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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Méditations poétiques, 1820

VINGT-TROISIÈME MÉDITATION. Philosophie

AU MARQUIS DE LA MAISONFORT

Alphonse de Lamartine· 1 distiques, alexandrins, 126 vers

Oh ! qui m’emportera‖ vers les tièdes rivagesOù l’Arno, couronné‖ de ses pâles ombrages,Aux murs de Médicis‖ en sa course arrêté,Réfléchit le palais‖ par un sage habité,Et semble, au bruit flatteur‖ de son onde plus lente,Murmurer les grands noms‖ de Pétrarque et du Dante ?Ou plutôt que ne puis-je,‖ au doux tomber du jour,Quand, le front soulagé‖ du fardeau de la cour,Tu vas sous tes bosquets‖ chercher ton Égérie,Suivre, en rêvant, tes pas‖ de prairie en prairie,Jusqu’au modeste toit‖ par tes mains embelli,Où tu cours adorer‖ le silence et l’oubli !J’adore aussi ces dieux :‖ depuis que la sagesseAux rayons du malheur‖ a mûri ma jeunesse,Pour nourrir ma raison‖ des seuls fruits immortels,J’y cherche en soupirant‖ l’ombre de leurs autels ;Et s’il est au sommet‖ de la verte colline,S’il est sur le penchant‖ du coteau qui s’incline,S’il est aux bords déserts‖ du torrent ignoréQuelque rustique abri,‖ de verdure entouré,Dont le pampre arrondi‖ sur le seuil domestiqueDessine en serpentant‖ le flexible portique ;Semblable à la colombe‖ errante sur les eaux,Qui, des cèdres d’Arar‖ découvrant les rameaux,Vola sur leur sommet‖ poser ses pieds de rose,Soudain mon âme errante‖ y vole et s’y repose.Aussi, pendant qu’admis‖ dans les conseils des rois,Représentant d’un maître,‖ honoré par son choix,Tu tiens un des grands fils‖ de la trame du monde,Moi, parmi les pasteurs,‖ assis aux bords de l’onde,Je suis d’un œil rêveur‖ les barques sur les eaux,J’écoute les soupirs‖ du vent dans les roseaux ;Nonchalamment couché‖ près du lit des fontaines,Je suis l’ombre qui tourne‖ autour du tronc des chênes,Ou je grave un vain nom‖ sur l’écorce des bois,Ou je parle à l’écho‖ qui répond à ma voix,Ou, dans le vague azur‖ contemplant les nuages,Je laisse errer comme eux‖ mes flottantes images.La nuit tombe, et le Temps,‖ de son doigt redouté,Me marque un jour de plus‖ que je n’ai pas compté.Quelquefois seulement,‖ quand mon âme oppresséeSent en rhythmes nombreux‖ déborder ma pensée,Au souffle inspirateur‖ du soir dans les déserts,Ma lyre abandonnée‖ exhale encor des vers !J’aime à sentir ces fruits‖ d’une séve plus mûreTomber, sans qu’on les cueille,‖ au gré de la nature,Comme le sauvageon‖ secoué par les vents,Sur les gazons flétris,‖ de ses rameaux mouvantsLaisse tomber ses fruits‖ que la branche abandonne,Et qui meurent au pied‖ de l’arbre qui les donne.Il fut un temps peut-être‖ où mes jours mieux remplis,Par la gloire éclairés,‖ par l’amour embellis,Et fuyant loin de moi‖ sur des ailes rapides,Dans la nuit du passé‖ ne tombaient pas si vides.Aux douteuses clartés‖ de l’humaine raison,Égaré dans les cieux‖ sur les pas de Platon,Par ma propre vertu‖ je cherchais à connaîtreSi l’âme est en effet‖ un souffle du grand Être ;Si ce rayon divin,‖ dans l’argile enfermé,Doit être par la mort‖ éteint ou rallumé ;S’il doit, après mille ans‖ revivre sur la terre ;Ou si, changeant sept fois‖ de destins et de sphère,Et montant d’astre en astre‖ à son centre divin,D’un but qui fuit toujours‖ il s’approche sans fin ;Si dans ces changements‖ nos souvenirs survivent ;Si nos soins, nos amours,‖ si nos vertus nous suivent ;S’il est un juge assis‖ aux portes des enfers,Qui sépare à jamais‖ les justes des pervers ;S’il est de saintes lois‖ qui, du ciel émanées,Des empires mortels‖ prolongent les années,Jettent un frein au peuple‖ indocile à leur voix,Et placent l’équité‖ sous la garde des rois ;Ou si d’un dieu qui dort‖ l’aveugle nonchalanceLaisse au gré du destin‖ trébucher sa balance,Et livre, en détournant‖ ses yeux indifférents,La nature au hasard‖ et la terre aux tyrans.Mais, ainsi que des cieux,‖ où son vol se déploie,L’aigle souvent trompé‖ redescend sans sa proie,Dans ces vastes hauteurs‖ où mon œil s’est portéJe n’ai rien découvert‖ que doute et vanité ;Et, las d’errer sans fin‖ dans des champs sans limite,Au seul jour où je vis,‖ au seul bord que j’habiteJ’ai borné désormais‖ ma pensée et mes soins :Pourvu qu’un dieu caché‖ fournisse à mes besoins ;Pourvu que, dans les bras‖ d’une épouse chérie,Je goûte obscurément‖ les doux fruits de ma vie ;Que le rustique enclos,‖ par mes pères planté,Me donne un toit l’hiver,‖ et de l’ombre l’été ;Et que d’heureux enfants‖ ma table couronnéeD’un convive de plus‖ se peuple chaque année,Ami, je n’irai plus‖ ravir si loin de moi,Dans les secrets de Dieu,‖ ces comment, ces pourquoi,Ni du risible effort‖ de mon faible génieAider péniblement‖ la Sagesse infinie.Vivre est assez pour nous ;‖ un plus sage l’a dit :Le soin de chaque jour‖ à chaque jour suffit.Humble, et du Saint des Saints‖ respectant les mystères,J’héritai l’innocence‖ et le Dieu de mes pères ;En inclinant mon front,‖ j’élève à lui mes bras ;Car la terre l’adore‖ et ne le comprend pas :Semblable à l’alcyon,‖ que la mer dorme ou gronde,Qui dans son nid flottant‖ s’endort en paix sur l’onde,Me reposant sur Dieu‖ du soin de me guiderÀ ce port invisible‖ où tout doit aborder,Je laisse mon esprit,‖ libre d’inquiétude,D’un facile bonheur‖ faisant sa seule étude,Et prêtant sans orgueil‖ la voile à tous les vents,Les yeux tournés vers lui,‖ suivre le cours du temps.Toi qui, longtemps battu‖ des vents et de l’orage,Jouissant aujourd’hui‖ de ce ciel sans nuage,Du sein de ton repos‖ contemples du même œilNos revers sans dédain,‖ nos erreurs sans orgueil ;Dont la raison facile,‖ et chaste sans rudesse,Des sages de son temps‖ n’a pris que la sagesse,Et qui reçus d’en haut‖ ce don mystérieuxDe parler aux mortels‖ dans la langue des dieux ;De ces bords enchanteurs‖ où ta voix me convie,Où s’écoule à flots purs‖ l’automne de ta vie,Où les eaux et les fleurs,‖ et l’ombre et l’amitié,De tes jours nonchalants‖ usurpent la moitié,Dans ces vers inégaux‖ que ta muse entrelace,Dis-nous, comme autrefois‖ nous l’aurait dit Horace,Si l’homme doit combattre‖ ou suivre son destin ;Si je me suis trompé‖ de but ou de chemin ;S’il est vers la sagesse‖ une autre route à suivre,Et si l’art d’être heureux‖ n’est pas tout l’art de vivre ?

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
63((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a rivages / ombrages féminine, classiqueb arrêté / habité masculine, classiquec lente / Dante féminine, classiqued jour / cour masculine, classiquee Égérie / prairie féminine, classiquef embelli / l’oubli masculine, classiqueg sagesse / jeunesse féminine, classiqueh immortels / autels masculine, classiquei colline / s’incline féminine, classiquej ignoré / entouré masculine, classiquek domestique / portique féminine, classiquel eaux / rameaux masculine, classiquem rose / repose féminine, classiquen rois / choix masculine, classiqueo monde / l’onde féminine, classiquep eaux / roseaux masculine, classiqueq fontaines / chênes féminine, classiquer bois / voix masculine, classiques nuages / images féminine, classiquet redouté / compté masculine, classiqueu oppressée / pensée féminine, classiquev déserts / vers masculine, classiquew mûre / nature féminine, classiquex vents / mouvants masculine, classiquey abandonne / donne féminine, classiquez remplis / embellis masculine, classiquea rapides / vides féminine, classiqueb raison / Platon masculine, classiquec connaître / Être féminine, classiqued enfermé / rallumé masculine, classiquee terre / sphère féminine, classiquef divin / fin masculine, classiqueg survivent / suivent féminine, classiqueh enfers / pervers masculine, classiquei émanées / années féminine, classiquej voix / rois masculine, classiquek nonchalance / balance féminine, classiquel indifférents / tyrans masculine, classiquem déploie / proie féminine, classiquen porté / vanité masculine, classiqueo limite / j’habite féminine, classiquep soins / besoins masculine, classiqueq chérie / vie féminine, classiquer planté / l’été masculine, classiques couronnée / année féminine, classiquet moi / pourquoi masculine, classiqueu génie / infinie féminine, classiquev dit / suffit masculine, classiquew mystères / pères féminine, classiquex bras / pas masculine, classiquey gronde / l’onde féminine, classiquez guider / aborder masculine, classiquea d’inquiétude / étude féminine, classiqueb vents / temps masculine, classiquec l’orage / nuage féminine, classiqued œil / orgueil masculine, classiquee rudesse / sagesse féminine, classiquef mystérieux / dieux masculine, classiqueg convie / vie féminine, classiqueh l’amitié / moitié masculine, classiquei entrelace / Horace féminine, classiquej destin / chemin masculine, classiquek suivre / vivre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources