Odes et poèmes, 1844· Livre premier
V. Sunium
Sagesse des vieux jours,‖ vierge mélodieuse.Muse vêtue encor‖ de la pourpre du ciel.Manne que distillait‖ une bouche pieuse,Science des enfants,‖ faite d’ambre et de miel !
La lumière et l’amour‖ ruisselaient, ô déesse,Sur ta chaste poitrine‖ en un même ruisseau,Et l’homme entre tes bras‖ buvait avec ivresseLe breuvage du vrai‖ dans la coupe du beau.
Nul livre n’abaissait‖ ta main droite étendue ;Le passé, dans tes chants,‖ racontait l’avenir,Et, de l’éternité‖ naguère descendue,Tu n’avais pour parler‖ qu’à te ressouvenir.
Ô vérité ! ton âme‖ habitait dans la lyre,L’esprit avec le son‖ y chantait à la fois ;Mais de ses flancs brisés‖ où l’homme voulait lire,Il a fait envoler‖ la pensée et la voix.
Sainte inspiration,‖ la terre t’a bannie !La science à pas lourds‖ y creuse ses sillons ;Le sage n’entend plus‖ murmurer un génie ;Dieu voile sa splendeur‖ aux yeux des nations.
Mais, ô divin Platon,‖ fils des vieux sanctuaires,Lorsqu’au fond de l’éther‖ vous sommeilliez encor,La muse vous nourrit‖ des saints électuaires,Et toucha votre bouche‖ avec ses lèvres d’or.
Elle vous fit ainsi‖ poète entre les sages ;Tous les autres parlaient,‖ et vous avez chanté !La myrrhe au sein de l’or‖ se garde après des âges :Tous vos enseignements‖ vivront dans la beauté.
Je vous vois, ô vieillard,‖ assis sous les portiques,Et marchant lentement‖ sous les platanes verts,Et sur un lit d’ivoire‖ en ces festins antiquesOù coulaient à la fois‖ le nectar et les vers.
Là, couronné de fleurs,‖ ô hiérophante, ô prêtre !Vous découvriez le seuil‖ d’un monde radieux ;Vos amis se pressaient,‖ beaux comme leur beau maître,Et leurs regards suivaient‖ le chemin de vos yeux.
Ainsi qu’un vin béni‖ que l’on boit à la ronde,Vous répandiez sur eux‖ un discours embaumé,En flattant sous vos doigts‖ la chevelure blondeD’un jeune Athénien‖ immobile et charmé.
Après venait un chœur‖ de femmes d’Ionie ;La flûte cadençait‖ leurs pas mélodieux ;Puis, ô Grecs ! enivrés‖ d’amour et d’harmonieVous chantiez sur la lyre‖ un hymne pour les dieux.
Sunium ! Sunium,‖ ô divin promontoireQue la mer de Myrtho‖ baigne amoureusement,Ta cime a vu trôner‖ le sage dans sa gloire !Il a mêlé sa voix‖ à ton gémissement !
Il venait là s’asseoir‖ sur la roche dorée,Le poète ! il parlait‖ avec un front riant ;Parfois, comme pour lire‖ une page inspirée,Il s’arrêtait, les yeux‖ plongés dans l’Orient.
Ses disciples, drapés‖ dans leurs manteaux de laine,Dans les myrthes en fleurs‖ se groupant au hasard,Recevaient en leurs cœurs,‖ muets et sans haleine,Le baume qui coulait‖ des lèvres du vieillard.
Sunium ! Sunium !‖ as-tu fait à sa placeFleurir un laurier-rose‖ ou quelque arbre inconnu ?As-tu plus de parfums‖ pour la brise qui passe ?Tes échos chantent-ils‖ depuis qu’il est venu ?
1837.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a mélodieuse / pieuse féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea déesse / ivresse féminine, classiqueb ruisseau / beau masculine, classiquea étendue / descendue féminine, classiqueb l’avenir / ressouvenir masculine, classiquea lyre / lire féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea bannie / génie féminine, classiqueb sillons / nations masculine, classiquea sanctuaires / électuaires féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea sages / âges féminine, classiqueb chanté / beauté masculine, classiquea portiques / antiques féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea prêtre / maître féminine, classiqueb radieux / yeux masculine, classiquea ronde / blonde féminine, classiqueb embaumé / charmé masculine, classiquea d’Ionie / d’harmonie féminine, classiqueb mélodieux / dieux masculine, classiquea promontoire / gloire féminine, classiqueb amoureusement / gémissement masculine, classiquea dorée / inspirée féminine, classiqueb riant / l’Orient masculine, classiquea laine / haleine féminine, classiqueb hasard / vieillard masculine, classiquea place / passe féminine, classiqueb inconnu / venu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources