Méditations poétiques, 1820
VINGT-QUATRIÈME MÉDITATION. Le golfe de Baïa
Vois-tu comme le flot paisibleSur le rivage vient mourir ?Vois-tu le volage zéphyrRider, d’une haleine insensible,L’onde qu’il aime à parcourir ?Montons sur la barque légèreQue ma main guide sans efforts,Et de ce golfe solitaireRasons timidement les bords.Loin de nous déjà fuit la rive :Tandis que d’une main craintiveTu tiens le docile aviron,Courbé sur la rame bruyante,Au sein de l’onde frémissanteJe trace un rapide sillon.
Dieu ! quelle fraîcheur on respire !Plongé dans le sein de Téthys ;Le soleil a cédé l’empireÀ la pâle reine des nuits ;Le sein des fleurs demi-ferméesS’ouvre, et de vapeurs embauméesEn ce moment remplit les airs ;Et du soir la brise légèreDes plus doux parfums de la terreÀ son tour embaume les mers.
Quels chants sur ces flots retentissent ?Quels chants éclatent sur ces bords ?De ces doux concerts qui s’unissentL’écho prolonge les accords.N’osant se fier aux étoiles,Le pêcheur, repliant ses voiles,Salue, en chantant, son séjour ;Tandis qu’une folle jeunessePousse au ciel des cris d’allégresse,Et fête son heureux retour.
Mais déjà l’ombre plus épaisseTombe, et brunit les vastes mers ;Le bord s’efface, le bruit cesse,Le silence occupe les airs.C’est l’heure où la MélancolieS’assied pensive et recueillieAux bords silencieux des mers ;Et, méditant sur les ruines,Contemple au penchant des collinesCe palais, ces temples déserts.
Ô de la liberté‖ vieille et sainte patrie !Terre autrefois féconde‖ en sublimes vertus,Sous d’indignes Césars maintenant asservie,Ton empire est tombé,‖ tes héros ne sont plus !Mais dans ton sein l’âme agrandieCroit sur leurs monuments‖ respirer leur génie,Comme on respire encor‖ dans un temple aboliLa majesté du dieu‖ dont il était rempli.Mais n’interrogeons pas‖ vos cendres généreuses,Vieux Romains, fiers Catons,‖ mânes des deux Brutus !Allons redemander‖ à ces murs abattusDes souvenirs plus doux,‖ des ombres plus heureuses.
Horace, dans ce frais séjour,Dans une retraite embelliePar le plaisir et le génie,Fuyait les pompes de la cour ;Properce y visitait Cynthie,Et sous les regards de DélieTibulle y modulait‖ les soupirs de l’amour.Plus loin, voici l’asile‖ où vint chanter le Tasse,Quand, victime à la fois‖ du génie et du sort,Errant dans l’univers,‖ sans refuge et sans port,La pitié recueillit‖ son illustre disgrâce.Non loin des mêmes bords,‖ plus tard il vint mourir ;La gloire l’appelait,‖ il arrive, il succombe :La palme qui l’attend‖ devant lui semble fuir,Et son laurier tardif‖ n’ombrage que sa tombe.
Colline de Baïa !‖ poétique séjour !Voluptueux vallon‖ qu’habita tour à tourTout ce qui fut grand dans le monde,Tu ne retentis plus‖ de gloire ni d’amour.Pas une voix qui me réponde,Que le bruit plaintif de cette onde,Ou l’écho réveillé‖ des débris d’alentour !
Ainsi tout change, ainsi tout passe ;Ainsi nous-mêmes nous passons,Hélas ! sans laisser plus de traceQue cette barque où nous glissonsSur cette mer où tout s’efface.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abbab] 6[abab] 7[aa] 6[abba] 1[abbacca] 1[abaab] 1[ababa]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (60 de 8, 24 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a paisible / insensible féminine, classiqueb mourir / zéphyr / parcourir masculine, classiquec légère / solitaire féminine, classiqued efforts / bords masculine, classiquee rive / craintive féminine, classiquef aviron / sillon masculine, classiqueg bruyante / frémissante féminine, classiquea respire / l’empire féminine, classiqueb Téthys / nuits masculine, classiquec demi-fermées / embaumées féminine, classiqued airs / mers masculine, classiquee légère / terre féminine, classiquea retentissent / s’unissent féminine, classiqueb bords / accords masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiqued séjour / retour masculine, classiquee jeunesse / d’allégresse féminine, classiquea épaisse / cesse féminine, classiqueb mers / airs masculine, classiquec Mélancolie / recueillie féminine, classiqued mers / déserts masculine, classiquee ruines / collines féminine, classiquea patrie / asservie féminine, classiqueb vertus / plus masculine, classiquec agrandie / génie féminine, classiqued aboli / rempli masculine, classiquee généreuses / heureuses féminine, classiquef Brutus / abattus masculine, classiquea séjour / cour / l’amour masculine, classiqueb embellie / génie féminine, classiquec Cynthie / Délie féminine, classiqued Tasse / disgrâce féminine, classiquee sort / port masculine, classiquef mourir / fuir masculine, classiqueg succombe / tombe féminine, classiquea séjour / tour masculine, classiqueb monde / réponde / onde féminine, classiquec d’amour / d’alentour masculine, classiquea passe / trace / s’efface féminine, classiqueb passons / glissons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Lamartine, Paris, CHEZ L’AUTEUR, HUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 43, 1860· numérisation wikisource.org· Sources