Odes et poèmes, 1844· Livre premier
IV. Ode
Strophe I
Les pins, ô Pélion,‖ descendent sur ta pente ;Un dieu les pousse vers tes flots.Le vaisseau dont Argus‖ a taillé la charpenteBerce enfin tous ses matelots ;Ils chantent, pleins d’ardeur,‖ sur la poupe embellieDe trépieds et de rameaux verts,Et coupent hardiment‖ le câble qui les lieAux rochers du vieil univers.Des femmes sur le bord‖ la troupe est soucieuse.Vers l’horizon tendant les mains,Tout un peuple bénit‖ la nef audacieuseQui porte l’espoir des humains.
Antistrophe I
Voici de l’inconnu‖ la mer et ses épreuves,Rochers sous l’onde et ciel brumeux !Ô navire, à tes flancs‖ les Tritons et les FleuvesAttachent leurs bras écumeux ;Sur ta proue, au galop‖ de ses cavales noires,Leur dieu brise chars et tridents ;Les cyclopes hurlant‖ du haut des promontoiresTe lancent des chênes ardents.Car du monde où tu vas‖ ces dieux gardent la route,Par toi leur règne doit finir…Souffrez en attendant‖ la terreur et le doute,Ô nautoniers de l’avenir !
Épode I
Voguez pourtant, songez‖ au but de ce voyage !Le chêne de Dodone,‖ interprète du sort,Sous la voile a parlé‖ comme sous le feuillage,Et ce mât au vaisseau‖ prophétise le port ;Orphée en a donné‖ l’espérance certaine ;Il écoute la voix‖ de la terre, il l’entend ;Poète il vous traduit‖ ce que lui dit le chêne,Et des secrets d’en haut‖ vous instruit en chantant.
Strophe Ii
« Voyez où le ciel touche‖ aux vagues azuréesCet horizon cache un trésor ;Il faut, malgré la terre‖ et l’onde conjurées,Y découvrir la toison d’or.Là, le divin bélier,‖ dont la laine abondanteDevait vêtir tous les humains,De son sang pacifique‖ a teint sa robe ardente,Égorgé par d’avides mains.Le tyran de Colchos‖ tient ce riche héritageGardé dans son royaume étroit ;Ravissons, pour en faire‖ un fraternel partage,Ce trésor, auquel tous ont droit ! »
Antistrophe Ii
« Terrible en est l’abord :‖ le roi défend sa proie.Un dragon veillant jour et nuitAu pied du hêtre sombre‖ où la toison flamboie,Siffle et bat ses flancs à grand bruit.Lançant de leurs naseaux‖ des vapeurs enflammées,Des taureaux, des coursiers sans frein,Dans les champs de la guerre‖ écrasent les armées,Le sang baigne leurs pieds d’airain ;La terre tremble au loin ;‖ plein de leur souffle immonde,L’air est mortel aux assaillants…Nous, sans crainte, marchons,‖ chercheurs d’un nouveau monde ;Les destins cèdent aux vaillants ! »
Épode Ii
« D’un grand peuple, ô guerriers,‖ comblant la longue attente,Dans la ville il est doux‖ de rentrer triomphants,Et portant sur le dos‖ la dépouille éclatante,Prix dont l’homme de cœur‖ enrichit ses enfants.Vêtus de robes d’or‖ par les vierges filées,À d’éternels banquets‖ vous irez vous asseoir :Les Muses reviendront‖ à vos fêtes mêlées…Trouvez donc ce pays‖ révélé par l’espoir ! »
Strophe Iii
C’est ainsi qu’ils voguaient‖ à la voix du poète,Les sublimes ambitieux,Ces hommes qui rêvaient‖ pour dernière conquête,D’entrer tout armés dans les cieux.La lyre conjurait‖ les périls du voyage,Et les ennuis et les lenteurs,Le calme, plus funeste,‖ et plus craint que l’oragePar ces hardis navigateurs.En vain la nuit les trompe,‖ et le vent les retarde ;Le vaisseau changeant d’horizon,Aux monstres indomptés‖ qui l’avaient sous leur gardeReprend la divine toison.
Antistrophe Iii
Vous n’êtes pas au bout‖ des épreuves fatales,Pilotes, jouets du destin !Vous n’avez pas encor‖ dans vos cités natalesMis à l’abri votre butin.Le retour n’est pas sur ;‖ les mers les plus sereinesCachent des écueils aux vainqueurs :C’est l’île de Circé,‖ c’est l’antre des Syrènes ;Leur chanson va tenter vos cœurs !Déjà vous leur cédez…‖ mais la lyre d’OrphéeParle dans sa prudente main ;Des lâches déités‖ la voix est étouffée,Le vaisseau poursuit son chemin.
Épode Iii
Il touche au port ; en lui‖ la paix et l’abondance.De l’antique âge d’or‖ le charme est revenu.Sur le pont égayé‖ par le chant et la danse,Chaque homme participe‖ au trésor inconnu.Des ailes tout à coup‖ s’ouvrent avec tes voiles,Ô navire ! à la mer‖ adressant tes adieux,Tu vas, là-haut, briller‖ au milieu des étoiles,Et tous tes matelots‖ passent au rang des dieux.
1843.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 24[abab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (60 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a pente / charpente féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquec embellie / lie féminine, classiqued verts / univers masculine, classiquee soucieuse / audacieuse féminine, classiquef mains / humains masculine, classiquea épreuves / Fleuves féminine, classiqueb brumeux / écumeux masculine, classiquec noires / promontoires féminine, classiqued tridents / ardents masculine, classiquee route / doute féminine, classiquef finir / l’avenir masculine, classiquea voyage / feuillage féminine, classiqueb sort / port masculine, classiquec certaine / chêne féminine, classiqued l’entend / chantant masculine, classiquea azurées / conjurées féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquec abondante / ardente féminine, classiqued humains / mains masculine, classiquee héritage / partage féminine, classiquef étroit / droit masculine, classiquea proie / flamboie féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquec enflammées / armées féminine, classiqued frein / d’airain masculine, classiquee immonde / monde féminine, classiquef assaillants / vaillants masculine, classiquea attente / éclatante féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec filées / mêlées féminine, classiqued asseoir / l’espoir masculine, classiquea poète / conquête féminine, classiqueb ambitieux / cieux masculine, classiquec voyage / l’orage féminine, classiqued lenteurs / navigateurs masculine, classiquee retarde / garde féminine, classiquef d’horizon / toison masculine, classiquea fatales / natales féminine, classiqueb destin / butin masculine, classiquec sereines / Syrènes féminine, classiqued vainqueurs / cœurs masculine, classiquee d’Orphée / étouffée féminine, classiquef main / chemin masculine, classiquea l’abondance / danse féminine, classiqueb revenu / inconnu masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiqued adieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources