Recueillements poétiques, 1839
XV. Toast porté dans un banquet national des gallois et des bretons,
A ABEGAVENNY DANS LE PAYS DE GALLES
Quand ils se rencontraient‖ sur la vague ou la grèveEn souvenir vivant‖ d'un antique départ,Nos pères se montraient‖ les deux moitiés d'un glaiveDont chacun d'eux gardait‖ la symbolique part.Frère ! se disaient-ils,‖ reconnais-tu la lame ?Est-ce bien là l'éclair ?‖ l'eau, la trempe et le fil ?Et l'acier qu'a fondu‖ le même jet de flammeFibre à fibre se rejoint-il ?
Et nous, nous vous disons :‖ O fils des mêmes plages !Nous sommes un tronçon‖ de ce glaive vainqueur ;Regardez-nous aux yeux,‖ aux cheveux, aux visages,Nous reconnaissez-vous‖ à la trempe du cœur ?…N'est-ce pas cet œil bleu‖ comme la mer profondeQui brise entre nos caps‖ sur des écueils pareils ?Où notre ciel brumeux‖ réfléchit dans son ondePlus de foudres que de soleils ?
Le vent ne fait-il pas‖ battre sur vos épaulesAu branle de vos pas‖ ces forêts de cheveux,Crinière aux nœuds dorés‖ du vieux lion des Gaules,Où le soleil sanglant‖ fait ondoyer ses feux ?Ne résonnent-ils pas‖ au souffle des tempêtesComme ce crin épais‖ par les lances porté,Étendards naturels‖ que font flotter nos têtesSur les clans de la liberté ?
De nos robustes mains‖ quand la paume vous serre,Ce langage muet,‖ n'est-il pas un sermentQue jure l'amitié,‖ l'alliance ou la guerre,Que nul revers ne lasse‖ et nul jour ne dément ?Nos langues, où le bruit‖ de nos grèves domine,Ne vibrent-elles pas,‖ rudes du même son,Ainsi que deux métaux‖ nés dans la même mineRendent l'accord à l'unisson ?
Ne nous jouons-nous pas‖ où le dauphin se joue ?N'entrelaçons-nous pas,‖ comme d'humbles roseaux,Le pin durci du pôle‖ au chêne qui le nouePour nous bercer aux vents‖ dans les vallons des eaux ?N'emprisonnons-nous pas‖ dans la toile sonoreL'aile de la tempête ?‖ et, sur les flots amers,N'aimons-nous pas à voir‖ le jour nomade écloreDe toutes les vagues des mers ?
Le coursier aux crins noirs,‖ trône vivant des braves,Ne nous nomme-t-il pas‖ dans ses hennissemens ?Nos bardes n'ont-ils pas‖ des chants tristes et graves,Des harpes de Morven‖ vieux retentissemens ?N'en composent-ils pas‖ les cordes les plus doucesAvec les pleurs de l'homme‖ et le sang des héros,Le vent plaintif du nord‖ qui siffle sur les mousses,Le chien qui hurle aux bords des flots ?
Le poli de l'acier,‖ l'éclair de l'arme nue,Ne caressent-ils pas‖ nos mains et nos regards ?Est-il un horizon‖ plus doux à noire vueQu'un soleil de combats‖ sur des épis de dards ?Le passé dans nos cœurs‖ n'a-t-il pas des racinesQu'on ne peut extirper‖ ni secouer du sol ?Et ne restons-nous pas‖ rochers sous les ruinesQuand la poussière a pris son vol ?
Reconnaissons-nous donc,‖ ô fils des mêmes pères !Le sang de nos aïeux‖ là-haut nous avoûra,Que l'hydromel natal‖ écume dans nos verres,Et poussons dans le ciel‖ trois sublimes hourra !Hourra pour l'Angleterre‖ et ses falaises blanches !Hourra pour la Bretagne‖ aux côtes de-granit !Hourra pour le Seigneur‖ qui rassemble les branchesAu tronc d'où tomba le vieux nid !
Que ce cri fraternel‖ gronde sur nos montagnesComme l'écho joyeux‖ d'un tonnerre de paix !Que l'Océan le roule‖ entre les deux Bretagnes !Que le vaisseau l'entende‖ entre ses flancs épais ?Et qu'il fasse tomber‖ dans la mer qui nous baigne.Avec l'orgueil jaloux‖ de nos deux pavillons,L'aigle engraissé de mort,‖ dont le bec encor saigneDe la chair de nos bataillons !
L'esprit des temps rejoint‖ ce que la mer sépare,Le titre de famille‖ est écrit en tout lieu.L'homme n'est plus français,‖ anglais, romain, barbare,Il est concitoyen‖ de l'empire de Dieu !Les murs des nations‖ s'écroulent en poussières,Les langues de Babel !‖ retrouvent l'unité,L'Évangile refait‖ avec toutes ces pierresLe temple de l'humanité !
Réjouissons-nous donc‖ dans lé jour qu'il nous prête ;L'aube des jours nouveaux‖ fait poindre ses rayons ;Vous serez dans les temps,‖ monts à la verte crête,Un Sinaï de paix‖ entre les nations !Sous nos pas cadencés‖ faisons sonner là terre,Jetons nos gants de fer‖ et donnons-nous la main,C'est nous qui conduisons‖ aux conquêtes du pèreLes colonnes du genre humain !
Dans le drame des temps‖ nous avons deux grands rôles.A nous les champs d'argile,‖ à vous les champs amers !Pour répandre de Dieu la semence aux deux pôlesCreusons-nous deux sillons‖ sur la terre et les mers !Dans toute glèbe humaine‖ où sa race fourmille,Premiers-nés d'Occident,‖ à la neuve clarté,Marchons, distribuant‖ à l'immense familleDieu, la paix et la liberté !
Dans notre coupe pleine‖ où l'eau du ciel déborde,Désaltérés déjà,‖ buvons aux nations !Îles ! ou continens !‖ que l'onde entoure ou borde,Ayez part sous le ciel‖ à nos libations !Oui, buvons ! et, passant‖ notre coupe à la rondeAux convives nouveaux‖ du festin éternel,Faisons boire après nous‖ tous les peuples du mondeDans le calice fraternel !
Saint-Point, 25 Septembre 1838.
Versification
- Forme
- 13 huitains (huitains)
- Rimes
- 13(ababcdcd)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (91 de 12, 13 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 huitains
- Mots à la rime
- a grève / glaive féminine, classiqueb départ / part masculine, classiquec lame / flamme féminine, classiqued fil / rejoint-il masculine, classiquea plages / visages féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquec profonde / onde féminine, classiqued pareils / soleils masculine, classiquea épaules / Gaules féminine, classiqueb cheveux / feux masculine, classiquec tempêtes / têtes féminine, classiqued porté / liberté masculine, classiquea serre / guerre féminine, classiqueb serment / dément masculine, classiquec domine / mine féminine, classiqued son / l'unisson masculine, classiquea joue / noue féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquec sonore / éclore féminine, classiqued amers / mers masculine, classiquea braves / graves féminine, classiqueb hennissemens / retentissemens masculine, classiquec douces / mousses féminine, classiqued héros / flots masculine, classiquea nue / vue féminine, classiqueb regards / dards masculine, classiquec racines / ruines féminine, classiqued sol / vol masculine, classiquea pères / verres féminine, classiqueb avoûra / hourra masculine, classiquec blanches / branches féminine, classiqued de-granit / nid masculine, classiquea montagnes / Bretagnes féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquec baigne / saigne féminine, classiqued pavillons / bataillons masculine, classiquea sépare / barbare féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec poussières / pierres féminine, classiqued l'unité / l'humanité masculine, classiquea prête / crête féminine, classiqueb rayons / nations masculine, classiquec terre / père féminine, classiqued main / humain masculine, classiquea rôles / pôles féminine, classiquec fourmille / famille féminine, classiqued clarté / liberté masculine, classiquea déborde / borde féminine, classiqueb nations / libations masculine, classiquec ronde / monde féminine, classiqued éternel / fraternel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueillements poétiques, PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 1839· numérisation gallica.bnf.fr· Sources