Recueillements poétiques, 1839
XVII. Cantique sur un rayon de soleil
Je suis seul dans la prairieAssis au bord du ruisseau ;Déjà la feuille flétrie,Qu'un (flot paresseux charrie,Jaunit l'écume de l'eau.
La respiration douceDes bois au milieu du jourDonne une lente secousseA la vague, au brin de mousse,Au feuillage d'alentour.
Seul et la rime bercée,Un jeune et haut peuplierDresse sa flèche élancéeComme une haute penséeQui s'isole pour prier !
Par instans le vent qui sembleCouler à flots modulésDonne à la feuille qui trembleUn doux frisson qui ressembleA des mots articulés.
L'azur où sa cime nageA balayé son miroirSans que l'ombre d'un nuageJette au ciel une autre imageQue l'infini qu'il fait voir.
Ruisselant de feuille en feuilleUn rayon répercutéParmi les lis que j'effeuille,Filtre, glisse, et se recueilleDans une île de clarté.
Le rayon de feu scintilleSous celte arche de jasmin, !Comme une lampe qui brilleAux doigts d'une jeune filleEt qui tremble dans sa main.
Elle éclaire cette voûte,Rejaillit sur chaque fleur,La branche sur l'eau l'égoutte,L'aile d'insecte et la goutteEn font flotter la lueur.
A ce rayon d'or qui perceLe vert grillage du bord,La lumière se disperseEn étincelle,et traverseLe cristal du flot qui dort.
Sous la nuit qui les ombrageOn voit, en brillans réseaux,Jouer un flottant nuageDe mouches au bleu corsageQui patinent sur les eaux.
Sur le bord qui se découpe,De rossignols frais éclosUn nid tapissé d'étoupeSe penche comme une poupeQui voudrait puiser ses flots.
La mère habile entrecroiseAu fil qui les réunit,Les ronces et la framboise,Et tend, comme un toit d'ardoise,Ses deux ailes sur son nid.
Au bruit que fait mon haleine,L'onde ouïe rameau pliant,Je vois son œil qui promène,Sa noire prunelle pleineDe son amour suppliant !
Puis refermant, calme et douce,Ses yeux, sous mes yeux amis,On voit à chaque secousseDe ses petits sur leur mousseBattre les cœurs endormis.
Ce coin de soleil condenseL'infini de volupté.O charmante providence !Quelle douce confidence,D'amour, de paix, de beauté !
Dans un moment de tendresse,Seigneur, on dirait qu'on sentTa main douce qui caresseCe vert gazon qui redresseSon poil souple et frémissant !
Tout sur terre fait silenceQuand tu viens la visiter,L'ombre ne fuit ni n'avance,Mon cœur même qui s'élanceNe s'entend plus palpiter !
Ma pauvre ame ensevelieDans cette mortalitéOuvre sa mélancolie,Et comme un lin là déplieAu soleil de ta bonté.
S'enveloppant tout entièreDans les plis de la splendeur,Comme l'ombre à la lumièreElle ruisselle en prière,Elle rayonne en ardeur !
Oh ! qui douterait encoreD'une bonté dans les cieux,Devant un brin dé l'aurore,Qui s'égare et fait écloreCes ravissemens des yeux ?
Est-il possible, ô nature !Source dont Dieu tient la clé,Où boit toute créature,Lorsque la goutte est si pure,Que l'abîme soit troublé ?
Toi qui dans la perle d'onde,Dans deux brins d'herbe pliés,Peux enfermer tout un mondeD'un bonheur qui surabondeEt déborde sur tes pieds,
Avare de ces délices,Qu'entrevoit ici le cœur,Peux-tu des divins calicesNous prodiguer les prémicesEt répandre la liqueur ?.
Dans cet infini d'espace, •Dans cet infini du temps,A la splendeur de ta face,O mon Dieu ! n'est-il pas placePour tous les cœurs palpitans ?
Source d'éternelle vie,Foyer d'éternel amour,A l'ame à peine assouvieFaut-il que le ciel envieSon étincelle et son jour ?
Non, ces courts momens d'extaseDont parfois nous débordons,Sont un peu de miel du vase,Écume qui s'extravaseDe l'océan de tes dons !
Elles y nagent, j'espère,Dans les secrets de tes cieux,Ces chères âmes, ô père !Dont nous gardons sur la terreLe regret délicieux !
Vous pour qui mon œil se voileDes larmes de notre adieu,Sans doute dans quelque étoileLe même instant vous dévoileQuelque autre perle de Dieu !
Vous contemplez assouvies,Des champs de sérénité,Ou vous écoutez ravies,Murmurer la mer de viesAu lit de l'éternité !
Le même Dieu qui déploiePour nous un coin du rideauNous enveloppe et nous noie,Vous dans une mer de joie,Moi dans une goutte d'eau. !
Pour tant mon ame est si pleine,O Dieu, d'adoration !Que mon cœur la tient à peine,Et qu'il sent manquer l'haleineA sa respiration !
Par ce seul rayon de flamme,Tu m'attires tant vers toi,Que si la mort, de mon ameVenait délier la trame,Rien ne changerait en moi !
Sinon qu'un cri de louangePlus haut et plus solennel,En voix du concert de l'ange,Changerait ma voix de l'angeEt deviendrait éternel.
Oh ! gloire à toi qui ruisselleDe les soleils à la fleur !Si grand dans une parcelle !Si brûlant dans l'étincelle !Si plein, dans un pauvre cœur !
Versification
- Forme
- 34 quintils (quintils)
- Rimes
- 34(abaab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 34 quintils
- Mots à la rime
- a prairie / flétrie / charrie féminine, classiqueb ruisseau / l'eau masculine, classiquea douce / secousse / mousse féminine, classiqueb jour / d'alentour masculine, classiquea bercée / élancée / pensée féminine, classiqueb peuplier / prier masculine, classiquea semble / tremble / ressemble féminine, classiqueb modulés / articulés masculine, classiquea nage / nuage / image féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquea feuille / j'effeuille / recueille féminine, classiqueb répercuté / clarté masculine, classiquea scintille / brille / fille féminine, classiqueb jasmin / main masculine, classiquea voûte / l'égoutte / goutte féminine, classiqueb fleur / lueur masculine, classiquea perce / disperse / traverse féminine, classiqueb bord / dort masculine, classiquea ombrage / nuage / corsage féminine, classiqueb réseaux / eaux masculine, classiquea découpe / d'étoupe / poupe féminine, classiqueb éclos / flots masculine, classiquea entrecroise / framboise / d'ardoise féminine, classiqueb réunit / nid masculine, classiquea haleine / promène / pleine féminine, classiqueb pliant / suppliant masculine, classiqueb amis / endormis masculine, classiquea condense / providence / confidence féminine, classiqueb volupté / beauté masculine, classiquea tendresse / caresse / redresse féminine, classiqueb sent / frémissant masculine, classiquea silence / n'avance / s'élance féminine, classiqueb visiter / palpiter masculine, classiquea ensevelie / mélancolie / déplie féminine, classiqueb mortalité / bonté masculine, classiquea entière / lumière / prière féminine, classiqueb splendeur / ardeur masculine, classiquea encore / l'aurore / éclore féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea nature / créature / pure féminine, classiqueb clé / troublé masculine, classiquea d'onde / monde / surabonde féminine, classiqueb pliés / pieds masculine, classiquea délices / calices / prémices féminine, classiqueb cœur / liqueur masculine, classiquea d'espace / face / place féminine, classiqueb temps / palpitans masculine, classiquea vie / assouvie / envie féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea d'extase / vase / s'extravase féminine, classiqueb débordons / dons masculine, classiquea j'espère / père / terre féminine, classiqueb cieux / délicieux masculine, classiquea voile / étoile / dévoile féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea assouvies / ravies / vies féminine, classiqueb sérénité / l'éternité masculine, classiquea déploie / noie / joie féminine, classiqueb rideau / d'eau masculine, classiquea pleine / peine / l'haleine féminine, classiqueb d'adoration / respiration masculine, classiquea flamme / ame / trame féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea louange / l'ange féminine, classiqueb solennel / éternel masculine, classiquea ruisselle / parcelle / l'étincelle féminine, classiqueb fleur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources