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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles héroïques, 1858· Rosa Mystica

Livre cinquième

Victor de Laprade· alexandrins et décasyllabes, 206 vers

Il est frappé, Konrad,‖ sous le drapeau qu’il aime ;Il tombe dans sa force ;‖ et le combat suprêmeApporte au fier vaincu,‖ fauché dans son printemps,La belle mort qu’on rêve‖ et qu’on cherche à vingt ans.Qui vous prend jeune et pur,‖ encor digne d’envie,La mort qui doit guérir‖ et couronner la vie.La mort vient, mais trop lente ;‖ au soldat resté seulLes cadavres sanglants‖ font un épais linceul,Et Konrad, dans l’horreur‖ de ce morne supplice,Du dernier abandon‖ vide l’affreux calice.Pas un ami, pas même‖ un étranger pieuxPour soulever sa tête‖ en lui montrant les cieux.Nul espoir d’obtenir‖ d’une balle plus prompteLa fin des longs tourments‖ et des heures qu’il compte.La neige, à travers l’ombre,‖ en tourbillons descendÉpaisse, et va rougir‖ sur les mares de sang.Accourus à l’odeur,‖ de toute la contrée,Les loups ont commencé‖ leur horrible curée.Les pieds des noirs oiseaux‖ qui se croisent dans l’airEn font pleuvoir du fiel‖ et des lambeaux de chair.

Mais, l’âme de Konrad,‖ libre dans la torture,Domine la souffrance‖ et dompte la nature,Et sa fière agonie ;‖ à la face du ciel,Atteste encor le droit‖ vaincu, mais éternel ;Sa lèvre, où vibre encor‖ un nom, un cri suprême,N’a pas avec son sang‖ laissé fuir un blasphème ;Humble et simple croyant,‖ mais soldat indompté,Il meurt, sans avoir craint‖ et sans avoir douté,Ferme en sa juste cause‖ et s’offrant pour victime.Il garde, il garde aussi‖ la vision intime ;L’amour lui parle encor‖ plus haut que ses douleursEt ses yeux vaguement‖ cherchent des yeux en pleurs.

Or, le don de souffrir‖ avec le sang s’épuise,Dans ce corps déchiré‖ que la vertu maîtrise ;De l’esprit survivant‖ à ce dernier effortUne clarté sereine‖ approche avec la mort,Et du monde invisible‖ illumine l’entrée ;Cette âme, enfin, des sens‖ à demi délivrée,Voit commencer pour elle,‖ aux portes du tombeau,La seconde naissance‖ et le monde nouveau.Konrad, autour de lui,‖ sent frémir dans l’espace,Comme un grand chœur d’oiseaux‖ qui passe et qui repasseÀ tous les horizons‖ il entend à la foisChanter et palpiter‖ des ailes et des voix.Chère et sainte musique‖ à son cœur familière !C’est l’accent des soupirs,‖ le vol de la prièreQue sa mère et sa sœur,‖ — infatigable amour ! —Lancent pour lui vers Dieu,‖ supplié nuit et jour.Il voit monter, monter‖ de ces âmes fidèlesL’essaim de leurs vertus,‖ paré de blanches ailes,Les travaux, les douleurs,‖ trésor accoutuméOffert pour la rançon‖ de l’enfant bien-aimé.L’air en est tout peuplé‖ de ses saintes colombes,Il s’en est envolé‖ de tant de chères tombes !Et tant d’humbles vertus,‖ qu’on découvre aujourd’hui,À la porte du ciel‖ s’en vont frapper pour lui.

Or, une voix vibrait‖ dans ces accords mystiques,Claire et d’un timbre d’or‖ dominait les cantiques ;Son lointain que le vent‖ jetait dans ce concert,Sur des flots de parfums‖ apportés du désert.Les steppes d’Orient,‖ du milieu des bruyèresLes avait vus monter‖ ces longs flots de prièresQu’en sa ferveur d’amante‖ exhalait, chaque soir,Une âme ardente et pure‖ ainsi qu’un encensoir.

Rosa Mystica

Mon âme est la sœur‖ de cette âme en peines,Donnez-moi, mon Dieu,‖ sa part de douleurs ;Pour vous la payer,‖ je viens les mains pleines.S’il vous faut du sang,‖ prenez dans mes veines ;Prenez dans mes yeux‖ s’il vous faut des pleurs.

Quand vous répandez‖ vos grâces divines,Remplissez son cœur‖ aux dépens du mien.Que toute ma sève‖ aille à ses racines ;Les roses pour lui,‖ pour moi les épines ;J’accepte tout mal,‖ s’il en a le bien.

Cultivez en moi,‖ pour qu’il les moissonne,Les belles vertus,‖ les beaux épis d’or.Labourez mon cœur,‖ je vous l’abandonne ;Pourvu que, là-haut,‖ la même couronneÀ vos pieds, mon Dieu,‖ nous unisse encor.

Cette voix a changé‖ l’agonie en extase,Et Konrad a cru voir,‖ dans l’azur qui s’embrase,Rosa, la fleur mystique,‖ aux paroles de miel.Sur un sentier d’or pur‖ elle descend du ciel ;Elle vient, conduisant‖ les patronnes qu’elle aime ;Car cette mort sanglante‖ est un dernier baptême,Où les saints, accourus‖ vers le soldat martyr.Lavent d’un flot vermeil‖ l’âme prête à partir.

Sainte Élisabeth

Prends, pour t’en revêtir,‖ prends ces vivantes roses,Ces vertus de l’amante‖ à mon sourire écloses,Et ces perles, don précieuxFait des pleurs tombés de ses yeux.

Prends la couronne d’or‖ et la palme et le trône,Joyaux du paradis‖ ciselés par l’aumône,Ces bouquets d’épis et de fleursCueillis au champ de ses douleurs.

Porte-les devant Dieu !‖ Je les ai reçus d’ellePour en former au ciel‖ sa parure immortelle ;C’est elle, au jour de l’abandon,C’est elle, ami, qui t’en fait don.

Sainte thérèse

J’ai versé, dans ton cœur en flamme.Ma charité, ce vif encens.L’amour pur, tel que je le sens,Donna des ailes à ton âme.

Monte, aujourd’hui, vers le ciel bleuComme l’odorante fumée,Vole, avec la fleur bien-aimée,Au terme du désir… en Dieu.

Sainte victoire

J’ai pleuré, j’ai souffert‖ et la douleur m’attire.J’ai compté vos tourments,‖ les luttes de ton cœur,Et, comme un digne prix,‖ en te voyant vainqueur,J’ai demandé pour toi‖ la mort et le martyre.

Les anges font, là-haut,‖ votre place auprès d’eux ;Partagez-vous ce soir‖ les palmes que j’apporte ;Dès que ces rameaux d’or‖ auront touché sa porte,Le ciel, d’où je descends,‖ s’ouvrira pour vous deux.

Sainte marie

À ton cou sanglant‖ je vois son rosaire,Par elle attaché‖ le jour des adieux ;Ta main presse encor‖ la croix séculaire,Ces grains qu’ont usés‖ les doigts des aïeux.

À moi seul, à moi‖ tu peux me le rendre ;Je ne romprai pas‖ ce tendre lien ;À ton cou sanglant‖ je vais le reprendreEt tout rouge encor‖ le remettre au sien.

En lui présentant‖ la croix bien connue,De ta sainte mort‖ j’irai l’avertir ;Elle bénira‖ l’heure enfin venue,Me tendra les mains‖ et voudra partir.

Et moi, l’enlaçant‖ avec mes longs voiles,Lui montrant le ciel,‖ terme des ennuis,Je l’emporterai‖ parmi les étoilesQui vous souriaient‖ dans vos chastes nuits.

Fiers de nous aider‖ de leurs ailes promptes,Les blonds séraphins,‖ soumis à ma loi,Lui feront franchir‖ l’azur où tu montesEt toucher le but‖ aussitôt que toi.

Soudain, avec un bruit‖ d’aile qui se déploieDe zéphyr engouffré‖ sous de longs plis de soie,L’ardente vision‖ part et monte dans l’airEt, dans le sombre azur,‖ s’éteint comme l’éclair.

Déjà, lourd des vapeurs‖ de la nuit qui commence,Le regard du blessé‖ flotte en un vide immense ;Son esprit se débat‖ et se perd, un moment,Dans l’ombre ainsi mêlée‖ à l’éblouissement.Il cherche dans le ciel,‖ d’où tombent ces voix puresQuelques derniers rayons‖ de ces chastes figures ;Il s’élance ; il voudrait‖ suivre dans leur essorCes âmes qu’il entend,‖ mais de trop loin encor.

À l’horizon, bientôt,‖ comme un feu qui s’allumeRouge et qui s’agrandit‖ en sillonnant la brumeComme si de l’éther‖ une étoile en son volS’arrachait et glissait‖ effleurant notre sol,Une forme éclatante,‖ aussitôt reconnue,Apparaît à Konrad‖ et descend de la nue.

C’est l’astre souriant,‖ c’est le premier soleilQui de son âme en pleurs‖ hâta le doux réveil,La sainte Béatrix,‖ au désert rencontrée,Qui d’un monde inconnu‖ lui découvrit l’entrée,Lui barra le chemin‖ de la forêt des sens.Et tourna vers le ciel‖ ses désirs grandissants.

C’est elle, en sa beauté‖ qui subjugue et qui flatte,Avec son regard d’aigle‖ et sa robe écarlate,La vierge qui nous ouvre,‖ au fond du paradis,Les cercles radieux‖ aux vivants interdits,Celle qui lui versa‖ l’ardeur des grandes choses,Et, le touchant au front‖ de ses mystiques roses,Le força de gravir,‖ par les sentiers étroits,Ces sommets de l’amour‖ couronnés par la croix.

L’allégresse entrevue‖ et longtemps poursuivieApparaît sur le seuil‖ de la nouvelle vie ;L’ange qui fait choisir‖ entre les deux chemins,Se penchant sur Konrad,‖ saisit ses pâles mains ;Et, comme un fils en pleurs‖ tiré d’un mauvais rêve,Dans la réalité‖ le réveille et l’enlève.

Il monte, il voit là-bas‖ fuir nos sanglants sommetsTémoins des noirs combats‖ terminés à jamais ;Il respire, et baigné‖ d’une clarté croissante,Se sent vivre, étonné‖ de la douleur absente.Il monte, il monte ; il voit,‖ dans son joyeux essor,Tourbillonner sous lui,‖ comme une neige d’or,Tout ruisselants de vie‖ et pressés dans l’espace,Les rapides soleils‖ qu’en son vol il dépasse.En mille sons divers,‖ vibrant sur leurs essieux,De leur musique immense‖ ils remplissent les cieux.Sur ce clavier, docile‖ aux doigts de l’invisible.Plane de Béatrix‖ la voix pure et paisible ;Et l’esprit de Konrad,‖ libre enfin de son corps,S’élève, enveloppé‖ de ces divins accords.

Béatrix

Gloire au cœur téméraire‖ épris de l’impossible.Qui marche, dans l’amour,‖ au sentier des douleurs,Et fuit tout vain plaisir‖ au vulgaire accessible.

Heureux qui sur sa route,‖ invité par les fleurs,Passe et n’écarte point‖ leur feuillage ou leurs voiles,Et, vers l’azur lointain,‖ tournant ses yeux en pleurs,

Tend ses bras insensés‖ pour cueillir les étoiles.Une beauté, cachée‖ aux désirs trop humains,Sourit à ses regards,‖ sur d’invisibles toiles ;

Vers ses ambitions‖ lui frayant des chemins,Un ange le soutient‖ sur des brises propices ;Les astres bien-aimés‖ s’approchent de ses mains ;

Les lis du paradis‖ lui prêtent leurs calices.Béatrix ouvre un monde‖ à qui la prend pour sœur,À qui lutte et se dompte‖ et souffre avec délices,

Et goûte à s’immoler‖ sa plus chère douceur ;Et, joyeux, s’élançant‖ au delà du visible,De la porte du ciel‖ s’approche en ravisseur.

Gloire au cœur téméraire‖ épris de l’impossible !

Versification

Mètre
Alexandrins et décasyllabes (157 de 12, 35 de 10, 14 de 8)· profil 8, 5+5, 6+6
Mots à la rime
a aime / suprême féminine, classiqueb printemps / ans masculine, classiquec d’envie / vie féminine, classiqued seul / linceul masculine, classiquee supplice / calice féminine, classiquef pieux / cieux masculine, classiqueg prompte / compte féminine, classiqueh descend / sang masculine, non classiquei contrée / curée féminine, classiquej l’air / chair masculine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquec suprême / blasphème féminine, classiqued indompté / douté masculine, classiquee victime / intime féminine, classiquef douleurs / pleurs masculine, classiquea s’épuise / maîtrise féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquec l’entrée / délivrée féminine, classiqued tombeau / nouveau masculine, classiquee l’espace / repasse féminine, classiquef fois / voix masculine, classiqueg familière / prière féminine, classiqueh amour / jour masculine, classiquei fidèles / ailes féminine, classiquej accoutumé / bien-aimé masculine, classiquek colombes / tombes féminine, classiquel aujourd’hui / lui masculine, classiquea mystiques / cantiques féminine, classiqueb concert / désert masculine, classiquec bruyères / prières féminine, classiqued soir / encensoir masculine, classiquea peines / pleines / veines féminine, classiquea divines / racines / épines féminine, classiqueb mien / bien masculine, classiquea moissonne / l’abandonne / couronne féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea extase / s’embrase féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquec aime / baptême féminine, classiqued martyr / partir masculine, classiquea roses / écloses féminine, classiqueb précieux / yeux masculine, classiquea trône / l’aumône féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea d’elle / immortelle féminine, classiqueb l’abandon / don masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb encens / sens masculine, classiquea bleu / Dieu masculine, classiqueb fumée / bien-aimée féminine, classiquea m’attire / martyre féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea d’eux / deux masculine, classiqueb j’apporte / porte féminine, classiquea rosaire / séculaire féminine, classiqueb adieux / aïeux masculine, classiquea rendre / reprendre féminine, classiqueb lien / sien masculine, classiquea connue / venue féminine, classiqueb l’avertir / partir masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquea promptes / montes féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea déploie / soie féminine, classiqueb l’air / l’éclair masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb moment / l’éblouissement masculine, classiquec pures / figures féminine, classiqued essor / encor masculine, classiquea s’allume / brume féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquec reconnue / nue féminine, classiquea soleil / réveil masculine, classiqueb rencontrée / l’entrée féminine, classiquec sens / grandissants masculine, classiquea flatte / écarlate féminine, classiqueb paradis / interdits masculine, classiquec choses / roses féminine, classiqued étroits / croix masculine, classiquea poursuivie / vie féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquec rêve / l’enlève féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb croissante / absente féminine, classiquec essor / d’or masculine, classiqued l’espace / dépasse féminine, classiquee essieux / cieux masculine, classiquef l’invisible / paisible féminine, classiqueg corps / accords masculine, classiquea l’impossible / accessible féminine, classiqueb douleurs / fleurs / pleurs masculine, classiqueb voiles / étoiles / toiles féminine, classiqueb humains / chemins / mains masculine, classiqueb propices / calices / délices féminine, classiqueb sœur / douceur / ravisseur masculine, classiqueb visible / l’impossible féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

206 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources