir un moment,Puis jetait en fuyant‖ le rire à son amant.
Je ne sais quel instinct,‖ quelle vague penséeLe poussait vers ce lieu‖ dans sa fuite insensée.Était-ce un sentiment‖ aveugle de l’amour,Qui pour un tel bonheur‖ voulait un tel séjour ?Était-ce qu’adorant‖ jusqu’à l’idolâtrieIl crût partout ailleurs‖ son amante flétrie,Et qu’il trouvât la terre‖ indigne de toucherCelle que sur un ciel‖ il eût voulu coucher ?Mais, semblable au torrent‖ qui roule sur sa pente,Il fut en un clin d’œil‖ à la verte soupente.Ses bras parmi les fleurs‖ posèrent Daïdha ;De parfums sous ce poids‖ le berceau déborda ;Les calices fermés‖ de baume découlèrent ;Les oiseaux endormis‖ des branches s’envolèrent,Et, s’embarrassant l’aile‖ aux lianes des toits,Firent pleuvoir la feuille‖ et les gouttes des bois.
Cédar la regarda‖ les bras croisés de joie,En homme qui dépose‖ et ressaisit sa proie ;Puis se rapprochant d’elle,‖ il s’assit sur le bord,Comme une mère heureuse‖ auprès d’un fils qui dort ;Et, le coude appuyé‖ sur la couche embauméeQue creusait sous son poids‖ la tête bien-aimée,Il oublia, des yeux‖ en couvant son trésor,Qu’à la terre des pleurs‖ ses pieds touchaient encor,Et que la lune au ciel‖ marchait… Ce qu’ils se dirent,Les calices des fleurs,‖ les mousses l’entendirent.Les esprits dont l’amour‖ au ciel est le seul sensS’arrêtèrent d’envie‖ à ces mortels accents ;Et Cédar, aspirant‖ le ciel dans sa parole,Crut que le monde entier‖ adorait son idole.Quand les heures pourtant,‖ qu’oubliait leur amour,Firent à l’horizon‖ blanchir les bords du jour,Que les nuages d’or‖ au levant se groupèrent,Que sur le fond d’azur‖ les pics se découpèrent,Et que l’oiseau jaloux‖ dont l’amant hait la voix,L’alouette, en chantant‖ s’éleva sur les bois,Leur cœur se resserra :‖ l’incrédule paupière,Comme un coup sur les yeux,‖ repoussa la lumière.De cet oubli de l’heure‖ il fallut s’arracher :Cédar de ses liens‖ se laissa rattacher,Daïdha de baisers‖ couvrit cent fois ses chaînes ;Puis se glissant furtive‖ entre le tronc des chênesAvant que le vieillard‖ eût réveillé Selma,Sous ses cheveux épars‖ dans l’antre s’enferma.Elle-même noua‖ pour sa mère trompéeLa tresse qu’en partant‖ ses dents avaient coupée ;Et, pour son jeune époux‖ suppliant tous ses dieux,Le revit dans son cœur‖ en refermant les yeux.
Versification
- Forme
- 50 distiquess (distiques)
- Rimes
- 711((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 50 distiquess
- Mots à la rime
- a lendemain / chemin masculine, classiqueb reparaître / peut-être féminine, classiquec chameaux / rameaux masculine, classiqued vivre / suivre féminine, classiquee mois / bois masculine, classiquef l’Oronte / remonte féminine, classiquea départs / épars masculine, classiqueb précipices / génisses féminine, classiquec repos / troupeaux masculine, classiqued chamelles / mamelles féminine, classiquee entendu / pondu masculine, classiquef humaines / plaines féminine, classiqueg société / liberté masculine, classiqueh inconnues / nues féminine, classiquei rocher / percher masculine, classiquej voyages / plumages féminine, classiquek d’amour / jour masculine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb éléphants / enfants masculine, classiquec ânes / caravanes féminine, classiqued bois / voix masculine, classiquea entraves / esclaves féminine, classiqueb sœurs / sueurs masculine, classiquec lunes / dunes féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee profondes / ondes féminine, classiquef traverser / passer masculine, classiqueg descendirent / s’étendirent féminine, classiqueh soir / miroir masculine, classiqueb d’églantiers / sentiers masculine, classiquec limpide / ride féminine, classiqued cris / abris masculine, classiquee pères / mystères féminine, classiquef jour / d’amour masculine, classiqueg femmes / âmes féminine, classiqueh sien / chien masculine, classiquei reconnaître / maître féminine, classiquea fardeaux / tombeaux masculine, classiqueb pierre / lierre féminine, classiquec postérité / habité masculine, classiqued contrées / sacrées féminine, classiquee dehors / morts masculine, classiquea père / terre féminine, classiqueb remonté / raconté masculine, classiquec petite-fille / famille féminine, classiqued crier / lier masculine, classiquee têtes / tempêtes féminine, classiquef époux / nous masculine, classiqueg meurent / pleurent féminine, classiqueh bénis / nids masculine, classiquei jumelle / mamelle féminine, classiquej nuit / suit masculine, classiquek feuille / effeuille féminine, classiquel main / demain masculine, classiquea funéraire / mère féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquec couche / bouche féminine, classiqued là-bas / bras masculine, classiquee nomme-t-elle / t’appelle féminine, classiquef gazon / nom masculine, classiqueg reposes / roses féminine, classiqueh collier / crier masculine, classiquei prendre / suspendre féminine, classiquej penser / t’effacer masculine, classiquek blanche / branche féminine, classiquel flots / éclos masculine, classiquem plume / consume féminine, classiquen l’eau / oiseau masculine, classiqueb lieux / aïeux masculine, classiquec chérie / patrie féminine, classiqued cœurs / fleurs masculine, classiquee sauvages / rivages féminine, classiquef l’adoration / création masculine, classiqueg bizarres / rares féminine, classiqueh regard / hasard masculine, classiquei craindre / feindre féminine, classiquej préféré / gré masculine, classiquek l’insulte / culte féminine, classiquel mieux / dieux masculine, classiquem immondes / mondes féminine, classiquen s’étendait / lapidait masculine, classiquea mystères / pères féminine, classiqueb méchants / penchants masculine, classiquec pleine / fontaine féminine, classiqued pareils / soleils masculine, classiquea hêtre / maître féminine, classiqueb un / commun masculine, classiquec vendue / perdue féminine, classiqued mort / sort masculine, classiquee chèvres / lèvres féminine, classiquef flétris / meurtris masculine, classiqueg ligature / nourriture féminine, classiqueh trahir / haïr masculine, classiquei d’envie / vie féminine, classiquea pas masculine, classiqueb rudes / solitudes féminine, classiquec s’effrayaient / s’enfuyaient masculine, classiqued fontaines / peines féminine, classiquee airs / mers masculine, classiquef chose / pose féminine, classiqueg éblouissement / étonnement masculine, classiqueh spectacles / miracles féminine, classiquei rapports / dehors masculine, classiquej intelligence / pense féminine, classiquek souvenir / revenir masculine, classiquel trame / âme féminine, classiquem plus / confus masculine, classiquen abaissée / pensée féminine, classiqueo genoux / nous masculine, classiquea rêverie / chérie féminine, classiqueb jour / alentour masculine, classiquec nourriture / pâture féminine, classiqued voix / bois masculine, classiquee oreille / s’éveille féminine, classiquef jour / retour masculine, classiqueg douce / secousse féminine, classiqueh lui / appui masculine, classiquei aile / d’elle féminine, classiquej joyeux / yeux masculine, classiquek pleine / l’haleine féminine, classiquel dérobaient / retombaient masculine, classiquem marbre / arbre féminine, classiquea candeur / pudeur masculine, classiqueb brûlantes / plantes féminine, classiquec feu / peu masculine, classiqued embrasée / rosée féminine, classiquee cœur / langueur masculine, classiquef détendre / comprendre féminine, classiqueg bras / pas masculine, classiqueh terre / taire féminine, classiquei soir / voir masculine, classiquej toutes / gouttes féminine, classiquea troupeau / chameau masculine, classiqueb penchée / étanchée féminine, classiquec fumant / écumant masculine, classiqued l’orifice / narcisse féminine, classiquee enfermé / parfumé masculine, classiquef lèvre / sèvre féminine, classiqueg nerveux / cheveux masculine, classiqueh vibre / équilibre féminine, classiquej elle / aile féminine, classiquek jaloux / genoux masculine, classiquel trace / place féminine, classiquem yeux / mieux masculine, classiquen vue / disparue féminine, classiqueo glissant / accent masculine, classiquep absence / silence féminine, classiquer l’absence / existence féminine, classiques sentiment / tourment masculine, classiquet intérieure / heure féminine, classiquea croissait / s’accomplissait masculine, classiqueb divine / origine féminine, classiquec avili / pli masculine, classiqued flammes / femmes féminine, classiquee affront / front masculine, classiquef brave / l’esclave féminine, classiqueg aspect / respect masculine, classiqueh geste / reste féminine, classiquei commencé / pensé masculine, classiquej mène / chaîne féminine, classiquea orgueil / d’œil masculine, classiqueb sauvage / esclavage féminine, classiquec quelquefois / voix masculine, classiqued fille / famille féminine, classiquee honneur / bonheur masculine, classiquef tendre / comprendre féminine, classiqueh balance / silence féminine, classiquei s’essayer / balbutier masculine, classiquej inhabile / mille féminine, classiquek rappelait / redoublait masculine, classiquel répondre / confondre féminine, classiquea chansons / leçons masculine, classiqueb l’étude / habitude féminine, classiquec l’instant / autant masculine, classiqued symbole / parole féminine, classiquee épelé / appelé masculine, classiquef font-elles / maternelles féminine, classiqueg lui / aujourd’hui masculine, classiqueh mienne / sienne féminine, classiquei m’apprit / l’esprit masculine, classiquej pense / silence féminine, classiquek l’écouter / tenter masculine, classiquel commencée / pensée féminine, classiquem lui masculine, classiquea rivage / image féminine, classiqueb plaisir / saisir masculine, classiqued revoir / miroir masculine, classiquee l’attache / cache féminine, classiquef pas / bas masculine, classiqueg saule / épaule féminine, classiqueh d’eux / deux masculine, classiquei image / visage féminine, classiquej portrait / trait masculine, classiquek ondes / mondes féminine, classiquel mort / bord masculine, classiquem craintive / rive féminine, classiquen Selma / l’aima masculine, classiquea l’épreuve / fleuve féminine, classiqueb eaux / troupeaux masculine, classiquec apparence / préférence féminine, classiqued cours / toujours masculine, classiquea épelle / appelle féminine, classiqueb guida / Daïdha masculine, classiquec sonore / éclore féminine, classiqued prononçait / récompensait masculine, classiquee délire / redire féminine, classiquef révélé / doublé masculine, classiqueg elle / l’appelle féminine, classiqueh répondit / confondit masculine, classiquei ensemble / rassemble féminine, classiquej revenir / réunir masculine, classiquea ravie / épanouie féminine, classiqueb donnait / s’abandonnait masculine, classiquec femme / âme féminine, classiquea demanda / Daïdha masculine, classiqueb écloses / roses féminine, classiquec suivait / levait masculine, classiqued présence / absence féminine, classiquee pas / bras masculine, classiquef pensée / retracée féminine, classiqueg remplissait / pressait masculine, classiqueh mesure / nature féminine, classiquei foulait / coulait masculine, classiquek bruit / luit masculine, classiquel flamme / âme féminine, classiquem divers / l’univers masculine, classiquen d’ivresse / caresse féminine, classiqueo fois / voix masculine, classiquep campagne / accompagne féminine, classiqueq cœur / bonheur masculine, classiques prés / séparés masculine, classiquet diverse / traverse féminine, classiqueu pasteurs / fleurs masculine, classiquev s’appellent / mêlent féminine, classiquew bord / accord masculine, classiquey sens / d’accents masculine, classiquez apprise / comprise féminine, classiquea fleuve / l’épreuve féminine, classiqueb l’enfant / triomphant masculine, classiquec langage / l’image féminine, classiqued révéler / parler masculine, classiquee délire / lire féminine, classiquef lieu / Dieu masculine, classiquea intimes / sublimes féminine, classiqueb naïveté / l’humanité masculine, classiquec merveilles / oreilles féminine, classiqued traditions / illusions masculine, classiquee monde / abonde féminine, classiquef dieux / cieux masculine, classiqueg luttes / chutes féminine, classiqueh mers / divers masculine, classiquei humaines / phénomènes féminine, classiquej grandissait / l’unissait masculine, classiquek monde / féconde féminine, classiquel tarir / courir masculine, classiquem mystère / terre féminine, classiquen dormant / firmament masculine, classiqueo mère / frère féminine, classiquep paix / jamais masculine, classiqueq souterraine / haine féminine, classiquer amis / endormis masculine, classiquea écloses / choses féminine, classiqueb balbutiait / s’identifiait masculine, classiquec mère / atmosphère féminine, classiqued accents / sens masculine, classiquee l’habitude / servitude féminine, classiqueg jalouse / épouse féminine, classiqueh regards / vieillards masculine, classiquei terre / involontaire féminine, classiquej dieux / d’aïeux masculine, classiquek pierre / rivière féminine, classiquel voix / fois masculine, classiquem honte / monte féminine, classiquen maudissant / passant masculine, classiqueo périsse / supplice féminine, classiquep venait / retenait masculine, classiqueq visage / image féminine, classiquer parlait / voilait masculine, classiques ridée / idée féminine, classiquet enfant / triomphant masculine, classiqueu caresses / tristesses féminine, classiquea l’essayait / s’asseyait masculine, classiqueb tête / prête féminine, classiquec regardait / s’inondait masculine, classiqued secoue / joue féminine, classiquee brûlaient / ruisselaient masculine, classiquef peine / haleine féminine, classiqueh disait-elle / j’appelle féminine, classiquej connaître / peut-être féminine, classiquek voix / poids masculine, classiquel t’humilie / délie féminine, classiquem bras / voudras masculine, classiquen t’appelle / elle féminine, classiqueo liens / tiens masculine, classiquep ravie / vie féminine, classiqueq déplié / lié masculine, classiquer superbe / l’herbe féminine, classiques liberté / captivité masculine, classiquet empreinte / étreinte féminine, classiqueu courant masculine, classiquev écume / hume féminine, classiquew sommets / jamais masculine, classiquex imprévue / vue féminine, classiquey daim / soudain masculine, classiquez brûlante / tremblante féminine, classiqueb chaîne / m’enchaîne féminine, classiquec lien / mien masculine, classiqued cesse / laisse féminine, classiquee retour / jour masculine, classiquef j’aime / toi-même féminine, classiqueg reçu / tissu masculine, classiquei chemin / main masculine, classiquej paroles / idoles féminine, classiquek doux / courroux masculine, classiquel possède / cède féminine, classiquem viens / liens masculine, classiquen s’enfuie / s’ennuie féminine, classiquer bouche / couche féminine, classiques cieux / délicieux masculine, classiquet calmes / palmes féminine, classiqueu suspendait / demandait masculine, classiquev humide / timide féminine, classiquew aérien / chien masculine, classiquex l’attendre / surprendre féminine, classiquey moment / enivrement masculine, classiquez s’incline / colline féminine, classiquea Phayr / trahir masculine, classiquea accomplissait / s’embellissait masculine, classiqueb inquiétude / solitude féminine, classiqued confuse / accuse féminine, classiquee humains / mains masculine, classiquef première / pierre féminine, classiqueh retournée / journée féminine, classiquei lui / d’appui masculine, classiquej silence / distance féminine, classiquek ouverts / airs masculine, classiquem doux / Qu’avez-vous masculine, classiqueo essuyait / fuyait masculine, classiquep paroles / folles féminine, classiqueq exprès / près masculine, classiquea pensée / baissée féminine, classiqueb pas / appas masculine, classiquec elle / belle féminine, classiqued d’autrui / lui masculine, classiquee d’indifférence / l’espérance féminine, classiquef s’enivraient / murmuraient masculine, classiqueg plaine / pleine féminine, classiqueh serpentants / printemps masculine, classiquei cueille / feuille féminine, classiquej tomber / dérober masculine, classiquek s’entendirent / dirent féminine, classiquel parlait / lait masculine, classiquem caprices / précipices féminine, classiquen petit / d’appétit masculine, classiqueo mamelle / ruisselle féminine, classiquep l’écart / hasard masculine, classiqueq familles / coquilles féminine, classiquer loin / soin masculine, classiques trouve / couve féminine, classiquet multipliés / piés masculine, classiquea langage / image féminine, classiqueb répéter / d’écouter masculine, classiquec l’épaule / saule féminine, classiquea rebuté / beauté masculine, classiqueb usage / langage féminine, classiquec inaperçus / reçus masculine, classiqued même / emblème féminine, classiqueb bêtes / têtes féminine, classiquec défilait / lait masculine, classiquee d’alentour / jour masculine, classiquef offensée / pensée féminine, classiquea roseau / d’oiseau masculine, classiqueb l’aurore / éclore féminine, classiquec sauver / couver masculine, classiqued favorable / sable féminine, classiquee incertain / matin masculine, classiquef mousse / secousse féminine, classiqueg rocher / s’approcher masculine, classiquea l’entrée / consacrée féminine, classiqueb balayé / pié masculine, classiquec l’antre / entre féminine, classiqued l’effacer / tracer masculine, classiquef épié / pié masculine, classiqueg première / poussière féminine, classiqueh mouvant / vent masculine, classiquei détruite / fuite féminine, classiquea tour / amour masculine, classiqueb monte / honte féminine, classiquec insu / conçu masculine, classiqued pensée / récompensée féminine, classiquee baissa / commença masculine, classiquea revenue / nue féminine, classiqueb déliés / pieds masculine, classiquec épaules / saules féminine, classiqued refoulés / échevelés masculine, classiquee goutte / toute féminine, classiquef jais / dais masculine, classiqueg tresse / caresse féminine, classiqueh l’entrevoir / soir masculine, classiquei albâtre / folâtre féminine, classiquej veux / cheveux masculine, classiquek voile / toile féminine, classiquel tisser / glisser masculine, classiquem trempées / découpées féminine, classiquen carmin / main masculine, classiqueo fille / d’aiguille féminine, classiquep filet / enfilait masculine, classiqueq d’ébène / haleine féminine, classiquer travers / divers masculine, classiques ceinture / nature féminine, classiquet tressait / nuançait masculine, classiqueu blanches / pervenches féminine, classiquev vermeils / soleils masculine, classiquew coquillages / plumages féminine, classiquex beauté / virginité masculine, classiquey revêtue / vue féminine, classiquez fleurs / couleurs masculine, classiquea l’âme / femme féminine, classiqueb lis / embellis masculine, classiquec tige / prestige féminine, classiqued l’écart / d’art masculine, classiquee fugitive / attentive féminine, classiquef interrompu / rompu masculine, classiqueg l’ouvrière / entière féminine, classiqueh pleurs / fleurs masculine, classiquea glisse / tisse féminine, classiqueb s’entendit / dit masculine, classiqued douleur / pâleur masculine, classiquee pensée / commencée féminine, classiquef main / soudain masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb regards / épars masculine, classiquec troublèrent / redoublèrent féminine, classiqued peu / cheveu masculine, classiquee misères / mères féminine, classiquef fini / Zebdani masculine, classiqueg d’alarmes / larmes féminine, classiqueh chéris / cris masculine, classiquea nouvelles / elles féminine, classiquec esclaves / entraves féminine, classiqued appui / enfui masculine, classiquee fille / l’aiguille féminine, classiquef cheveux / nœuds masculine, classiqueg répandue / éperdue féminine, classiquei prompte / honte féminine, classiquej trahir / Phayr masculine, classiquek l’esclave / brave féminine, classiquel seuil / cercueil masculine, classiquem filles / familles féminine, classiquen Sais-tu / battu masculine, classiquep toi / moi masculine, classiqueq rentre / antre féminine, classiquer jour / amour masculine, classiques amère / mère féminine, classiquet yeux / aïeux masculine, classiqueu tresse / laisse féminine, classiquev obscur / mur masculine, classiquew liée / oubliée féminine, classiquex courroux / nous masculine, classiquey femme / infâme féminine, classiquez demain / main masculine, classiquea crinière / paupière féminine, classiqueb prosterné / fasciné masculine, classiqued capricieux / yeux masculine, classiquee l’enlève / rêve féminine, classiquef aliment / l’amant masculine, classiqueg sombre / nombre féminine, classiqueh lui / ennui masculine, classiquei onde / profonde féminine, classiquej détours / cours masculine, classiquek paternelle / gazelle féminine, classiquel calma / Selma masculine, classiquem l’aïeule / seule féminine, classiquea descendit / répandit masculine, classiqueb profanée / fascinée féminine, classiquec monta / s’ameuta masculine, classiqued juge / refuge féminine, classiquee enfants / triomphants masculine, classiquef jalousie / fantaisie féminine, classiqueg sœurs / cœurs masculine, classiqueh homme / nomme féminine, classiquei salit / lit masculine, classiquej respire / rire féminine, classiquel rage / l’outrage féminine, classiquem vidé / lapidé masculine, classiquen glissèrent / laissèrent féminine, classiquea abattu / faisais-tu masculine, classiqueb sommeille / oreille féminine, classiqued colère / mère féminine, classiquee retentir / ressentir masculine, classiquef poitrine / racine féminine, classiqueg attachés / arrachés masculine, classiqueh plaintive / convulsive féminine, classiquei pris / meurtris masculine, classiquej davantage / sauvage féminine, classiquek entravé / rivé masculine, classiquel chevelure / mesure féminine, classiquem dehors / corps masculine, classiquen pleine / peine féminine, classiqueo bas / pas masculine, classiquep terre / mystère féminine, classiqueq avant / vent masculine, classiquer oppressée / baissée féminine, classiques écartés / ensanglantés masculine, classiquet pierres / paupières féminine, classiqueu tourment / sentiment masculine, classiquev étourdie / engourdie féminine, classiquew découlaient / ruisselaient masculine, classiquex blessure / mesure féminine, classiquey demi / endormi masculine, classiquez encore / éclore féminine, classiquea amour / tour masculine, classiqueb profonde / fronde féminine, classiquec l’eau / peau masculine, classiqued lune / une féminine, classiquee cieux / yeux masculine, classiquef d’ambre / membre féminine, classiqueg comprimé / ranimé masculine, classiquei éveille-toi / moi masculine, classiquej songes / d’éponges féminine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb voix / vois masculine, classiquec fiancée / pensée féminine, classiqued fuis / suis masculine, classiquef baiser / m’écraser masculine, classiqueh jamais / j’aimais masculine, classiquek peut-être / reconnaître féminine, classiquel jours / secours masculine, classiquem naissance / reconnaissance féminine, classiquen cœur / fleur masculine, classiqueo tendresse / vengeresse féminine, classiqueq s’aime / d’eux-même féminine, classiquer marcher / s’arracher masculine, classiqueu journées / tournées féminine, classiquev monté / côté masculine, classiquew oreille / réveille féminine, classiquex t’entendais / répondais masculine, classiquey choses / roses féminine, classiquez suspendu / entendu masculine, classiquea heureuse / peureuse féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquea mesure / mûre féminine, classiqueb resta / s’attrista masculine, classiquec frère / misère féminine, classiqued liens / miens masculine, classiquee mortelles / ailes féminine, classiquef prosterné / enchaîné masculine, classiqueg culte / l’insulte féminine, classiqueh fouler / reculer masculine, classiquei lui-même / aime féminine, classiquej secouer / dévouer masculine, classiquem pleines / haleines féminine, classiqueo haines / fontaines féminine, classiquep chagrin / serein masculine, classiquea insensée / pensée féminine, classiqueb pourquoi / toi masculine, classiqued projet / forfait masculine, classiquee supplice / justice féminine, classiquef l’oubli / avili masculine, classiqueg d’outrages / rages féminine, classiqueh retour / amour masculine, classiquei blessée / pensée féminine, classiquek âme / femme féminine, classiquel aïeux / dieux masculine, classiquem jalouse / l’épouse féminine, classiquen firmaments / amants masculine, classiquea joue / secoue féminine, classiqueb ruisseau / eau masculine, classiquec recueillie / lie féminine, classiqued entendu / suspendu masculine, classiquee geste / céleste féminine, classiqueg haleine / pleine féminine, classiquej douloureux / amoureux masculine, classiquek appelle / prunelle féminine, classiquel sang / flanc masculine, classiquem glacée / pensée féminine, classiquen dit / bondit masculine, classiqueo tempête / tête féminine, classiquep front / tronc masculine, classiqueq rappelle / d’elle féminine, classiquer genoux / époux masculine, classiques t’entendre / répandre féminine, classiquet bras / regarderas masculine, classiqueu bouche / touche féminine, classiquev cheveux / yeux masculine, classiquew lâche / m’attache féminine, classiquex guéri / tari masculine, classiquey meure / heure féminine, classiquez pieds / liés masculine, classiqueb fleur / cœur masculine, classiquec haleines / veines féminine, classiqued fois / doigts masculine, classiquea sourire / délire féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquec joie / proie féminine, classiqued poids / bois masculine, classiquee demi-closes / choses féminine, classiqueg caresses / tresses féminine, classiquei forte / porte féminine, classiquej voudras / bras masculine, classiquel beautés / félicités masculine, classiquea jalouse / pelouse féminine, classiqueb enracinés / inclinés masculine, classiquec féconde / l’onde féminine, classiqued couleurs / fleurs masculine, classiquee nuage / nage féminine, classiquef troncs / fronts masculine, classiqueg verdure / mâture féminine, classiqueh s’entrelaçaient / enfonçaient masculine, classiquei grandes / guirlandes féminine, classiquej citrons / liserons masculine, classiquek diaprées / séparées féminine, classiquel roseaux / oiseaux masculine, classiquem s’essuie / pluie féminine, classiquen volant / ruisselant masculine, classiqueo cascades / arcades féminine, classiquep filet / tremblait masculine, classiqueq toute / goutte féminine, classiques foule féminine, classiquet rameaux / eaux masculine, classiquea fleuve / neuve féminine, classiqueb admiré / retiré masculine, classiqued d’odeur / cœur masculine, classiquee platanes / lianes féminine, classiquef jeux / cheveux masculine, classiqueg renversée / bercée féminine, classiqueh moment / amant masculine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb l’amour / séjour masculine, classiquec l’idolâtrie / flétrie féminine, classiqued toucher / coucher masculine, classiquee pente / soupente féminine, classiquef Daïdha / déborda masculine, classiqueg découlèrent / s’envolèrent féminine, classiqueh toits / bois masculine, classiqueb bord / dort masculine, classiquec embaumée / bien-aimée féminine, classiqued trésor / encor masculine, classiquee dirent / l’entendirent féminine, classiquef sens / accents masculine, classiqueg parole / idole féminine, classiqueh amour / jour masculine, classiquei groupèrent / découpèrent féminine, classiquek paupière / lumière féminine, classiquel s’arracher / rattacher masculine, classiquem chaînes / chênes féminine, classiquen Selma / s’enferma masculine, classiqueo trompée / coupée féminine, classiquep dieux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
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1422 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, CHEZ L’AUTEUR, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1861· numérisation wikisource.org· Sources