Méditations poétiques, 1823
VINGT-DEUXIÈME MÉDITATION. Le crucifix
Toi que j’ai recueilli‖ sur sa bouche expiranteAvec son dernier souffle‖ et son dernier adieu,Symbole deux fois saint,‖ don d’une main mourante,Image de mon Dieu ;
Que de pleurs ont coulé‖ sur tes pieds que j’adore,Depuis l’heure sacrée‖ où, du sein d’un martyr,Dans mes tremblantes mains‖ tu passas, tiède encoreDe son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetaient‖ une dernière flamme ;Le prêtre murmurait‖ ces doux chants de la mort,Pareils aux chants plaintifs‖ que murmure une femmeÀ l’enfant qui s’endort.
De son pieux espoir‖ son front gardait la trace,Et sur ses traits, frappés‖ d’une auguste beauté,La douleur fugitive‖ avait empreint sa grâce,La mort sa majesté.
Le vent qui caressait‖ sa tête écheveléeMe montrait tour à tour‖ ou me voilait ses traits,Comme l’on voit flotter‖ sur un blanc mausoléeL’ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendait‖ de la funèbre couche ;L’autre, languissamment‖ replié sur son cœur,Semblait chercher encore‖ et presser sur sa boucheL’image du Sauveur.
Ses lèvres s’entr’ouvraient‖ pour l’embrasser encore,Mais son âme avait fui‖ dans ce divin baiser,Comme un léger parfum‖ que la flamme dévoreAvant de l’embraser.
Maintenant tout dormait‖ sur sa bouche glacée,Le souffle se taisait‖ dans son sein endormi,Et sur l’œil sans regard‖ la paupière affaisséeRetombait à demi.
Et moi, debout, saisi‖ d’une terreur secrète,Je n’osais m’approcher‖ de ce reste adoré,Comme si du trépas‖ la majesté muetteL’eût déjà consacré.
Je n’osais !… Mais le prêtre‖ entendit mon silence,Et, de ses doigts glacés‖ prenant le crucifix :« Voilà le souvenir,‖ et voilà l’espérance :» Emportez-les, mon fils ! »
Oui, tu me resteras,‖ ô funèbre héritage !Sept fois, depuis ce jour,‖ l’arbre que j’ai plantéSur sa tombe sans nom‖ a changé de feuillage :Tu ne m’as pas quitté.
Placé près de ce cœur,‖ hélas ! où tout s’efface,Tu l’as contre le temps‖ défendu de l’oubli,Et mes yeux goutte à goutte‖ ont imprimé leur traceSur l’ivoire amolli.
Ô dernier confident‖ de l’âme qui s’envole,Viens, reste sur mon cœur !‖ parle encore, et dis-moiCe qu’elle te disait‖ quand sa faible paroleN’arrivait plus qu’à toi ;
À cette heure douteuse‖ où l’âme recueillie,Se cachant sous le voile‖ épaissi sur nos yeux,Hors de nos sens glacés‖ pas à pas se replie,Sourde aux derniers adieux ;
Alors qu’entre la vie‖ et la mort incertaine,Comme un fruit par son poids‖ détaché du rameau,Notre âme est suspendue,‖ et tremble à chaque haleineSur la nuit du tombeau.
Quand des chants, des sanglots‖ la confuse harmonieN’éveille déjà plus‖ notre esprit endormi,Aux lèvres des mourants‖ collé dans l’agonie,Comme un dernier ami :
Pour éclaircir l’horreur‖ de cet étroit passage,Pour relever vers Dieu‖ leur regard abattu,Divin consolateur,‖ dont nous baisons l’image,Réponds, que leur dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir !‖ et tes larmes divines,Dans cette nuit terrible‖ où tu prias en vain,De l’olivier sacré‖ baignèrent les racinesDu soir jusqu’au matin.
De la croix, où ton œil‖ sonda ce grand mystère,Tu vis ta mère en pleurs‖ et la nature en deuil ;Tu laissas comme nous‖ tes amis sur la terre,Et ton corps au cercueil !
Au nom de cette mort,‖ que ma faiblesse obtienneDe rendre sur ton sein‖ ce douloureux soupir :Quand mon heure viendra,‖ souviens-toi de la tienne,Ô toi qui sais mourir !
Je chercherai la place‖ où sa bouche expiranteExhala sur tes pieds‖ l’irrévocable adieu,Et son âme viendra‖ guider mon âme erranteAu sein du même Dieu.
Ah ! puisse, puisse alors‖ sur ma funèbre couche,Triste et calme à la fois,‖ comme un ange éploré,Une figure en deuil‖ recueillir sur ma boucheL’héritage sacré !
Soutiens ses derniers pas,‖ charme sa dernière heure ;Et, gage consacré‖ d’espérance et d’amour,De celui qui s’éloigne‖ à celui qui demeurePasse ainsi tour à tour,
Jusqu’au jour où, des morts‖ perçant la voûte sombre,Une voix dans le ciel,‖ les appelant sept fois,Ensemble éveillera‖ ceux qui dorment à l’ombreDe l’éternelle croix !
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (72 de 12, 24 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a expirante / mourante féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea j’adore / encore féminine, classiqueb martyr / soupir masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb mort / s’endort masculine, classiquea trace / grâce féminine, classiqueb beauté / majesté masculine, classiquea échevelée / mausolée féminine, classiqueb traits / cyprès masculine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb cœur / Sauveur masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb baiser / l’embraser masculine, classiquea glacée / affaissée féminine, classiqueb endormi / demi masculine, classiquea secrète / muette féminine, classiqueb adoré / consacré masculine, classiquea silence / l’espérance féminine, classiqueb crucifix / fils masculine, classiquea héritage / feuillage féminine, classiqueb planté / quitté masculine, classiquea s’efface / trace féminine, classiqueb l’oubli / amolli masculine, classiquea s’envole / parole féminine, classiqueb dis-moi / toi masculine, classiquea recueillie / replie féminine, classiqueb yeux / adieux masculine, classiquea incertaine / haleine féminine, classiqueb rameau / tombeau masculine, classiquea harmonie / l’agonie féminine, classiqueb endormi / ami masculine, classiquea passage / l’image féminine, classiqueb abattu / dis-tu masculine, classiquea divines / racines féminine, classiqueb vain / matin masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea obtienne / tienne féminine, classiqueb soupir / mourir masculine, classiquea expirante / errante féminine, classiqueb éploré / sacré masculine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb d’amour / tour masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb fois / croix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources