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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

DIX-SEPTIÈME MÉDITATION. L’ange

Alphonse de Lamartine· FRAGMENT ÉPIQUE· 9 distiquess, alexandrins, 184 vers

Dieu se lève, et soudain‖ sa voix terrible appelleDe ses ordres secrets‖ un ministre fidèle,Un de ces esprits purs‖ qui sont chargés par luiDe servir aux humains‖ de conseil et d’appui,De lui porter leurs vœux‖ sur leurs ailes de flamme,De veiller sur leur vie,‖ et de garder leur âme.Tout mortel a le sien :‖ cet ange protecteur,Cet invisible ami‖ veille autour de son cœur,L’inspire, le conduit,‖ le relève s’il tombe,Le reçoit au berceau,‖ l’accompagne à la tombe,Et, portant dans les cieux‖ son âme entre ses mains,La présente en tremblant‖ au juge des humains.C’est ainsi qu’entre l’homme‖ et Jéhovah lui-même,Entre le pur néant‖ et la grandeur suprême,D’êtres inaperçus‖ une chaîne sans finRéunit l’homme à l’ange,‖ et l’ange au séraphin ;C’est ainsi que, peuplant‖ l’étendue infinie,Dieu répandit partout‖ l’esprit, l’âme et la vie,

Au son de cette voix‖ qui fait trembler le ciel,S’élance devant Dieu‖ l’archange Ithuriel :C’est lui qui du héros‖ est le céleste guide,Et qui pendant sa vie‖ à ses destins préside.Sur les marches du trône,‖ où de la TrinitéBrille au plus haut des cieux‖ la triple majesté,L’Esprit, épouvanté‖ de la splendeur divine,Dans un saint tremblement‖ soudain monte et s’incline,Et du voile éclatant‖ de ses deux ailes d’orDu céleste regard‖ s’ombrage, et tremble encor.Mais Dieu, voilant pour lui‖ sa clarté dévorante,Modère les accents‖ de sa voix éclatante,Se penche sur son trône,‖ et lui parle : soudainTout le ciel, attentif‖ au Verbe souverain,Suspend les chants sacrés,‖ et la cour immortelleS’apprête à recueillir‖ la parole éternelle.Pour la première fois,‖ sous la voûte des cieux,Cessa des chérubins‖ le chœur harmonieux :On n’entendit alors,‖ dans les saintes demeures,Que le bruit cadencé‖ du char léger des heures,Qui, des jours éternels‖ mesurant l’heureux cours,Dans un cercle sans fin‖ fuit et revient toujours ;On n’entendit alors‖ que la sourde harmonieDes sphères poursuivant‖ leur course indéfinie,Et des astres pieux‖ le murmure d’amour,Qui vient mourir au seuil‖ du céleste séjour.

Mais en vain dans le ciel‖ les chœurs sacrés se turent ;Autour du trône en vain‖ tous les saints accoururent :L’archange entendit seul‖ les ordres du Très-Haut.Il s’incline, il adore,‖ il s’élance aussitôt.

Telle qu’au sein des nuits‖ une étoile tombante,Se détachant soudain‖ de la voûte éclatante,Glisse, et, d’un trait de feu‖ fendant l’obscurité,Vient au bord des marais‖ éteindre sa clarté ;Tel, d’un vol lumineux‖ et d’une aile assurée,L’ardent Ithuriel‖ fend la plaine azurée.À peine il a franchi‖ ces déserts enflammésQue la main du Très-Haut‖ de soleils a semés,Il ralentit son vol,‖ et, comme un aigle immense,Sur son aile immobile‖ un instant se balance :Il craint que la clarté‖ des célestes rayonsNe trahisse son vol‖ aux yeux des nations,Et, secouant trois fois‖ ses ailes immortelles,Trois fois en fait jaillir‖ des gerbes d’étincelles.Le nocturne pasteur,‖ qui compte dans les cieuxLes astres tant de fois‖ nommés par ses aïeux,Se trouble, et croit que Dieu,‖ de nouvelles étoiles,A de l’antique nuit‖ semé les sombres voiles.

Mais, pour tromper les yeux,‖ l’archange essaye en vainDe dépouiller l’éclat‖ de ce reflet divin ;L’immortelle clarté‖ dont son aile est empreinteL’accompagne au delà‖ de la céleste enceinte ;Et ces rayons du ciel‖ dont il est pénétré,Se détachant de lui,‖ pâlissent par degré.Ainsi le globe ardent‖ que l’ange des bataillesInventa pour briser‖ les tours et les murailles,Sur ses ailes de feu‖ projeté dans les airs,Trace au sein de la nuit‖ de sinistres éclairs :Immobile un moment‖ au haut de sa carrière,Il pâlit, il retombe‖ en perdant sa lumière ;Tous les yeux avec lui‖ dans les airs suspendusLe cherchent dans l’espace,‖ et ne le trouvent plus.

C’était l’heure où la Nuit,‖ de ses paisibles mains,Répand le doux sommeil,‖ ce nectar des humains.Le fleuve, déroulant‖ ses vagues fugitives,Réfléchissait les feux‖ allumés sur ses rives,Ces feux abandonnés,‖ dont les débris mouvantsPâlissaient, renaissaient,‖ mouraient au gré des vents ;D’une antique forêt‖ le ténébreux ombrageCouvrait au loin la plaine‖ et bordait le rivage :Là, sous l’abri sacré‖ du chêne aimé des Francs,Clovis avait planté‖ ses pavillons errants.Les vents par intervalle‖ agitant les armures,En tiraient dans la nuit‖ de belliqueux murmures ;L’astre aux rayons d’argent,‖ se levant dans les cieux,Répandait sur le camp‖ son jour mystérieux,Et, se réfléchissant‖ sur l’acier des trophées,Jetait dans la forêt‖ des lueurs étouffées :Tels brillent dans la nuit,‖ à travers les rameaux,Les feux tremblants du ciel‖ réfléchis dans les eaux.Le messager divin‖ s’avance vers la tenteOù Clovis, qu’entourait‖ sa garde vigilante,Commençait à goûter‖ les nocturnes pavots :Clodomir et Lisois,‖ compagnons du héros,Debout devant la tente,‖ appuyés sur leur lance,Gardaient l’auguste seuil,‖ et veillaient en silence.Mais de la palme d’or‖ qui brille dans sa mainL’ange, en touchant leurs yeux,‖ les assoupit soudain :Ils tombent ; de leur main‖ la lance échappe et roule,Et sous son pied divin‖ l’ange en passant les foule.

Du pavillon royal‖ il franchit les degrés.Sur la peau d’un lion,‖ dont les ongles dorésRetombaient aux deux bords‖ de sa couche d’ivoire,Clovis dormait, bercé‖ par des songes de gloire.L’ange, de sa beauté,‖ de sa grâce étonné,Contemple avec amour‖ ce front prédestiné :Il s’approche, il retient‖ son haleine divine,Et sur le lit du prince‖ en souriant s’incline.Telle une jeune mère,‖ au milieu de la nuit,De son lit nuptial‖ sortant au moindre bruit,Une lampe à la main,‖ sur un pied suspendue,Vole à son premier-né,‖ tremblant d’être entendue,Et, pour calmer l’effroi‖ qui la faisait frémir,En silence longtemps‖ le regarde dormir ;Tel des ordres d’en haut‖ l’exécuteur fidèle,Se penchant sur Clovis,‖ l’ombrageait de son aile.Sur le front du héros‖ il impose ses mains :Soudain, par un pouvoir‖ ignoré des humains,Dénouant sans efforts‖ les liens de la vie,Des entraves des sens‖ son âme se délie :L’ange, qui la reçoit,‖ dirige son essor,Et le corps du héros‖ paraît dormir encor.Dans l’astre au front changeant,‖ dont la forme inégaleGrandissant, décroissant,‖ mourant par intervalle,Prête ou retire aux nuits‖ ses limpides rayons,L’Éternel étendit‖ d’immenses régions,Où, des êtres réels‖ images symboliques,Les Songes ont bâti‖ leurs palais fantastiques.Sortis demi-formés‖ des mains du Tout-Puissant,Ils tiennent à la fois‖ de l’être et du néant :Un souffle aérien‖ est toute leur essence,Et leur vie est à peine‖ une ombre d’existence ;Aucune forme fixe,‖ aucun contour précis,N’indiquèrent jamais‖ ces êtres indécis ;Mais ils sont, aux regards‖ du Dieu qui les fit naître,L’image du possible‖ et les ombres de l’être.La matière et le temps‖ sont soumis à leurs lois.Revêtus tour à tour‖ de formes de leur choix,Tantôt de ce qui fut‖ ils rendent les images ;Et tantôt, s’élançant‖ dans le lointain des âges,Tous les êtres futurs,‖ au néant arrachés,Apparaissent d’avance‖ en leurs jeux ébauchés.

Quand la nuit des mortels‖ a fermé la paupière,Sur les pâles rayons‖ de l’astre du mystèreIls glissent en silence,‖ et leurs nombreux essaimsRavissent au sommeil‖ les âmes des humains,Et, les portant d’un trait‖ à leurs palais magiques,Font éclore à leurs yeux‖ des mondes fantastiques.De leur globe natal‖ les divers éléments,Subissant à leur voix‖ d’éternels changements,Ne sont jamais fixés‖ dans des formes prescrites,Ne connaissent ni lois,‖ ni repos, ni limites ;Mais sans cesse en travail,‖ l’un par l’autre pressés,Séparés, confondus,‖ attirés, repoussés,Comme des flots mouvants‖ d’une mer en furie,Leur forme insaisissable‖ à chaque instant varie :Où des fleuves coulaient,‖ où mugissaient des mers,Des sommets escarpés‖ s’élancent dans les airs ;Soudain dans les vallons‖ les montagnes descendent,Sur leurs flancs décharnés‖ des champs féconds s’étendent,Qui, changés aussitôt‖ en immenses déserts,S’abîment à grand bruit‖ dans des gouffres ouverts.Des cités, des palais‖ et des temples superbesS’élèvent, et soudain‖ sont cachés sous les herbes ;Tout change, et les cités,‖ et les monts, et les eaux,S’y déroulent sans terme‖ en horizons nouveaux :Tel roulait le chaos‖ dans les déserts du vide,Lorsque Dieu, séparant‖ la terre du fluide,De la confusion‖ des éléments diversSon regard créateur‖ vit sortir l’univers.

C’est là qu’Ithuriel,‖ sur son aile brillante,Du héros endormi‖ portait l’âme tremblante.À peine il a touché‖ ces bords mystérieux,L’ombre de l’avenir‖ éclôt devant ses yeux :L’ange l’y précipite ;‖ et son âme étonnéeParcourt en un clin d’œil‖ l’immense destinée.

Versification

Forme
9 distiquess (distiques)
Rimes
92((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiquess
Mots à la rime
a appelle / fidèle féminine, classiqueb lui / d’appui masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiqued protecteur / cœur masculine, classiquee tombe féminine, classiquef mains / humains masculine, classiqueg lui-même / suprême féminine, classiqueh fin / séraphin masculine, classiquei infinie / vie féminine, classiquea ciel / Ithuriel masculine, classiqueb guide / préside féminine, classiquec Trinité / majesté masculine, classiqued divine / s’incline féminine, classiquee d’or / encor masculine, classiquef dévorante / éclatante féminine, classiqueg soudain / souverain masculine, classiqueh immortelle / éternelle féminine, classiquei cieux / harmonieux masculine, classiquej demeures / heures féminine, classiquek cours / toujours masculine, classiquel harmonie / indéfinie féminine, classiquem d’amour / séjour masculine, classiquea turent / accoururent féminine, classiqueb Très-Haut / aussitôt masculine, classiquea tombante / éclatante féminine, classiqueb l’obscurité / clarté masculine, classiquec assurée / azurée féminine, classiqued enflammés / semés masculine, classiquee immense / balance féminine, classiquef rayons / nations masculine, classiqueg immortelles / d’étincelles féminine, classiqueh cieux / aïeux masculine, classiquei étoiles / voiles féminine, classiquea vain / divin masculine, classiqueb empreinte / enceinte féminine, classiquec pénétré / degré masculine, classiqued batailles / murailles féminine, classiquee airs / éclairs masculine, classiquef carrière / lumière féminine, classiqueg suspendus / plus masculine, classiqueb fugitives / rives féminine, classiquec mouvants / vents masculine, classiqued ombrage / rivage féminine, classiquee Francs / errants masculine, classiquef armures / murmures féminine, classiqueg cieux / mystérieux masculine, classiqueh trophées / étouffées féminine, classiquei rameaux / eaux masculine, classiquej tente / vigilante féminine, classiquek pavots / héros masculine, classiquel lance / silence féminine, classiquem main / soudain masculine, classiquen roule / foule féminine, classiquea degrés / dorés masculine, classiqueb d’ivoire / gloire féminine, classiquec étonné / prédestiné masculine, classiquee nuit / bruit masculine, classiquef suspendue / entendue féminine, classiqueg frémir / dormir masculine, classiqueh fidèle / aile féminine, classiquej vie / délie féminine, classiquek essor / encor masculine, classiquel inégale / intervalle féminine, classiquem rayons / régions masculine, classiquen symboliques / fantastiques féminine, classiqueo Tout-Puissant / néant masculine, classiquep essence / d’existence féminine, classiqueq précis / indécis masculine, classiquer naître / l’être féminine, classiques lois / choix masculine, classiquet images / âges féminine, classiqueu arrachés / ébauchés masculine, classiquea paupière / mystère féminine, classiqueb essaims / humains masculine, classiquec magiques / fantastiques féminine, classiqued éléments / changements masculine, classiquee prescrites / limites féminine, classiquef pressés / repoussés masculine, classiqueg furie / varie féminine, classiqueh mers / airs masculine, classiquei descendent / s’étendent féminine, classiquej déserts / ouverts masculine, classiquek superbes / herbes féminine, classiquel eaux / nouveaux masculine, classiquem vide / fluide féminine, classiquen divers / l’univers masculine, classiquea brillante / tremblante féminine, classiqueb mystérieux / yeux masculine, classiquec étonnée / destinée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources