Les symphonies, 1855· Livre premier
II. La source éternelle
À MON AMI LOUIS JANMOT.
En vain ton corps palpite‖ et parle avec cent voix,Ils disent l’âme absente.Nature ! et tu n’as rien‖ sous tes flots, sous tes bois,Rien qui rêve et qui sente !
Simple théâtre, en toi‖ l’homme seul est acteur,Lui seul veut, souffre, expie.Qui voit l’esprit frémir‖ sous ta face est menteur,Qui t’adore est impie.
Dans ce bruyant vallon,‖ rien n’a de vie, hors moi ;Tout est forme éphémère ;Et j’étais insensé‖ quand j’allais, plein de foi,Dire au chêne : Mon frère !
Rien n’est pensée au fond‖ des forêts où j’entendsLa parole suprême ;Rien n’est amour ni joie‖ en tes fleurs, ô printemps !Ô toi par qui l’on aime !
Cependant écoutez :‖ — Sur le chemin du cœurIl est des jours de videOù, dans l’or le plus pur,‖ toute humaine liqueurTrompe la lèvre avide ;
Où, brisé par le monde,‖ incapable d’effort,Le penseur sur son livre.L’amant sur son amour,‖ croyant que tout est mort,Veut renoncer à vivre.
C’en est fait ! feuille et fleurs‖ sèchent en un moment ;La sève a quitté l’arbre ;Le dernier flot tarit,‖ et ta main vainementFrappe ton front de marbre.
Tes poètes aimés,‖ tes peintres, et, le soir,L’archet qui nous enlève,Plus rien d’humain ne rend‖ à ton cœur un espoir,À ton esprit un rêve !
Tu vois tout à travers‖ une froide vapeur ;Tu passes lent et sombre ;Ta vie, objet pour tous‖ d’ironie ou de peur,Est le rêve d’une ombre.
Mais tout à coup l’esprit,‖ déchirant ton linceul.Vers le désert t’emmène ;Jusqu’aux âpres sommets‖ cultivés par Dieu seul,Tu fuis la race humaine.
Tu vois les noirs sapins‖ sous leurs neigeux manteaux.Les lacs dans les cratères ;Tu vois la blanche nue‖ argenter les plateauxTout rouges de bruyères.
Du glacier irisé‖ d’azur et de vermeilOù le chamois s’abreuve,À l’heure où l’a frappé‖ la verge du soleil,Tu vois naître le fleuve.
Quand, pour gravir au loin‖ d’autres cimes encor,Dès l’aube tu t’apprêtes,Tu vois, à l’orient,‖ courir la ligne d’orQui dessine leurs crêtes.
Tu descends dans la nuit‖ des antres souterrainsAu feu pâle des lampes ;Vers toute œuvre où de Dieu‖ les pas restent empreints^Tu vas, tu cours, tu rampes.
Sur les rocs, sur le sable‖ aux torrides clartés,Ta chair sue et ruisselle.Et rejette à grands flots‖ tout ce que les citésOnt mis d’impur en elle.
Tu dors sur le granit ;‖ ce dur chevet te rendPlus fort à chaque halte ;Tu manges le miel pur,‖ tu bois l’eau du torrent,Et ta vertu s’exalte.
Tous tes sens ont grandi :‖ ton œil voit des éclairsOù tu ne voyais qu’ombre ;Ton oreille, au milieu‖ du silence des airs,Entend des voix sans nombre.
Tu saisis les regards‖ que, la nuit, chaque fleurAdresse à chaque étoile ;Le front mystérieux‖ de l’astre de douleurDevant toi se dévoile.
Avant que nul n’ait vu‖ sur la feuille des boisLa perle déposée,Tu sens couler d’en haut‖ sur ta lèvre et tu boisL’impalpable rosée.
Tu démêles dans l’air‖ les rapides odeursDes fleurs les plus lointaines ;Et tes pieds sous le sol,‖ mieux que tous les sondeurs,Devinent les fontaines.
Autour de toi tu sens‖ affluer l’infini ;Et ces ondes sonores,Ce torrent de parfums‖ à la lumière uni,Entrent par tous tes pores.
Ivre de ces senteurs,‖ des bruits de ce concertPlein d’encens et de flammes,Tu comprends que ton âme,‖ en s’ouvrant au désert,A respiré des âmes.
Car tu vins t’y plonger‖ pâle, épuisé, traînantTon corps, ton cœur malades ;Et la vie en toi coule‖ et gronde maintenantComme l’eau des cascades.
La neige s’est fondue,‖ aux rayons du vrai jour.Sur ta lèvre engourdieL’urne de ta pensée,‖ au toucher de l’amour,Déborde en mélodie.
L’arbre a repris sa feuille‖ et ses vertes couleurs,Et ses divins murmures ;Au moindre vent, ses fruits‖ pleuvront avec des fleurs ;Ses pommes d’or sont mûres.
Tresse, au bord du verger,‖ tresse encor, pour demain,Des corbeilles plus grandes,Et va parer l’autel‖ où ta stérile mainN’apportait plus d’offrandes.
Le désert t’a rendu‖ cette vertu d’aimerQue l’homme t’a ravie…Et l’on nie à ce sein‖ qui t’a pu ranimerD’avoir en soi la vie !
Il répare en un Jour‖ ces longs mois où l’ennuiAppauvrissait ta muse.Tout s’accroît au désert,‖ tout s’engendre de lui ;Dans la cité tout s’use.
Crois-en donc à l’instinct‖ qui t’y fait sentir Dieu :La nature est vivante ;L’infini coule en elle‖ et t’abreuve, en tout lieu,De joie et d’épouvante.
Oui, c’est Dieu qui circule‖ en cet immense corps,Dans la moindre corolle ;Ces formes, ces couleurs,‖ ces parfums, ces accords,Tout n’est que sa parole.
Cette parole vit ;‖ c’est l’âme, c’est la voixDe toute créature ;C’est l’amour que tu sens,‖ la beauté que tu voisAu fond de la nature.
Cherche donc le désert‖ quand tu vas poursuivantL’esprit qui renouvelle,Poëte, et, chaque été,‖ plonge-toi plus avantDans la source éternelle !
Versification
- Forme
- 32 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 32(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (64 de 6, 64 de 12)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 32 quatrains
- Mots à la rime
- a voix / bois masculine, classiqueb absente / sente féminine, classiquea acteur / menteur masculine, classiqueb expie / impie féminine, classiquea moi / foi masculine, classiqueb éphémère / frère féminine, classiquea j’entends / printemps masculine, classiqueb suprême / aime féminine, classiquea cœur / liqueur masculine, classiqueb vide / avide féminine, classiquea d’effort / mort masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea moment / vainement masculine, classiqueb l’arbre / marbre féminine, classiquea soir / espoir masculine, classiqueb enlève / rêve féminine, classiquea vapeur / peur masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea linceul / seul masculine, classiqueb t’emmène / humaine féminine, classiquea manteaux / plateaux masculine, classiqueb cratères / bruyères féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb s’abreuve / fleuve féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb t’apprêtes / crêtes féminine, classiquea souterrains / empreints masculine, classiqueb lampes / rampes féminine, classiquea clartés / cités masculine, classiqueb ruisselle / elle féminine, classiquea rend / torrent masculine, classiqueb halte / s’exalte féminine, classiquea éclairs / airs masculine, classiqueb qu’ombre / nombre féminine, classiquea fleur / douleur masculine, classiqueb étoile / dévoile féminine, classiquea bois masculine, classiqueb déposée / rosée féminine, classiquea odeurs / sondeurs masculine, classiqueb lointaines / fontaines féminine, classiquea l’infini / uni masculine, classiqueb sonores / pores féminine, classiquea concert / désert masculine, classiqueb flammes / âmes féminine, classiquea traînant / maintenant masculine, classiqueb malades / cascades féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb engourdie / mélodie féminine, classiquea couleurs / fleurs masculine, classiqueb murmures / mûres féminine, classiquea demain / main masculine, classiqueb grandes / d’offrandes féminine, classiquea d’aimer / ranimer masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea l’ennui / lui masculine, classiqueb muse / s’use féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb vivante / d’épouvante féminine, classiquea corps / accords masculine, classiqueb corolle / parole féminine, classiquea voix / vois masculine, classiqueb créature / nature féminine, classiquea poursuivant / avant masculine, classiqueb renouvelle / éternelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources