Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855· Livre troisième

VIII. L’idéal

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins, 112 vers

À MON AMI LOUIS JANMOT

I

Sur les quais populeux‖ je suis seul, et j’y fouleL’affreux limon qui naît‖ sous les pas de la foule ;Cherchant un peu de jour‖ dans ce ciel infectéPar les jaunes vapeurs‖ que vomit la cité,Sous la voûte fumeuse‖ où couve la tempête,Je marche appesanti,‖ morne et baissant la tête,Sans pouvoir, à travers‖ mille bruits discordants.Entendre au moins la voix‖ qui me parle au dedans.

Comme ces murs tout noirs‖ de suie et de nuages,Il semble qu’un brouillard‖ couvre aussi les visages.Ici des yeux brillants,‖ un teint net et vermeil,Sont plus rares encor‖ qu’un rayon de soleil ;Un froid sombre, où jamais‖ l’éclair ne peut se faire,Y règne dans les cœurs‖ plus que dans l’atmosphère.À voir tous ces fronts bas‖ et couleur de gros sous,Vous devinez l’esprit‖ qui s’agite en dessous.

Là, nul ne marche au but‖ que j’aspire et que j’aime,Dans la fangeuse ornière,‖ on m’y pousse moi-même,Là, des nobles désirs‖ pour user le ressort,Le peuple et le climat‖ contre nous sont d’accord ;Dans l’air humide et lourd‖ la fibre s’y détrempe,Tout fier acier s’y rouille‖ et l’oiseau même y rampe.

Heureux qui n’a qu’à fendre‖ un flot indifférent !Mais tu devras ici‖ remonter le torrent,Et trouvant, malgré toi,‖ ta force dans la haine,Couvrir ton cœur sans fiel‖ d’une armure hautaine.J’y marche ainsi, tendu‖ par un constant effort,Ou pliant sous moi-même‖ et m’offrant à la mort.Rien n’y répare en nous‖ la vigueur dépensée ;L’air est, autant que l’homme,‖ hostile à la pensée,Et n’offre à respirer‖ au tendre amant de l’artQue l’égoïsme infect,‖ la fange et le brouillard.C’est là que Dieu nous mit‖ pour subir notre épreuve.Parfois, sans plus d’espoir,‖ je vais le long du fleuve,Pour tâcher d’y revivre‖ une heure en respirantLes parcelles d’air pur‖ qu’entraîne le courant,Pour saisir, à travers‖ la cité qui murmure,Un son mélodieux‖ parti de la nature.Mille infectes odeurs,‖ mille affreux grincementsM’ont suivi jusqu’au bord‖ de tes flots écumants,Rhône indompté ! voilà‖ pourtant que sur ta grève,Mon front chargé d’ennui‖ tout à coup se relève,Et j’ai vu, par delà‖ notre indigne prison,Le Mont-Blanc radieux‖ qui trône à l’horizon.Il monte en plein soleil ;‖ de sa cime à sa croupeSon profil dentelé‖ dans l’azur se découpe,Et, libre des vapeurs‖ qui couvrent les cités,Il rayonne au-dessus‖ de nos obscurités.

II

L’ombre alors se déchire‖ en dedans de moi-même,L’éclair du mont sacré‖ m’arrache à mon sommeil ;Et je vois, aux rayons‖ de sa blancheur suprême,Se dresser dans mon âme‖ un sommet tout pareil.

Pur, splendide, éclatant‖ de lumière et de neige,Ô Mont-Blanc, sur sa base‖ aussi ferme que toi,Il sort immaculé‖ du brouillard qui l’assiège,Couronné de soleil‖ dans son manteau de roi.

Des torrents de clartés‖ et de forces paisiblesDescendent de son front‖ et remplissent mon cœur ;Les fanges, à mes pieds,‖ ne me sont plus visibles ;Je n’entends plus ce monde‖ ou plaintif ou moqueur.

Un invincible essor‖ me soulève et m’emporteAu-dessus de moi-même,‖ et jusqu’à ces hauts lieuxOù l’âme est à la fois‖ si tranquille et si forte,Qu’elle y peut aimer l’homme‖ et se soumettre aux dieux.

Ces blanches régions‖ dont la neige flamboie,Ce prisme étincelant‖ du glacier virginal,Ce sommet d’où me vient‖ ma lumière et ma joie,C’est toi que je contemple,‖ éternel idéal !

À tes pieds, le réel‖ s’assombrit ou s’écroule ;Toi, ferme en ta hauteur,‖ tu brilles dans les airs ;Jamais le souffle impur‖ et les pieds de la fouleN’auront sali ta neige‖ et tes chastes déserts.

Parfois ton front se voile,‖ ou mon regard s’abaisse ;Tu disparais, pour moi,‖ dans la nuit de mes sens ;Toujours quelque rayon‖ perçant la brume épaisseRevient chercher mon cœur‖ dans l’ombre où je descends.

Un vent souffle du ciel ;‖ il écarte la nue,Je revois ta blancheur‖ et ta solidité ;Et voilà qu’une extase,‖ à la chair inconnue,Fait tressaillir en moi‖ l’esprit ressuscité.

Ô poésie, ainsi‖ bravant l’homme et les choses,Tu sièges dans mon cœur,‖ sur les plus hauts sommets ;Tu peux voiler un jour‖ la cime où tu reposes,Mais ce trône en mon âme‖ est fondé pour jamais.

Nul ne l’ébranlera‖ par force ou par adresse ;Et la fange où le sort‖ m’a contraint de marcherNe rejaillira pas,‖ ô ma blanche déesse,Jusqu’à la neige vierge‖ et ton lit de rocher.

Ta sereine hauteur‖ domine leurs injures ;C’est là que j’ai placé‖ mon rêve et nos amours ;Et du fond de leurs nuits,‖ dans ces sphères plus pures,Mes regards et mon cœur‖ te chercheront toujours.

Pour voler jusqu’à vous‖ si je n’ai pas des ailes,Je veux monter du moins,‖ ô sommets adorés,Aussi loin que l’on va,‖ porté sur des pieds frêles ;Je veux aller mourir‖ sur un de vos degrés.

Si bas qu’il soit encor,‖ heureux qui vous contemple,Et, pour marcher à vous,‖ sort des sentiers battus ;C’est beaucoup d’avoir pris‖ le chemin de ce temple ;Nos aspirations‖ font toutes nos vertus.

Quand j’aborde, à vos flancs,‖ les vertes solitudes,Quand j’ai goûté l’air vif‖ et le pain du berger,J’oublie, au fond des bois,‖ toutes mes lassitudes,Et, plus haut j’ai gravi,‖ plus je m’y sens léger.

Cime du monde alpestre‖ et cime de mon âme,Je m’élance vers toi‖ qui touches l’infini !Tes pieds plongent en vain‖ dans notre monde infâme,Sur ton front l’idéal‖ ne sera pas terni.

À ta base, ô grand mont,‖ tout s’agite et tout change ;Les neiges et les fleurs‖ s’y fondent sous nos pas ;Mais tout peut s’écrouler‖ dans notre humaine fange,Ton sommet radieux‖ ne s’abaissera pas.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21((aa)) 1(aabbcc) 16(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 quatrains, 3 distiquess, 1 sizain
Mots à la rime
a foule féminine, classiqueb infecté / cité masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiqued discordants / dedans masculine, classiquea nuages / visages féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec faire / l’atmosphère féminine, classiqued sous / dessous masculine, classiquea j’aime / moi-même féminine, classiqueb ressort / d’accord masculine, classiquec détrempe / rampe féminine, classiquea indifférent / torrent masculine, classiqueb haine / hautaine féminine, classiquec effort / mort masculine, classiqued dépensée / pensée féminine, classiquee l’art / brouillard masculine, classiquef épreuve / fleuve féminine, classiqueg respirant / courant masculine, classiqueh murmure / nature féminine, classiquei grincements / écumants masculine, classiquej grève / relève féminine, classiquek prison / l’horizon masculine, classiquel croupe / découpe féminine, classiquem cités / obscurités masculine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb sommeil / pareil masculine, classiquea neige / l’assiège féminine, classiqueb toi / roi masculine, classiquea paisibles / visibles féminine, classiqueb cœur / moqueur masculine, classiquea m’emporte / forte féminine, classiqueb lieux / dieux masculine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb virginal / idéal masculine, classiquea s’écroule / foule féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquea s’abaisse / épaisse féminine, classiqueb sens / descends masculine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb solidité / ressuscité masculine, classiquea choses / reposes féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea adresse / déesse féminine, classiqueb marcher / rocher masculine, classiquea injures / pures féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea ailes / frêles féminine, classiqueb adorés / degrés masculine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb battus / vertus masculine, classiquea solitudes / lassitudes féminine, classiqueb berger / léger masculine, classiquea âme / infâme féminine, classiqueb l’infini / terni masculine, classiquea change / fange féminine, classiqueb pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources