Idylles héroïques, 1858· Herman
Dédicace
À LA JEUNESSE
On dit qu’impatients‖ d’abdiquer la jeunesse,Aux sordides calculs‖ vous livrez vos vingt ans ;Qu’à moins d’un sang nouveau‖ qui du vieux sol renaisse,La France et l’avenir‖ ont perdu leur printemps.
À l’âge où nous errions,‖ livre en main, sous la haie,Tout prêts à dépenser‖ notre cœur et nos jours,On dit que vous savez‖ ce que vaut en monnaieL’heureux temps des chansons,‖ des songes, des amours.
On dit que le franc rire‖ est absent de vos fêtes ;Que l’ironie à flots‖ y coule par moments ;Que chez vous le plaisir,‖ pour parer ses conquêtes,Rêve, au mépris des fleurs,‖ l’or et les diamants ;
Que vous refuseriez‖ l’amour et le génie,Si Dieu vous les offrait‖ avec la pauvreté ;Que vous n’auriez jamais‖ pour la Muse bannieUn seul regret, pas plus‖ que pour la liberté !
On dit vos cœurs tout pleins‖ d’ambitions mort-nées ;On dit que vos yeux secs‖ se refusent aux pleurs ;Qu’avec vous le rameau‖ des nouvelles annéesPorte un fruit corrompu,‖ sans avoir eu des fleurs.
Mais je vous connais mieux,‖ malgré votre silence ;Le poëte a chez vous‖ bien des secrets amis.D’autres vous ont crus morts‖ et vous pleurent d’avance,Frères de Roméo,‖ vous n’êtes qu’endormis !
Qu’importe un jour d’attente,‖ une heure inoccupée !Tous vos lauriers d’hier‖ peuvent encor fleurir ;Vous qui portiez si bien‖ et la lyre et l’épée,Vous qui saviez aimer,‖ vous qui saviez mourir !
Hier, une étincelle‖ éveillait tant de flamme !Hier, c’était l’espoir‖ et non le doute amer ;Un seul mot généreux,‖ tombé d’une grande âme,Vous soulevait au loin‖ comme une vaste mer.
Aux buissons printaniers‖ tout en cueillant des roses,Vous saviez des hauts lieux‖ gravir l’âpre chemin,Et pour vous y conduire,‖ amants des saintes choses,Elvire ou Béatrix‖ vous prenait par la main.
Vous les suivrez encor‖ sur la route choisie !Vous gardez pour flambeau‖ leurs regards fiers et doux ;Celui qui cherchera‖ la fleur de poésieNe la pourra cueillir,‖ s’il n’est pareil à vous.
Aimez votre jeunesse,‖ aimez, gardez-la toute !Elle est de vos aînés‖ l’espoir et le trésor ;Portez-la fièrement,‖ sans en perdre une goutte ;Portez-la devant vous‖ comme un calice d’or.
Peut-être on vous dira‖ d’y boire avec largesse,D’y verser hardiment‖ le vin des passions ;D’autres vous prêcheront‖ l’égoïste sagesseQui rampe et se réserve‖ à ses ambitions.
Mais aux vils tentateurs‖ vous serez indociles !La Muse vous conseille,‖ et vous saurez choisir :Restez dans le sentier‖ des vertus difficiles ;Votre âge a des devoirs‖ plus doux que le plaisir.
À vous de mépriser‖ ce qu’un autre âge envie,Tout bien et tout renom‖ qu’on acquiert sans efforts.Dieu vous a faits si fiers,‖ si purs, si pleins de vie,Pour les belles amours‖ et pour les belles morts.
Venez donc ! je vous suis,‖ et nous volons ensemble ;Nous remontons le cours‖ du temps précipité ;Vous me faites revoir‖ tout ce qui vous ressemble,Toute chose où rayonne‖ un éclair de beauté.
Avec vous je suis jeune ;‖ avec vous j’ai des ailes,Vos ailes de vingt ans,‖ l’espérance et la foi !Ces deux vertus des forts,‖ qui vous restent fidèles,Me rouvrent votre Éden‖ déjà trop loin de moi :
Non pour nous endormir‖ sur ses tapis de mousse,Pour y suivre, en rêveurs,‖ dans ces détours charmants,Sous l’ombre où les oiseaux‖ chantent de leur voix douce,Les méandres de l’onde‖ et les pas des amants ;
Non pour cueillir sans fin‖ la fleur d’or sur les landesPour perdre nos printemps‖ à tresser dans les bois,À nouer de nos mains‖ tant de folles guirlandesQui, l’automne arrivé,‖ nous pèsent quelquefois.
Non ! c’est pour y tenter‖ la cime inaccessibleOù les héros d’Arthur‖ cherchaient le Saint-Graal.À vous, audacieux‖ qui pouvez l’impossible,À vous d’y découvrir,‖ d’y ravir l’idéal !
Faisons, si vous voulez,‖ ce périlleux voyage,Loin du sentier banal‖ où notre ardeur se perd.Montons, pour respirer‖ la pureté sauvage,L’héroïque vigueur‖ qu’on retrouve au désert.
Venez vers ces sommets‖ inondés de lumière ;L’extase y descendra‖ sur votre front bruni.Sous ces chênes, vêtus‖ de leur beauté première.Imprégnez-vous là-haut‖ d’un souffle d’infini.
Et, dans votre âme, avec‖ le concert qui s’élève.Avec le bruit du vent‖ et l’odeur des ravins,Quand vous aurez senti‖ couler comme une sèveTout ce que la nature‖ a d’éléments divins,
Vous irez moissonner‖ dans un autre domaine.Dans un autre infini‖ qu’on n’épuise jamais,Les œuvres des penseurs‖ vous ouvrent l’âme humaine ;Visitez avec eux‖ l’histoire et ses sommets.
Là, vous évoquerez‖ les héros et les sages :Vous y respirerez‖ leur âme et leur vertu.Gravez dans votre cœur‖ leurs augustes images ;Haïssez avec eux‖ ce qu’ils ont combattu ;
Mangez un pain vivant‖ pétri de leur exemple,Si bien que, nourris d’eux‖ plus calmes et plus forts,Les portant comme un dieu‖ dont vous seriez le temple,Vous sentiez vivre en vous‖ tous ces illustres morts.
Puis, sans vous arrêter,‖ même à ces temps sublimes,Au réel trop étroit‖ par votre essor ravis,Toujours plus haut, toujours‖ plus avant sur les cimes,Lancez dans l’idéal‖ vos cœurs inassouvis,
Plus haut ! toujours plus haut,‖ vers ces hauteurs sereinesOù nos désirs n’ont pas‖ de flux et de reflux,Où les bruits de la terre,‖ où le chant des sirènes,Où les doutes railleurs‖ ne nous parviennent plus !
Plus haut dans le mépris‖ des faux biens qu’on adore,Plus haut dans ces combats‖ dont le ciel est l’enjeu.Plus haut dans vos amours.‖ Montez, montez encoreSur cette échelle d’or‖ qui va se perdre en Dieu.
Versification
- Forme
- 28 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 28(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 28 quatrains
- Mots à la rime
- a jeunesse / renaisse féminine, classiqueb ans / printemps masculine, classiquea haie / monnaie féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquea fêtes / conquêtes féminine, classiqueb moments / diamants masculine, classiquea génie / bannie féminine, classiqueb pauvreté / liberté masculine, classiquea mort-nées / années féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea silence / d’avance féminine, classiqueb amis / qu’endormis masculine, classiquea inoccupée / l’épée féminine, classiqueb fleurir / mourir masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea toute / goutte féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb passions / ambitions masculine, classiquea indociles / difficiles féminine, classiqueb choisir / plaisir masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb efforts / morts masculine, classiquea ensemble / ressemble féminine, classiqueb précipité / beauté masculine, classiquea ailes / fidèles féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb charmants / amants masculine, classiquea landes / guirlandes féminine, classiqueb bois / quelquefois masculine, classiquea inaccessible / l’impossible féminine, classiqueb Saint-Graal / l’idéal masculine, classiquea voyage / sauvage féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb bruni / d’infini masculine, classiquea s’élève / sève féminine, classiqueb ravins / divins masculine, classiquea domaine / humaine féminine, classiqueb jamais / sommets masculine, classiquea sages / images féminine, classiqueb vertu / combattu masculine, classiquea exemple / temple féminine, classiqueb forts / morts masculine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb ravis / inassouvis masculine, classiquea sereines / sirènes féminine, classiqueb reflux / plus masculine, classiquea adore / encore féminine, classiqueb l’enjeu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources