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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1823

DIX-HUITIÈME MÉDITATION. L’apparition de l’ombre de Samuel à saül

Alphonse de Lamartine· FRAGMENT DRAMATIQUE· distiques, alexandrins, 123 vers

Saül, la pythonisse d’Endor

Peut-être… puisqu’enfin‖ je puis le consulter,Le ciel peut-être est las‖ de me persécuter !À mes yeux dessillés‖ la vérité va luire.Mais au livre du sort,‖ ô Dieu, que vont-ils lire ?De ce livre fatal,‖ qui s’explique trop tôt,Chaque jour, chaque instant,‖ hélas ! révèle un mot.Pourquoi donc devancer‖ le temps qui nous l’apporte ?Pourquoi dans cet abîme,‖ avant l’heure… ? N’importe !C’est trop, c’est trop longtemps‖ attendre dans la nuitLes invisibles coups‖ du bras qui me poursuit :J’aime mieux, déroulant‖ la trame infortunée,Y lire, d’un seul trait,‖ toute ma destinée.

La Pytonisse d’Endor entre sur la scène.

Est-ce toi qui, portant‖ l’avenir dans ton sein,Viens au roi d’Israël‖ annoncer son destin ?

C’est moi.

Qui donc es-tu ?

La voix du Dieu suprême.

Tremble de me tromper !

Saül, tremble toi-même !

Eh bien ! qu’apportes-tu ?

Ton arrêt.

Parle.

Ô ciel !Pourquoi m’as-tu choisie‖ entre tout Israël ?Mon cœur est faible, ô ciel !‖ et mon sexe est timide.Choisis pour ton organe‖ un sein plus intrépide.Pour annoncer au roi‖ tes divines fureurs,Qui suis-je ?

Ta main tremble ! et tu verses des pleurs !Quoi ! ministre du ciel,‖ tu n’es plus qu’une femme !

Détruis donc, ô mon Dieu,‖ la pitié dans mon âme !

Par tes feintes terreurs‖ penses-tu m’ébranler ?

Mais ma bouche, ô mon roi,‖ se refuse à parler.

Tes lenteurs, à la fin,‖ lassent ma patience :Parle, si tu le peux ;‖ ou sors de ma présence !

Que ne puis-je sortir,‖ emportant avec moiTout ce qu’ici je viens‖ prophétiser sur toi !Mais un Dieu me retient,‖ me pousse, me ramène ;Je ne puis résister‖ à son bras qui m’entraîne.Oui, je sens ta présence,‖ ô Dieu persécuteur !Et ta fureur divine‖ a passé dans mon cœur.

Avec plus d’horreur.

Mais quel rayon sanglant‖ vient frapper ma paupière !Mon œil épouvanté‖ cherche et fuit la lumière !Silence !… l’avenir‖ ouvre ses noirs secrets !Quel chaos de malheurs,‖ de vertus, de forfaits !Dans la confusion‖ je les vois tous ensemble !Comment, comment saisir‖ le fil qui les rassemble ?Saül… Michol… David…‖ Malheureux Jonathas !Arrête ! arrête, ô roi !‖ ne m’interroge pas.

Que dis-tu de David,‖ de Jonathas ? achève !

Oui, l’ombre se dissipe‖ et le voile se lève,C’est lui !

Qui donc ?

David !…

Eh bien ?

Il est vainqueur !Quel triomphe, ô David !‖ que d’éclat t’environne !Que vois-je sur ton front ?

Achève !

Une couronne !

Perfide ! Qu’as-tu dit ?‖ Lui, David, couronné ?

Hélas ! et tu péris,‖ jeune homme infortuné !Et pour pleurer ton sort,‖ belle et tendre victime,Les palmiers de Cadès‖ ont incliné leur cime !…Grâce ! grâce, ô mon Dieu !‖ détourne tes fureurs !Saül a bien assez‖ de ses propres malheurs…Mais la mort l’a frappé,‖ sans pitié pour ses charmes,Hélas ! et David même‖ en a versé des larmes !

Silence ! c’est assez :‖ j’en ai trop écouté.

Saül, pour tes forfaits‖ ton fils est rejeté.D’un prince condamné‖ Dieu détourne sa face,D’un souffle de sa bouche‖ il dissipe sa race :Le sceptre est arraché !…

Tais-toi, dis-je, tais-toi !

Saül, Saül, écoute‖ un Dieu plus fort que moi !Le sceptre est arraché‖ de tes mains sans défense ;Le sceptre dans Juda‖ passe avec ta puissance,Et ces biens par Dieu même‖ à ta race promis,Transportés à David,‖ passent tous à ses fils.Que David est brillant !‖ que son triomphe est juste !Qu’il sort de rejetons‖ de cette tige auguste !Que vois-je ? un Dieu lui-même !‖… Ô vierges du saint lieu,Chantez, chantez David !‖ David enfante un Dieu !…

Ton audace, à la fin,‖ a comblé la mesure :Va, tout respire en toi‖ la fourbe et l’imposture.Dieu m’a promis le trône,‖ et Dieu ne trompe pas.

Dieu promet ses fureurs‖ à des princes ingrats.

Crois-tu qu’impunément‖ ta bouche ici m’outrage ?

Crois-tu faire d’un Dieu‖ varier le langage ?

Sais-tu quel sort t’attend ? sais-tu…

Ce que je sais,C’est que ton propre bras‖ va punir tes forfaits ;Et qu’avant que des cieux‖ le flambeau se retire,Un Dieu justifiera‖ tout ce qu’un Dieu m’inspire.Adieu, malheureux père !‖ adieu, malheureux roi !

Elle se retire ; Saül la retient par force.

Non, non, perfide, arrête !‖ écoute, et réponds-moi.C’est souffrir trop longtemps‖ l’insolence et l’injure :Je veux convaincre ici‖ ta bouche d’imposture.Si le ciel à tes yeux‖ a su les révéler,Quels sont donc ces forfaits‖ dont tu m’oses parler ?

L’ombre les a couverts,‖ l’ombre les couvre encore,Saül ; mais le ciel voit‖ ce que la terre ignore.Ne tente pas le ciel.

Non : parle, si tu sais.

L’ombre de Samuel‖ te dira ces forfaits…

Samuel ! Samuel !‖ Hé quoi ! que veux-tu dire ?

Toi-même, en traits de sang,‖ ne peux-tu pas le lire ?

Eh bien, qu’a de commun‖ ce Samuel et moi ?

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant ?

Qui ?

Toi !

Monstre, qu’a trop longtemps‖ épargné ma clémence,Ton audace, à la fin,‖ appelle ma vengeance !

Prêt à la frapper.

Tiens, va dire à ton Dieu,‖ va dire à SamuelComment Saül punit ton imposture…

Au moment où il va frapper, il voit l’ombre de Samuel ; il laisse tomber la lance, il recule.

Ô ciel !Ciel ! que vois-je ? C’est toi !‖ c’est ton ombre sanglante !Quel regard !… Son aspect‖ m’a glacé d’épouvante.Pardonne, ombre fatale !‖ oh ! pardonne ! Oui, c’est moi.C’est moi qui t’ai porté‖ tous ces coups que je voi !Quoi ! depuis si longtemps !‖ quoi ! ton sang coule encore !Viens-tu pour le venger ?… Tiens…

Il découvre sa poitrine, et tombe à genoux.

Mais il s’évapore !…

La Pythonisse disparaît pendant ces derniers mots.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
51((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a consulter / persécuter masculine, classiqueb luire / lire féminine, classiquec tôt / mot masculine, classiqued l’apporte / N’importe féminine, classiquee nuit / poursuit masculine, classiquef infortunée / destinée féminine, classiquea sein / destin masculine, classiquea moi / tu / suprême / tromper / même féminine, classiquea tu / arrêt / Parle / ciel / Israël masculine, classiqueb timide / intrépide féminine, classiquec fureurs / je / pleurs masculine, classiqueb femme / âme féminine, classiquea m’ébranler / parler masculine, classiquea patience / présence féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb ramène / m’entraîne féminine, classiquec persécuteur / cœur masculine, classiquea paupière / lumière féminine, classiqueb secrets / forfaits masculine, classiquec ensemble / rassemble féminine, classiqued Jonathas / pas masculine, classiquea achève / lève féminine, classiquea t’environne / front / Achève / couronne féminine, classiquea couronné / infortuné masculine, classiqueb victime / cime féminine, classiquec fureurs / malheurs masculine, classiqued charmes / larmes féminine, classiquea écouté / rejeté masculine, classiqueb face / race féminine, classiquea arraché / toi / moi masculine, classiqueb défense / puissance féminine, classiquec promis / fils masculine, classiqued juste / auguste féminine, classiquee lieu / Dieu masculine, classiquea mesure / l’imposture féminine, classiqueb pas / ingrats masculine, classiquea m’outrage / langage féminine, classiquea tu / sais / forfaits masculine, classiqueb retire / m’inspire féminine, classiquec roi / réponds-moi masculine, classiqueb l’injure / d’imposture féminine, classiquec révéler / parler masculine, classiquea encore / ignore féminine, classiquea ciel / sais / forfaits masculine, classiquea dire / lire féminine, classiquea moi / sanglant / Qui / Toi masculine, classiquea clémence / vengeance féminine, classiquea Samuel / imposture / ciel masculine, classiqueb sanglante / d’épouvante féminine, classiquec moi / voi masculine, classiqued encore / Tiens / s’évapore féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

123 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources