Idylles héroïques, 1858· Frantz
II. Les moissons
Chant du coq
Levez-vous, moissonneurs, alerte !Le coq a chanté sur le toit.D’ombre encor la plaine est couverte,Mais l’aube vient, le coq la voit ;Quittez vos lits de mousse verte.Alerte, moissonneurs, alerte !Le coq a chanté sur le toit.
Le coq, horloge de la grange.Sent marcher l’heure et le soleil.Avant que l’horizon se frangeD’un fil d’écarlate et d’orange,Qu’un bout du clocher soit vermeil,Le coq, horloge de la grange,Sonne à tous un joyeux réveil.
Le coq vaillant chante avec joieL’amour, la guerre et le travail.Si l’épervier là-haut tournoie,Lui, sous son casque de corail,Fier, il vaincra l’oiseau de proie.Le coq vaillant chante avec joieL’amour, la guerre et le travail.
Les blés hauts et dorés,‖ que le vent touche à peine,Comme un jaune océan‖ ondulent sur la plaine ;D’un long ruban de pourpre‖ agité mollement.L’aurore en feu rougit‖ ces vagues de froment.Et, dans l’air, l’alouette,‖ en secouant sa plume,Chante, et comme un rubis‖ dans le ciel bleu s’allume.
Mais déjà la faucille‖ est au pied des épis.Les souples moissonneurs,‖ sur le chaume accroupis,Sont cachés tout entiers,‖ comme un nageur sous l’onde ;Leur front noir reparaît‖ parfois sur la mer blonde.Plongeant leurs bras actifs‖ dans les flots de blé mûr,Ils avancent toujours‖ de leur pas lent, mais sûr ;Leur fer tranchant et prompt,‖ à tous les coups qu’il frappeRétrécit devant eux‖ l’or de l’immense nappe.Derrière eux, le sillon‖ reparaît morne et gris,Les bluets sont tombés‖ et les pavots fleuris ;Et le soleil de juin,‖ piquant comme la flèche,Sur leur couche de paille‖ à l’instant les dessèche.
Le sol brûle ; on dirait‖ que la flamme a passéSur le terrain, déjà‖ blanchâtre et crevassé.Les faux marchent toujours,‖ allongeant derrière ellesLes rangs d’épis tombés‖ en réseaux parallèles,Et qui semblent de loin,‖ tissu fauve et doré,Des toiles de lin neuf‖ qu’on blanchit sur le pré.
Dans l’air lourd plus de voix,‖ hors le bruit des cigalesFrappant le ciel cuivré‖ de leurs notes égales.Entre les moissonneurs‖ plus de joyeux propos ;Il est temps que midi‖ sonne enfin le repos.L’œuvre languit ; la main,‖ en essuyant la tempeRetombe mollement‖ avec l’eau qui la trempe.Les yeux cherchent ; voici,‖ travailleurs aux abois,Que vous voyez venir,‖ par le sentier du bois,Les rouges tabliers,‖ les corbeilles couvertesD’un linge blanc qui luit‖ entre les feuilles vertes,Des cris ont salué‖ l’espoir du gai repas.Vers l’ombre, au bout du champ,‖ chacun marche à grands pas ;On s’assied. Les grands pains‖ sont étalés sur l’herbe.Le maître fait les parts,‖ trônant sur une gerbe.La fermière a servi‖ les rustiques apprêtsEt rempli d’un vin clair‖ les écuelles de grés.Mais, déjà, sous le chêne‖ où la mousse l’invite,Pressant comme la soif,‖ le sommeil descend vite.Près de l’homme endormi,‖ les marmots en éveilFont leur moisson d’ivraie‖ et de pavot vermeil.
Là, debout, lui montrant‖ sa terre et sa chaumière,Le fermier prend la main‖ de la brune fermière.
Frantz
Vois ces riches moissons ;‖ vois sous ces flots de bléNotre champ qui se dore :D’une moisson d’amour‖ le printemps a combléMon cœur plus riche encore !
Viens ! pour payer les fleurs‖ que tu m’offrais hier,Qu’aujourd’hui tu me donnes,Je veux, en épis mûrs,‖ à ton front doux et fierRendre ici des couronnes.
Berthe
Quand tu fuyais, sombre et cherchantUn désert et des fleurs nouvelles,Je t’ai dit : Ma vigne et mon champ,Mes prés en cachent de plus belles.
Rien, dans ces lointains merveilleux,Ne vaut les fruits, les blés qu’on sèmeDans le sillon de ses aïeux.Et qu’on partage à ceux qu’on aime.
Frantz
C’est par toi que ces champs‖ ont porté fruits et fleurs,Ma belle ménagère !Tu prends avec amour‖ ta part de mes labeurs,La mienne est plus légère.
Ces travaux sont moins durs‖ que n’étaient mon repos,Ma solitude oisive ;Je sens, à tes côtés,‖ mon cœur jeune et dispos ;Ta grâce me ravive.
Berthe
Avant de trouver ton appui,Mon cœur, sous sa gaîté frivole,Succombait à ce vague ennuiQu’une mère à peine console.
Mais aujourd’hui je sens par toi,Sous ton regard qui me caresse,Un bonheur pur de tout effroi,Calme et fort comme ta tendresse.
Les jeunes filles
Nous avons cueilli sur les présL’aubépine en fleur qui s’y penche.Et, dans les gazons diaprés,Choisi la pâquerette blanche.Nous avons fait des fleurs d’avrilAu parfum léger et subtil,À la couleur pâle et charmante,Nous avons fait des fleurs d’avrilTon bouquet de vierge et d’amante.
Et nous voulons tresser encorDe rose ardente et parfumée,De pavot rouge et d’épis d’or,Ta couronne d’épouse aimée.Avec les fleurs de nos chansons,Posons l’or des jeunes moissons,Et, triant bien l’ivraie amère,Posons l’or des jeunes moissonsSur ton front d’épouse et de mère.
Mêlez des branches de rosierAu flexible sarment des treilles ;Taillez dans le saule et l’osier ;Il faut à nos fruits des corbeilles.Courbez les branches en cerceau,Il faut à l’enfant un berceauEt des paniers à la vendange ;Courbez les branches en cerceau,Faites sa couche au petit ange.
Sur les chars empourprés‖ des derniers feux du jour,Gerbes et moissonneurs‖ sont rentrés dans la cour.Déjà dans l’avenue,‖ en face de la grange,Sonne la cornemuse,‖ et la troupe s’y range.
Le plus vieux, qui maintient‖ le rite coutumier,A réglé le cortège‖ et marche le premier.Il porte, heureux trésor‖ acquis par tant de peine,La couronne d’épis‖ sur une croix de chêne.Un ruban d’écarlate‖ enroule au bois grossierLes fleurs que l’été mêle‖ au froment nourricier ;Et l’emblème sacré‖ de joie et d’abondanceDu travail et de Dieu‖ parle avec évidence.
On part ; la voix éclate,‖ et les vieilles chansonsEscortent noblement‖ le bouquet des moissons.Le soir dore les murs‖ de la ferme qui brille.Là, debout sur le seuil,‖ le père de familleAttend paisible et fier‖ tout son peuple assemblé,Et reçoit dans ses mains‖ les prémices du blé.
Bientôt les épis d’or‖ et la croix qui les porteComme un signe de Dieu‖ sont cloués sur la porte ;Ils y doivent rester‖ jusqu’à l’autre saison,Pour garder de tout mal‖ les champs et la maison.
Or, pour les moissonneurs,‖ la journée étant faite,Commence le plaisir‖ de la rustique fête,La danse et le repas‖ où le maître joyeuxÉcoute leurs chansons‖ et s’assied avec eux.
Un moissonneur
La montagne a ses prairies,Le lait pur des vacheries,Des sources à chaque pas,Des bouleaux et des mélèzes,Et des fraises…Mais le froment n’y vient pas.
Là, j’ai mon taillis de hêtre,Un troupeau dont je suis maître,Un grand chalet de sapin.Là, j’ai nombreuse familleMa faucilleSait où lui trouver du pain.
La plaine en doux fruits abonde,D’épis elle est toute blonde ;Le blé rentre à plein portail ;Mais la montagne a des hommes,Et nous sommesLes plus braves au travail.
L’air est chaud comme à la forge,La soif nous serre la gorge ;Mais la moisson va son train ;Puis, au bout de la semaine,On ramèneSon mulet chargé de grain.
Mes fils, au bruit de ses cloches,Légers, glissant sur les roches,Viennent se pendre à mon flanc,Fêtant de leurs allégressesMes caresses,Et l’espoir du bon pain blanc.
Chœur
Moissonneurs ! sans plaindre vos peines,Cueillez les blés mûrs dans les plaines,Le blé, notre bien le plus cher !Ce grain d’or, sous sa pâle écorce.C’est le germe de notre force ;C’est notre sang et notre chair.
Pour le pauvre, en liant la gerbe,Laissez quelques épis dans l’herbe ;Qu’il glane un peu de ce bon grain.Puissions-nous, dans un champ prospère,Voir tous les fils du même pèreUnis autour du même pain !
Frantz
La maison, tout en fête,‖ avec amour décoreL’heureux char des moissons‖ qui s’est rempli pour nous ;La maison, tout en fête‖ et plus joyeuse encore,A vu l’épouse entrer‖ et sourire à l’époux.
Dieu fait mûrir les blés ;‖ c’est la femme économeQui mélange un sel pur‖ au pain de chaque jour ;C’est elle, en souriant,‖ qui donne au cœur de l’hommeSon aliment sacré‖ d’allégresse et d’amour.
Comme ce blond froment,‖ elle est l’or véritable ;Elle est le chaste orgueil‖ du maître et du manoir,Le joyau qu’on admire,‖ accoudé sur la table,Le flambeau du foyer‖ quand le ciel se fait noir.
La maison, tout en fête,‖ avec amour décoreL’heureux char des moissons‖ qui s’est rempli pour nousLa maison, tout en fête‖ et plus joyeuse encore,A vu l’épouse entrer‖ et sourire à l’époux.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2(ababaab) 1(abaabab) 2(aabbcc) 20((aa)) 1(aabbaa) 1(aa) 12(abab) 3(ababccdcd) 3(aabb) 7(aabccb)
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 7 syllabes (96 de 12, 76 de 8, 25 de 7, 8 de 6, 5 de 3)· profil 3, 6, 7, 8, 6+6
- Strophes
- 15 quatrains, 10 sizains, 3 septains, 3 distiquess, 3 neuvains, 1 distique
- Mots à la rime
- a alerte / couverte féminine, classiqueb toit / voit masculine, classiquec verte / alerte féminine, classiquea grange / frange féminine, classiqueb soleil / vermeil / réveil masculine, classiquec d’orange / grange féminine, classiquea joie / tournoie féminine, classiqueb travail / corail masculine, classiquec proie / joie féminine, classiquea peine / plaine féminine, classiqueb mollement / froment masculine, classiquec plume / s’allume féminine, classiquea épis / accroupis masculine, classiqueb l’onde / blonde féminine, classiquec mûr / sûr masculine, classiqued frappe / nappe féminine, classiquee gris / fleuris masculine, classiquef flèche / dessèche féminine, classiquea passé / crevassé masculine, classiqueb elles / parallèles féminine, classiquec doré / pré masculine, classiquea cigales / égales féminine, classiqueb propos / repos masculine, classiquec tempe / trempe féminine, classiqued abois / bois masculine, classiquee couvertes / vertes féminine, classiquef repas / pas masculine, classiqueg l’herbe / gerbe féminine, classiqueh apprêts / grés masculine, classiquei l’invite / vite féminine, classiquej éveil / vermeil masculine, classiquea chaumière / fermière féminine, classiquea blé / comblé masculine, équivalenteb dore / encore féminine, classiquea hier / fier masculine, classiqueb donnes / couronnes féminine, classiquea cherchant / champ masculine, classiqueb nouvelles / belles féminine, classiquea merveilleux / aïeux masculine, classiqueb sème / aime féminine, classiquea fleurs / labeurs masculine, non classiqueb ménagère / légère féminine, classiquea repos / dispos masculine, classiqueb oisive / ravive féminine, classiquea appui / ennui masculine, classiqueb frivole / console féminine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb caresse / tendresse féminine, classiquea prés / diaprés masculine, classiqueb penche / blanche féminine, classiquec d’avril / subtil masculine, classiqued charmante / d’amante féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb parfumée / aimée féminine, classiquec chansons / moissons masculine, classiqued amère / mère féminine, classiquea rosier / l’osier masculine, classiqueb treilles / corbeilles féminine, classiquec cerceau / berceau masculine, classiqued vendange / ange féminine, classiquea jour / cour masculine, classiqueb grange / range féminine, classiquea coutumier / premier masculine, classiqueb peine / chêne féminine, classiquec grossier / nourricier masculine, classiqued d’abondance / évidence féminine, classiqueb brille / famille féminine, classiquec assemblé / blé masculine, classiquea porte féminine, classiqueb saison / maison masculine, classiquea faite / fête féminine, classiqueb joyeux / eux masculine, classiquea prairies / vacheries féminine, classiqueb pas masculine, classiquec mélèzes / fraises féminine, classiquea hêtre / maître féminine, classiqueb sapin / pain masculine, classiquec famille / faucille féminine, classiquea abonde / blonde féminine, classiqueb portail / travail masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiquea forge / gorge féminine, classiqueb train / grain masculine, classiquec semaine / ramène féminine, classiquea cloches / roches féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquec allégresses / caresses féminine, classiquea peines / plaines féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquec écorce / force féminine, classiquea gerbe / l’herbe féminine, classiqueb grain / pain masculine, classiquec prospère / père féminine, classiquea décore / encore féminine, classiqueb nous / l’époux masculine, classiquea économe / l’homme féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea véritable / table féminine, classiqueb manoir / noir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
210 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources