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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles héroïques, 1858· Frantz

I. La fenaison

Victor de Laprade· strophes variées, vers de 12, 8 et 7 syllabes, 124 vers

Vois, par-dessus la haie‖ où chantent les fauvettes,Dans le foin verdoyant‖ aux teintes violettes,Cachés Jusqu’aux genoux‖ et montant de là-bas,Les faucheurs, alignés,‖ marchant du même pas.En cercle, à côté d’eux,‖ frappent les faux tournantes ;Le fer siffle en rasant‖ les tiges frissonnantes.Et, dans le vert sillon‖ tracé par les râteaux,L’herbe épaisse à leurs pieds‖ se couche en tas égaux.

À l’ombre, au bout du pré,‖ chacun souffle à sa guise ;Le travailleur s’assied,‖ et sa lame s’aiguise,Et l’on entend, parmi‖ les gais refrains, dans l’air,Tinter sous le marteau‖ l’acier sonore et clair.Plus loin, dans le soleil,‖ qui le sèche à merveille,Monte en cône arrondi‖ le foin coupé la veille ;Là, vous écoutez rire,‖ autour des peupliers,Les filles de la ferme‖ en rouges tabliers,Et la meule y reçoit‖ de la fourche de frêneLes gerbes de sainfoin‖ que le râteau lui traîne.

Un char, dont l’essieu crie‖ en montant le coteau,Balance au pas des bœufs,‖ son odorant fardeau,Aux arbres du chemin,‖ chaque fois qu’il se penche,Laissant fleurs et gazons‖ pendus à chaque brancheUn autre, vide encor,‖ s’arrête ; et les enfantsAssiégeant le timon‖ y grimpent triomphants.Appuyé sur le joug‖ du taureau qui rumine,Un robuste bouvier,‖ jeune et de fière mine,Dont la brune faneuse‖ accuse le repos,Sourit nonchalamment‖ à ses joyeux propos.Bientôt, parmi les cris,‖ la joie universelle,Le gerbier tout entier‖ sur le char s’amoncelle ;Tant la gaîté rustique‖ aux lèvres de corailSait abréger la peine‖ et doubler le travail.

Toi, qui fuis ces labeurs‖ que la sagesse envie,Pourquoi, sans t’arrêter,‖ passer devant la vie,Voyageur poursuivi‖ par ton rêve importun,Et refuser ta part‖ dans le bonheur commun ?

Berthe

Nouez les ronces aux charmillesEt l’aubépine à l’églantier ;Tendez vos rets, ô jeunes filles,Entre les buissons du sentier.À ce bel étranger moroseQui voit les fleurs sans les cueillir,Fermez, d’une chaîne de rose,Le chemin qu’il prend pour nous fuir.

Frantz

Au rossignol chanteur‖ préparez une cage,Tressez pour l’enfermer‖ le jonc et le glaïeul ;Mais au loup, s’il se montre,‖ ouvrez vite un passageJe suis méchant,‖ et je veux rester seul !

Berthe

Ton cœur vaut mieux que tes paroles !Tes regards sont tristes, mais doux ;Il faut qu’ici tu te consoles,Loin des bois où vivent les loups.

Si la faux t’effraye et te pèse,Prends du moins ce râteau léger ;Avec nous tu peux, à ton aise,Faner l’herbe de ce verger.

Le goûter, au fond des corbeilles,Va nous offrir, dans un moment,Blanche crème et fraises vermeilles,Et pain bis mêlé de froment.

Frantz

Là-haut dans les pays‖ où je veux aller vivre,Il est des fleurs sans nom,‖ il est des fruits divins ;Et, du tronc de chaque arbre,‖ un miel qui vous enivreJaillit à flots‖ plus purs que tous les vins.

Berthe

Nos prés ont des fleurs aussi douces ;Essaye un jour de leur odeur.Pose un peu sur ton front boudeurCes couronnes que tu repousses.

À côté de nous reste assisSur ces pelouses favorites ;Laisse à nos fraîches margueritesEffacer tes pâles soucis.

Les jeunes filles

Vois, là-bas, sur cette gerbe,Nu dans l’herbe,Ce lutin blond et vermeil ;L’enfant, déjà si folâtrePrès de l’âtre,Qu’il est gai sous le soleil !

Vois briller sa grosse joue ;Comme il joue !De foin le voilà couvert.On dirait un pavot rougeQuand il bouge,Un pavot dans le blé vert.

Son jeune chien, fou de joie,Court, aboie.Lèche ses mains, son cou blanc ;Dans l’herbe qu’ils éparpillentIls sautillentEt roulent liane contre flanc.

Le marmot est tout en nage ;Son visageAu grand air s’est empourpré ;Qu’il est heureux sans mélange,Le bel ange,Quand on fauche dans le pré !

Berthe

Pourquoi t’enfuir, à perdre haleine.Vers ces sommets, à l’horizon,Quand on est si gai dans la plaine,Quand le feu flambe à la maison !

Voici la nuit, le ciel se couvre,Le dernier char vient de partir ;Vois, là-bas, la grange qui s’ouvreL’éclair brille pour t’avertir.

Viens donc, un râteau sur l’épaule,Comme nous, joyeux et chantant,Respirer, sous l’ombre du saule,L’odeur des foins que j’aime tant.

Les chars et les faucheurs‖ sont rentrés à la ferme :Sur le pré ras tondu‖ le buisson se referme ;Mais du gazon plus vert‖ renaît le bouton d’or,Et l’immense bercail‖ va se peupler encor.

Les vaches, les taureaux,‖ détachés de la crèche,Las de l’obscure étable‖ et de la paille sèche,Mugissent de plaisir,‖ et, pressant leurs pas lourds,Frottent leurs bruns naseaux‖ sur le sol de velours.Sautant de leur cavale‖ à l’inculte crinière

Qu’enivrent l’air plus tiède‖ et l’odeur printanière,Les pâtres étourdis,‖ voleurs de nids d’oiseaux,Tressent à leurs captifs‖ des prisons de roseaux.Le chien jappe aux jarrets‖ de la génisse blonde,Le groupe des chevreaux‖ s’éparpille à la ronde ;Et là-bas, au soleil,‖ s’étend, calme et serein,Et dort le taureau noir‖ luisant comme l’airain.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
30[aa] 10[abab] 6[abba]
Mètre
Vers de 12, 8 et 7 syllabes (58 de 12, 41 de 8, 15 de 7, 8 de 3, 2 de 10)· profil 3, 7, 8, 4+6, 6+6
Mots à la rime
a fauvettes / violettes féminine, classiqueb là-bas / pas masculine, classiquec tournantes / frissonnantes féminine, classiqued râteaux / égaux masculine, classiquea guise / s’aiguise féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquec merveille / veille féminine, classiqued peupliers / tabliers masculine, classiquee frêne / traîne féminine, classiquea coteau / fardeau masculine, classiqueb penche / branche féminine, classiquec enfants / triomphants masculine, classiqued rumine / mine féminine, classiquee repos / propos masculine, classiquef universelle / s’amoncelle féminine, classiqueg corail / travail masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb importun / commun masculine, classiquea charmilles / filles féminine, classiqueb l’églantier / sentier masculine, classiquec morose / rose féminine, classiqued cueillir / fuir masculine, classiquea cage / passage féminine, classiqueb glaïeul / seul masculine, classiquea paroles / consoles féminine, classiqueb doux / loups masculine, classiquea pèse / aise féminine, classiqueb léger / verger masculine, classiquea corbeilles / vermeilles féminine, classiqueb moment / froment masculine, classiquea vivre / enivre féminine, classiqueb divins / vins masculine, classiquea douces / repousses féminine, classiqueb odeur / boudeur masculine, classiquea assis / soucis masculine, classiqueb favorites / marguerites féminine, classiquea gerbe / l’herbe féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec folâtre / l’âtre féminine, classiquea joue féminine, classiqueb couvert / vert masculine, classiquec rouge / bouge féminine, classiquea joie / aboie féminine, classiqueb blanc / flanc masculine, classiquec éparpillent / sautillent féminine, classiquea nage / visage féminine, classiqueb empourpré / pré masculine, classiquec mélange / ange féminine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb l’horizon / maison masculine, classiquea couvre / s’ouvre féminine, classiqueb partir / t’avertir masculine, classiquea l’épaule / saule féminine, classiqueb chantant / tant masculine, classiquea ferme / referme féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea crèche / sèche féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquec crinière / printanière féminine, classiqueb d’oiseaux / roseaux masculine, classiquec blonde / ronde féminine, classiqued serein / l’airain masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources