Recueillements poétiques, 1839
XVI. A une jeune fille poète
Quand assise le soir‖ au bord de ta fenêtreDevant un coin du ciel‖ qui brille entre les toits,L'aiguille matinale‖ a fatigué tes doigts,Et que ton front comprime‖ une ame qui veut naître ;Ta main laisse échapper‖ le lin brodé de HeursQui doit parer le front‖ d'heureuses fiancées,Et de peur de tacher‖ ses teintes nuancéesTes beaux yeux retiennent leurs pleurs.
Sur les murs blancs et nus‖ de ton modeste asile,Pauvre enfant ! d'un coup d'œil‖ tout ton destin se lit !Un crucifix de bois‖ au-dessus de ton lit,Un réséda jauni‖ dans un vase d'argile,Sous tes pieds délicats‖ la terre en froids carreaux,Et près du pain du jour‖ que la balance pèsePour ton festin du soir‖ le raisin ou la fraiseQue partagent les passereaux.
Tes mains sur tes genoux‖ un moment se délassent,Puis tu vas t'accouder‖ sur le fer du balconOù le pampre grimpant,‖ le lierre au noir floconA tes cheveux épars,‖ amoureux s'entrelacent ;Tu verses l'eau de-source‖ à ton pâle rosier ;Tu gazouilles son air‖ à ton oiseau fidèleQui becqueté ta lèvre‖ en palpitant de l'aileA travers les barreaux d'osier.
Tu contemples le ciel‖ que le soir décolore,Quelque dôme lointain‖ de lumière écumant,Ou plus haut, seule au fond‖ du vide firmamentL'étoile, comme toi‖ que Dieu seul voit éclore ;L'odeur des champs en fleurs‖ monte à ton haut séjour,Le vent fait ondoyer‖ tes boucles sur la tempe,La nuit ferme le ciel, tu rallumes la lampe,Et le passé t'efface un jour !…
Cependant le bruit monte‖ et la ville respire,L'heure sonne appelant‖ tout un monde au plaisir,Dans chaque son confus‖ que ton cœur croit saisirC'est le bonheur,qui vibre‖ ou l'amour qui respire.Les chars grondent en bas‖ et font frissonner l'air ;Comme des flots pressés‖ dans le lit des tempêtes,Ils passent emportant‖ les heureux à leurs fêtes,Laissant sous la roue un éclair.
Ceux-là versent au seuil‖ de la scène ravieCette foule attirée‖ au vent des passionsEt qui veut aspirer‖ d'autres sensationsPour oublier le jour‖ et pour doubler la vie ;Ceux-là rentrent des champs,‖ sur de plians aciers,Berçant les maîtres las‖ d'ombrage et de murmure,Des fleurs sur les coussins,‖ des festons de verdureEnlacés aux crins des coursiers.
La musique du bal‖ sort des salles sonores,Sous les pas des danseurs‖ l'air ébranlé frémit,Dans des milliers de voix‖ le cœur chante ou gémit ;La ville aspire et rend‖ le bruit par tous les pores.Le long des murs dans l'ombre‖ on entend retentirDes pas aussi nombreux‖ que des gouttes de pluie,Pas indécis d'amant‖ où l'amante s'appuie,Et pèse pour le ralentir.
Le front dans les deux mains,‖ pensive tu te penches ;L'imagination‖ te peint de verts coteauxTout résonnans du bruit‖ des forêts et des eaux,Où s'éteint un beau soir‖ sur des chaumières blanches,Des sources aux flots bleus‖ voilés de liserons,Des prés où quand le pied‖ dans la grande herbe nage,Chaque pas, aux genoux‖ fait monter un nuageD'étamine et de moucherons.
Des vents sur les guérets,‖ ces immenses coups d'ailes,Qui donnent aux épis‖ leurs sonores frissons,L'aubépine neigeant‖ sur les nids des buissons,Les verts étangs rasés‖ du vol des hirondelles ;Les vergers allongeant‖ leur grande ombre du soir,Les foyers des hameaux‖ ravivant leurs lumières,Les arbres morts couchés‖ près du seuil des chaumièresOù les couples viennent s'asseoir.
Ces conversations‖ à voix que l'amour brise,Où le mol commencé‖ s'arrête et se repent,Où l'avide bonheur‖ que le doute suspendS'envole après l'aveu‖ que lui ravit la brise ;Ces danses où l'amant‖ prenant l'amante au vol,Dans le ciel qui s'entr'ouvre‖ elle croit fuir en rêveEntre le bond léger‖ qui du gazon l'enlève,Et son pied qui retombe au sol !
Sous la tente de soie‖ ou dans ton nid de feuilleTu vois rentrer le soir,‖ altéré de tes yeux,Un jeune homme au front mâle,‖ au regard studieux ;Votre bonheur tardif‖ dans l'ombre se recueille.Ton épaule s'appuie‖ à celle de l'époux,Sous son front déridé‖ ton front nu se renverse,Son œil luit dans ton œil‖ pendant que ton pied berceUn enfant blond sur tes genoux !
De tes yeux dessillés‖ quand ce voile retombe,Tu sens la joue-humide‖ et les mains pleines d'eau ;Les murs de ce réduit‖ où-flottait ce tableauSemblent se rapprocher‖ pour voûter une tombe ;Ta lampe y jette à peine‖ un reste de clarté,Sous les beaux pieds d'enfant‖ les parures s'écoulent,Et tes cheveux épars‖ et les ombres déroulentLeurs ténèbres sur la beauté.
Cependant le temps fuit,‖ la jeunesse s'écoule,Tes beaux yeux sont cernés‖ d'un rayon de pâleur,Des roses sans soleil‖ ton teint prend la couleur,Sur ton cœur amaigri‖ ton-visage se moule,Ta lèvre a replié‖ le sourire, la voixA perdu cet te note‖ où le bonheur tressaille ;Des airs lents et plaintifs‖ mesurent maille à mailleLe lin qui grandit sous tes doigts.
Eh ! quoi ! ces jours passés‖ dans un labeur vulgaireA gagner miette à miette‖ un pain trempé de fiel,Cet espace sans air,‖ cet horizon sans ciel,Ces amours s'envolant‖ au son d'un vil salaire,Ces désirs refoulés‖ dans un sein étouffant,Ces baisers, de ton front‖ chassés comme la moucheQui bourdonne l'été‖ sur les coins de la bouche,C'est donc là vivre, ô belle enfant !
Nul né verra briller,‖ celle étoile nocturne !Nul n'entendra chanter‖ ce muet rossignol !Nul ne respirera‖ ces haleines du sol ,Que la fleur du désert‖ laisse mourir dans l'urne !Non, Dieu ne brise pas‖ sous ses fruits immortelsL'arbre dont le génie‖ a fait courber la tige ;Ce qu'oublia le temps,‖ ce que l'homme néglige,Il le réserve à ses autels !
Ce qui meurt dans les airs,‖ c'est le ciel qui l'aspire :Les anges amoureux‖ recueillent flots à flotsCette vie écoulée‖ en stériles sanglots :Leur aile emporte ailleurs‖ ce que la voix soupire,Et ces langueurs de l'ame‖ où gémit ton destin,Et les pleurs sur ta joue,‖ hélas ! jamais cueillies,Et ces espoirs trompés,‖ et ces mélancolies,Qui pâlissent ton pur malin.
Ils composent tes chants,‖ mélodieux murmure,Qui s'échappe du cœur‖ par le cœur répondu ;Comme l'arbre d'encens‖ que le fer a fenduVerse en baume odorant‖ le sang de sa blessure !Aux accords du génie,‖ à ces divins concerts,Ils mêlent étonnés‖ ces pleurs déjeune filleQui tombent de ses yeux‖ et baignent son aiguille,Et tous les soupirs sont des vers !
Savent-ils seulement‖ si le monde l'écoute ?Si l'indigence énerve‖ un génie inconnu ?Si le céleste encens‖ au foyer contenuAvec l'eau de ses yeux‖ dans l'argile s'égoutte ?Qu'importe aux voix du ciel‖ l'humble écho d'ici-bas ?Les plus divins accords‖ qui moulent de la terre,Sont les élans muets‖ de l'ame solitaireQue le vent même n'entend pas.
Non, je n'ai jamais vu‖ la pâle giroflée,Fleurissant au sommet‖ de quelque vieille tourQue bat le vent du nord‖ ou l'aile du vautour,Incliner sur le mur‖ sa tige échevelée ;Non, je n'ai jamais vu‖ la stérile beauté,Pâlissant sous ses pleurs‖ sa fleur décolorée,S'exhaler sans amour‖ et mourir ignorée,Sans croire à l'immortalité !
Passe donc les doigts blancs‖ sur tes yeux, jeune fille !Et laisse évaporer‖ ta vie avec les chants ;Le souffle du Très-Haut‖ sur chaque herbe des champsCueille la perle d'or‖ où l'aurore scintille ;Toute vie est un flot‖ de la mer de douleur ;Leur amertume un jour‖ sera ton ambroisie ;Car l'urne de la gloire‖ et de la poésieNe se remplit que de nos pleurs !
Saint Point, 24 août 1938.
Versification
- Forme
- 20 huitains (huitains)
- Rimes
- 20(abbacddc)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (140 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 huitains
- Mots à la rime
- a fenêtre / naître féminine, classiqueb toits / doigts masculine, classiquec Heurs / pleurs masculine, classiqued fiancées / nuancées féminine, classiquea asile / d'argile féminine, classiqueb lit masculine, classiquec carreaux / passereaux masculine, classiqued pèse / fraise féminine, classiquea délassent / s'entrelacent féminine, classiqueb balcon / flocon masculine, classiquec rosier / d'osier masculine, classiqued fidèle / l'aile féminine, classiquea décolore / éclore féminine, classiqueb écumant / firmament masculine, classiquec séjour / jour masculine, classiqued tempe / lampe féminine, classiquea respire féminine, classiqueb plaisir / saisir masculine, classiquec l'air / éclair masculine, classiqued tempêtes / fêtes féminine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb passions / sensations masculine, classiquec aciers / coursiers masculine, classiqued murmure / verdure féminine, classiquea sonores / pores féminine, classiqueb frémit / gémit masculine, classiquec retentir / ralentir masculine, classiqued pluie / s'appuie féminine, classiquea penches / blanches féminine, classiqueb coteaux / eaux masculine, classiquec liserons / moucherons masculine, classiqued nage / nuage féminine, classiquea d'ailes / hirondelles féminine, classiqueb frissons / buissons masculine, classiquec soir / s'asseoir masculine, classiqued lumières / chaumières féminine, classiquea brise féminine, classiqueb repent / suspend masculine, classiquec vol / sol masculine, classiqued rêve / l'enlève féminine, classiquea feuille / recueille féminine, classiqueb yeux / studieux masculine, classiquec l'époux / genoux masculine, classiqued renverse / berce féminine, classiquea retombe / tombe féminine, classiqueb d'eau / tableau masculine, classiquec clarté / beauté masculine, classiqued s'écoulent / déroulent féminine, classiquea s'écoule / moule féminine, classiqueb pâleur / couleur masculine, classiquec voix / doigts masculine, classiqued tressaille / maille féminine, classiquea vulgaire / salaire féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquec étouffant / enfant masculine, classiqued mouche / bouche féminine, classiquea nocturne / l'urne féminine, classiqueb rossignol / sol masculine, classiquec immortels / autels masculine, classiqued tige / néglige féminine, classiquea l'aspire / soupire féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquec destin / malin masculine, classiqued cueillies / mélancolies féminine, classiquea murmure / blessure féminine, classiqueb répondu / fendu masculine, classiquec concerts / vers masculine, classiqued fille / aiguille féminine, classiquea l'écoute / s'égoutte féminine, classiqueb inconnu / contenu masculine, classiquec d'ici-bas / pas masculine, classiqued terre / solitaire féminine, classiquea giroflée / échevelée féminine, classiqueb tour / vautour masculine, classiquec beauté / l'immortalité masculine, classiqued décolorée / ignorée féminine, classiquea fille / scintille féminine, classiqueb chants / champs masculine, classiquec douleur / pleurs masculine, non classiqued ambroisie / poésie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources