Méditations poétiques, 1823
VINGTIÈME MÉDITATION. La liberté
OU UNE NUIT À ROME À ÉLI., DUCH. DE DEV…
Comme l’astre adouci‖ de l’antique Élysée,Sur les murs dentelés‖ du sacré ColiséeL’astre des nuits, perçant‖ des nuages épars,Laisse dormir en paix‖ ses longs et doux regards.Le rayon qui blanchit‖ les vastes flancs de pierre,En glissant à travers‖ les pans flottants du lierre,Dessine dans l’enceinte‖ un lumineux sentier :On dirait le tombeau‖ d’un peuple tout entier,Où la mémoire, errant‖ après des jours sans nombre,Dans la nuit du passé‖ viendrait chercher une ombre.
Ici, de voûte en voûte‖ élevé dans les cieux,Le monument debout‖ défie encor les yeux ;Le regard égaré‖ dans ce dédale oblique,De degrés en degrés,‖ de portique en portique,Parcourt en serpentant‖ ce lugubre désert,Fuit, monte, redescend,‖ se retrouve et se perd.Là, comme un front penché‖ sous le poids des années,La ruine, abaissant‖ ces voûtes inclinées,Tout à coup se déchire‖ en immenses lambeaux,Pend comme un noir rocher‖ sur l’abîme des eaux ;Ou, des vastes hauteurs‖ de son faîte superbeDescendant par degrés‖ jusqu’au niveau de l’herbe,Comme un coteau qui meurt‖ sous les fleurs d’un vallon,Vient mourir à nos pieds‖ sur des lits de gazon.Sur les flancs décharnés‖ de ces sombres collines,Des forêts dans les airs‖ ont jeté leurs racines :Là, le lierre jaloux‖ de l’immortalitéTriomphe en possédant‖ ce que l’homme a quitté ;Et, pareil à l’oubli,‖ sur ces murs qu’il enlaceMonte de siècle en siècle‖ au sommet qu’il efface.Le buis, l’if immobile,‖ et l’arbre des tombeaux,Dressent en frissonnant‖ leurs funèbres rameaux ;Et l’humble giroflée,‖ aux lambris suspendue,Attachant ses pieds d’or‖ dans la pierre fendue,Et balançant dans l’air‖ ses longs rameaux flétris,Comme un long souvenir‖ fleurit sur des débris.Aux sommets escarpés‖ du fronton solitaire,L’aigle à la frise étroite‖ a suspendu son aire :Au bruit sourd de mes pas,‖ qui troublent son repos,Il jette un cri d’effroi,‖ grossi par mille échos,S’élance dans le ciel,‖ en redescend, s’arrête,Et d’un vol menaçant‖ plane autour de ma tête.Du creux des monuments,‖ de l’ombre des arceaux,Sortent en gémissant‖ de sinistres oiseaux :Ouvrant en vain dans l’ombre‖ une ardente prunelle,L’aveugle amant des nuits‖ bat les murs de son aile ;La colombe, inquiète‖ à mes pas indiscrets,Descend, vole et s’abat‖ de cyprès en cyprès,Et sur les bords brisés‖ de quelque urne isoléeSe pose en soupirant,‖ comme une âme exilée.Les vents, en s’engouffrant‖ sous ces vastes débris,En tirent des soupirs,‖ des hurlements, des cris :On dirait qu’on entend‖ le torrent des annéesRouler sous ces arceaux‖ ses vagues déchaînées,Renversant, emportant,‖ minant de jours en joursTout ce que les mortels‖ ont bâti sur son cours.Les nuages, flottant‖ dans un ciel clair et sombre,En passant sur l’enceinte‖ y font courir leur ombre,Et tantôt, nous cachant‖ le rayon qui nous luit,Couvrent le monument‖ d’une profonde nuit ;Tantôt, se déchirant‖ sous un souffle rapide,Laissent sur le gazon‖ tomber un jour livide,Qui, semblable à l’éclair,‖ montre à l’œil éblouiCe fantôme debout‖ du siècle évanoui ;Dessine en serpentant‖ ses formes mutilées,Les cintres verdoyants‖ des arches écroulées,Ses larges fondements‖ sous nos pas entr’ouverts,Ses frontons menaçants‖ suspendus dans les airs,Et l’éternelle croix,‖ qui, surmontant le faîte,Incline comme un mât‖ battu par la tempête.
Rome, te voilà donc !‖ Ô mère des Césars,J’aime à fouler aux pieds‖ tes monuments épars ;J’aime à sentir le temps,‖ plus fort que ta mémoire,Effacer pas à pas‖ les traces de ta gloire !L’homme serait-il donc‖ de ses œuvres jaloux ?Nos monuments sont-ils‖ plus immortels que nous ?Égaux devant le temps,‖ non, ta ruine immenseNous console du moins‖ de notre décadence.J’aime, j’aime à venir‖ rêver sur ce tombeau,À l’heure où de la nuit‖ le lugubre flambeau,Comme l’œil du passé,‖ flottant sur des ruines,D’un pâle demi-deuil‖ revêt tes sept collines,Et, d’un ciel toujours jeune‖ éclaircissant l’azur,Fait briller les torrents‖ sur les flancs de Tibur.Ma harpe, qu’en passant‖ l’oiseau des nuits effleure,Sur tes propres débris‖ te rappelle et te pleure,Et jette aux flots du Tibre‖ un cri de liberté,Hélas ! par l’écho même‖ à peine répété.
« Liberté ! nom sacré‖ profané par cet âge,» J’ai toujours dans mon cœur‖ adoré ton image,» Telle qu’aux jours d’Émile‖ et de Léonidas,» T’adorèrent jadis‖ le Tibre et l’Eurotas,» Quand, tes fils se levant‖ contre la tyrannie,» Tu teignais leurs drapeaux‖ du sang de Virginie,» Ou qu’à tes saintes lois‖ glorieux d’obéir,» Tes trois cents immortels‖ s’embrassaient pour mourir ;» Telle enfin que, d’Uri‖ prenant ton vol sublime,» Comme un rapide éclair‖ qui court de cime en cime,» Des rives du Léman‖ aux rochers d’Appenzell,» Volant avec la mort‖ sur la flèche de Tell,» Tu rassembles tes fils‖ errant sur les montagnes,» Et, semblable au torrent‖ qui fond sur leurs campagnes,» Tu purges à jamais‖ d’un peuple d’oppresseurs» Ces champs où tu fondas‖ ton règne sur les mœurs !» Alors… Mais aujourd’hui‖ pardonne à mon silence !» Quand ton nom, profané‖ par l’infâme licence,» Du Tage à l’Éridan‖ épouvantant les rois,» Fait crouler dans le sang‖ les trônes et les lois ;» Détournant leurs regards‖ de ce culte adultère,» Tes purs adorateurs,‖ étrangers sur la terre,» Voyant dans ces excès‖ ton saint nom s’abolir,» Ne le prononcent plus…‖, de peur de l’avilir.» Il fallait t’invoquer,‖ quand un tyran superbe» Sous ses pieds teints de sang‖ nous foulait comme l’herbe,» En pressant sur son cœur‖ le poignard de Caton.» Alors il était beau‖ de confesser ton nom :» La palme des martyrs‖ couronnait tes victimes,» Et jusqu’à leurs soupirs‖ tout leur était des crimes.» L’univers cependant,‖ prosterné devant lui,» Adorait ou tremblait !‖… L’univers aujourd’hui» Au bruit des fers brisés‖ en sursaut se réveille.» Mais qu’entends-je ? et quels cris‖ ont frappé mon oreille ?» Esclaves et tyrans,‖ opprimés, oppresseurs,» Quand tes droits ont vaincu,‖ s’offrent pour tes vengeurs :» Insultant sans péril‖ la tyrannie absente,» Ils poursuivent partout‖ son ombre renaissante ;» Et, de la vérité‖ couvrant la faible voix,» Quand le peuple est tyran,‖ ils insultent aux rois.
» Tu règnes cependant‖ sur un siècle qui t’aime,» Liberté ! tu n’as rien‖ à craindre que toi-même.» Sur la pente rapide‖ où roule en paix ton char,» Je vois mille Brutus…‖ mais où donc est César ? »
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a Élysée / Colisée féminine, classiqueb épars / regards masculine, classiquec pierre / lierre féminine, classiqued sentier / entier masculine, classiquee nombre / ombre féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb oblique / portique féminine, classiquec désert / perd masculine, classiqued années / inclinées féminine, classiquee lambeaux / eaux masculine, classiquef superbe / l’herbe féminine, classiqueg vallon / gazon masculine, classiqueh collines / racines féminine, classiquei l’immortalité / quitté masculine, classiquej enlace / efface féminine, classiquek tombeaux / rameaux masculine, classiquel suspendue / fendue féminine, classiquem flétris / débris masculine, classiquen solitaire / aire féminine, classiqueo repos / échos masculine, classiquep s’arrête / tête féminine, classiqueq arceaux / oiseaux masculine, classiquer prunelle / aile féminine, classiques indiscrets / cyprès masculine, classiquet isolée / exilée féminine, classiqueu débris / cris masculine, classiquev années / déchaînées féminine, classiquew jours / cours masculine, classiquex sombre / ombre féminine, classiquey luit / nuit masculine, classiquez rapide / livide féminine, classiquea ébloui / évanoui masculine, classiqueb mutilées / écroulées féminine, classiquec entr’ouverts / airs masculine, classiqued faîte / tempête féminine, classiquea Césars / épars masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquec jaloux / nous masculine, classiqued immense / décadence féminine, classiquee tombeau / flambeau masculine, classiquef ruines / collines féminine, classiqueg l’azur / Tibur masculine, classiqueh effleure / pleure féminine, classiquei liberté / répété masculine, classiquea âge / image féminine, classiqueb Léonidas / l’Eurotas masculine, classiquec tyrannie / Virginie féminine, classiqued d’obéir / mourir masculine, classiquee sublime / cime féminine, classiquef d’Appenzell / Tell masculine, classiqueg montagnes / campagnes féminine, classiqueh d’oppresseurs / mœurs masculine, classiquei silence / licence féminine, classiquej rois / lois masculine, classiquek adultère / terre féminine, classiquel s’abolir / l’avilir masculine, classiquen Caton / nom masculine, classiqueo victimes / crimes féminine, classiquep lui / aujourd’hui masculine, classiqueq réveille / oreille féminine, classiquer oppresseurs / vengeurs masculine, classiques absente / renaissante féminine, classiquet voix / rois masculine, classiquea t’aime / toi-même féminine, classiqueb char / César masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources