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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pernette, 1870

CHANT SIXIÈME. Les francs-chasseurs

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 402 vers

Vers les bois, à travers‖ champs et chemins en pente,Des hommes, du bétail,‖ la foule au loin serpente ;Les bâtons et les cris,‖ le fouet des conducteurs,Pressent les longs troupeaux‖ du côté des hauteurs.Tout se hâte et si bien,‖ par les prés, par les landes,Que vaches, ni brebis,‖ ni les chèvres gourmandesN’ont pu même, en longeant‖ les ravins sinueux,Tondre ou l’herbe odorante‖ ou le bourgeon mielleux.

Chargés des fardeaux lourds,‖ sur ce sol difficile,Les mulets au pied sûr‖ se suivent à la file ;Les ânes, harcelés‖ par de bruyants garçons,Bercent dans leurs paniers‖ mères et nourrissons.Montés d’une fillette‖ et d’un vieux patriarche,Les chevaux écumeux‖ trottent fermant la marche.Sur les flancs, quelques chars‖ à quatre forts taureaux,Criant sur leurs essieux,‖ contournent les coteaux.Jusqu’au fond des forêts,‖ nos bûcherons sauvagesSavent par où guider‖ ces fauves attelages ;Par les plus durs sentiers,‖ ces bœufs aux cous tendus,Traînant les longs sapins,‖ sont souvent descendus.Mais aujourd’hui, plus haut,‖ vers les grottes celtiques,Montez, tirez nos chars‖ et leurs trésors rustiques,Allez servir encore,‖ ô nobles animaux !Dans sa fuite au désert,‖ le peuple des hameaux.

Voici près des manoirs‖ le meurtre et l’incendie !

Résolus d’étouffer‖ la révolte hardie,Furieux, rugissant‖ par la voix du tambour,D’innombrables soldats‖ marchent contre le bourg.Hélas ! le fier tocsin‖ n’a réveillé personne !Aux pas de l’étranger‖ la terre s’abandonne ;Nul volcan ne jaillit‖ de nos vieux monts gaulois.Des proscrits, des enfants‖ frappés d’injustes lois,Seuls de l’antique honneur‖ ont entendu la plainte,Et sur le sol natal‖ tenté la guerre sainte ;Attirant par ce coup‖ sur leurs pauvres maisonsL’ennemi rassemblé‖ de tous les horizons.

Alors, il fallut fuir ;‖ vers nos cimes arduesPar les noirs défilés,‖ par les bois défendues.On courut, on refit‖ le chemin des aïeux,Emmenant les troupeaux,‖ les meubles précieux.Ainsi qu’aux anciens jours,‖ la race émigrait toute ;Tout ce qui peut combattre,‖ et tout ce qui redoutePlus cruel que la mort‖ un outrage insolent ;Tout ce qui peut marcher‖ d’un pas ferme ou tremblant.Il ne demeure au bourg,‖ dans les maisons sans maître,Que d’infirmes vieillards‖ sous la garde du prêtre,Quelque être sans famille‖ et qui veut mourir seul,Quelques petits enfants‖ soignés par un aïeul,Tous ceux dont la faiblesse‖ innocente et les larmesÀ la fureur des forts‖ ôtent parfois ses armes.

Or, nos braves d’hier,‖ protégeant le départ,Couvrent les fugitifs‖ d’un mobile rempart.Le fusil sur l’épaule‖ et le front sans cocarde,Pierre et ses compagnons‖ forment l’arrière-garde.Pâtres et laboureurs‖ marchent à côté d’eux.Jacque, enfin, retrouvait‖ les hommes de l’an deux.Un vouloir obstiné‖ se lit sur leurs visages ;La gloire n’est pour rien‖ dans ces mâles courages.

Aux périls de ton clan‖ tu n’aurais pas manqué,Brave docteur ! c’est là‖ que ton poste est marqué.Comme un vieux général‖ qui de rien ne s’étonne,Au galop de la Grise‖ il parcourt sa colonne,Inspecte, ordonne et gronde.‖ À chacun paternel,Il va, tantôt railleur‖ et tantôt solennel,Masque de gais propos‖ le souci qui l’accable,Et soutient les esprits‖ par sa verve indomptable.

Prêt à porter encor‖ conseils, ordres urgents,Entre ses deux amis,‖ parmi les jeunes gens,Il rentrait, il marchait‖ à pied, de verte allure ;Le cavalier prudent‖ soulageait sa monture.Alors la causerie‖ allait son plus grand train ;Le vieux Jacque entonnait‖ son magique refrain,Et tous deux suscitaient‖ dans l’âme populaireTantôt la bonne humeur‖ et tantôt la colère.

« Bien, disait le docteur,‖ nous avons du jarret !En trois pas nous serons‖ chez nous, dans la forêt.Nos vrais remparts sont là,‖ sous ces vertes murailles ;Nous pouvons, à coup sûr,‖ y livrer nos batailles ;Que l’étranger y monte,‖ il n’en reviendra plus.Défendons ces créneaux‖ en hommes résolus.Là, contre des soldats‖ dressés dans une ville,Aux mains du franc-chasseur‖ un fusil en vaut mille.Au bord de ces ravins‖ où l’on rampe à genoux,Chaque arbre nous connaît‖ et combattra pour nous.Bois sacrés, chemins verts,‖ défilés des montagnes,Où nous avons tous fait‖ nos premières campagnes,Où joyeux, oublieux‖ du froid et de la faim,Menant la chasse ardente‖ ou les rêves sans fin,Nous avons dans l’air vif‖ trempé nos jeunes fibresEt connu le bonheur‖ d’être seuls, d’être libres !Tant que vous prêterez‖ votre ombre à ces sommets,L’étranger contre nous‖ ne prévaudra jamais,Et nul homme de cœur‖ ne subira de maîtres,S’il a pour vieux amis‖ vos sapins et vos hêtres.Respectez, laboureurs,‖ ces forêts des hauts lieux ;Gardez à vos enfants‖ ce legs de vos aïeux ;N’allons pas de nos mains,‖ ô Celtes infidèles,Démanteler, là-haut,‖ nos vieilles citadelles ;Conservons aux vaincus‖ ces abris redoutés !Qui sape nos forêts,‖ sape nos libertés. »Sombre entre tous, chantant,‖ jusqu’alors, sans mot dire,Le vieux soldat du Rhin‖ eut un amer sourire ;Il secoua la tête‖ et, d’un ton méprisant,Il s’écria, honteux‖ des hommes d’à présent :

« Les bois sont des remparts,‖ mais il faut les défendre,Et quand le tocsin parle‖ il faut savoir comprendre.Il faut qu’un peuple entier‖ ne soit pas endormi,Lorsque les gens de cœur‖ marchent à l’ennemi.Combien se sont levés‖ dans toute notre France ?Quel bourg a fortement‖ voulu sa délivrance ?Nous voilà seuls, trahis,‖ pas un n’ose bouger ;Comme un libérateur‖ on reçoit l’étranger.Toute la nation,‖ dans ses cités en fêtes,Semble se réjouir‖ de ses propres défaites,Je ne reconnais plus‖ la terre où je suis né !A quoi, sur mes vieux jours,‖ suis-je donc condamné !Moi, qui l’ai vu, ce peuple,‖ en sa liberté fière,De vingt rois en un jour‖ nettoyer sa frontière !Le vieux Jacque en était,‖ de ces durs bataillons.Qui donc en chiens couchants‖ m’a changé ces lions ?Oui, certes, à défaut‖ du plomb sur qui je compte,Moi, qui vis ces temps-là,‖ je mourrai de ma honte. »

Ces mots touchèrent droit‖ chez l’indulgent docteurLe seul ressentiment‖ qui vibrât dans son cœur ;Le seul nom qu’ici-bas‖ il ne pouvait absoudrePassa dans son esprit‖ comme un feu sur la poudre ;La colère éclata‖ chez cet homme de paix ;Ses yeux dardaient l’éclair‖ sous leurs sourcils épais.Et, quittant sa douceur‖ et les notes frivoles,Sa voix comme un clairon‖ fit sonner ces paroles :« Tu sais bien qui nous vaut‖ cette honte et ce deuil !Quel est l’homme enivré‖ de sang et fou d’orgueil,Qui nous ôta l’honneur‖ et corrompit l’histoireEn nous tenant quinze ans‖ gorgés de fausse gloire ;Qui courba tant de fronts‖ fiers devant les bourreaux,Qui fit tant de laquais‖ avec tant de héros ;Ce contempteur profond‖ de la nature humaineQu’il nous faut, à jamais,‖ charger de notre haine !L’invasion du sol,‖ les périls d’aujourd’hui,Nos propres lâchetés,‖ tout est son œuvre à lui !Chacun, lui rétorquant‖ sa première insolence,A droit de lui crier :‖ Qu’as-tu fait de la France ?Mais laissons là cet homme‖ et son trône abattu,Nous chez qui le vieux sang‖ garde quelque vertu,Qui, sauvés à demi‖ par notre solitude,Sommes demeurés purs‖ malgré la servitude ;Oublions notre haine‖ et ce joug détesté :Montrons ce que l’on peut‖ avec la liberté !Je sais qu’en ces déserts‖ où Dieu seul nous contempleNous luttons ignorés,‖ sans même être un exemple !Pour l’honneur du pays‖ nos combats seront vains,Mais notre propre honneur‖ reste entier dans nos mains ;Et plus d’un parmi nous‖ va couronner sa viePar une de ces morts‖ qu’à tout âge on envie.Dieu veuille, mes enfants,‖ se souvenir des vieux,Et m’adresser un coup‖ dont je serai joyeux !De par mes cheveux blancs‖ j’ai droit de préséance ;Je servais avant vous‖ et j’adorais la France ;Puissé-je, en vous léguant‖ un avenir plus doux,Moi, venu le premier,‖ m’en aller avant vous ;Heureux de voir crouler‖ d’une chute profondeCe despote sanglant‖ qui pesait sur le monde ! »À ces mots du vieillard‖ on ne répondit rien ;Mais tous les cœurs battaient‖ à l’unisson du sien,Et d’un plus ferme pas‖ le bataillon rustique,Comme pour applaudir,‖ frappa le sol antique.Au fond de chaque mot‖ sans pénétrer toujours.Ces braves gens sentaient‖ l’âme de ce discours :À ces fières hauteurs‖ ils s’élevaient sans peine.Car c’est ainsi qu’on parle‖ à la nature humaine :Qu’on s’adresse aux plus grands,‖ aux plus humbles esprits,Plus le langage est noble‖ et mieux il est compris.

Le docteur, soulagé‖ de sa sainte colère,Reprit ses doux besoins‖ de gaîté familière,Et, comme il le faisait‖ à tout bout de chemin,Sur l’épaule de Pierre‖ il frappa de la main.

Sans perdre un seul accent‖ du discours qui s’achève,Le jeune chef semblait‖ absorbé dans un rêve,Tant ses yeux pleins d’éclairs‖ rayonnaient vaguementDe sa troupe aux forêts,‖ des prés au firmament…

Quelle est donc ta vertu‖ d’embellir toutes choses,O jeunesse, ô printemps‖ qui mets partout des roses ?Les plus sombres déserts,‖ vus à tes blonds soleils,S’ornent d’épis dorés‖ et de raisins vermeils.Ta faiblesse en remontre‖ aux âmes les plus fortes ;Les dévouements sacrés‖ sont les fruits que tu portes ;Tu fournis tes combats‖ sans haine et sans orgueil.Un espoir t’illumine‖ à travers chaque deuil ;La mort même t’invite,‖ et, sans rien de farouche,T’emporte en souriant,‖ une fleur à la bouche.Ainsi Pierre, enivré‖ de sa sève d’avril,Se sentait deux fois vivre‖ à l’heure du péril ;Jamais si large flot‖ d’émotions sereinesN’avait si fortement‖ palpité dans ses veines.Avec tous ses amours,‖ sous un ciel radieux,Il s’avançait armé‖ sur le sol des aïeux,Libre en sa jeune audace‖ et fier de ce qu’il ose ;Prêt à livrer combat‖ pour la plus sainte cause,Chef élu de soldats‖ qu’il sait tous par leurs noms,Ayant pour vieux amis‖ ses jeunes compagnons,Entouré des lieux chers,‖ des souvenirs d’enfance,Et dans sa volonté‖ debout pour leur défense !Voici les bois connus,‖ la croix sur le rocher,Là-bas la maison blanche‖ et la tour du clocher,Son univers à lui‖ tout entier le regarde…Pernette est son témoin,‖ Pernette est sous sa garde !Il va, l’amour le porte ;‖ il va la joie au cœur,Léger, tranquille, heureux‖ comme un jeune vainqueur :Des ardeurs de la lutte‖ où sa vertu l’entraîne,Il a gardé l’ivresse‖ et dépouillé la haine ;Il a même oublié,‖ tant ses rêves sont hauts,L’homme, l’homme fatal‖ qui nous fit tous ces maux.

Il marchait, attentif‖ aux vieillards, en silence,Sans quitter le ciel pur‖ où son âme s’élance ;Et, jugeant, pour répondre,‖ un discours superflu,Il leur serra la main‖ d’un geste résolu.

Déjà vers les hauteurs‖ de pourpre ruisselantes,Les heures s’inclinaient‖ et paraissaient moins lentes ;Tout se hâtait ; déjà‖ le rideau noir des ifsAbritait de sa nuit‖ le gros des fugitifs.Sur les chaumes, encor,‖ depuis le bord des vignes,Femmes, enfants, montaient‖ en sinueuses lignes.Entre les derniers ceps,‖ protégés de buissons,Marchaient nos jeunes gens‖ armés de cent façons ;Les longs fusils brillaient‖ sur l’églantier des haies,Et les vaillants propos‖ croisaient les chansons gaies.

Ils vont, ils ont bientôt‖ laissé loin derrière euxLes vignobles penchants‖ bordés de chemins creux.

Sur ces verts parapets,‖ une halte ordonnéeRetint quelques instants‖ la troupe bien menée,Durant que les troupeaux,‖ les rustiques convoisAchevaient de gagner‖ l’asile sûr des bois.Seules restaient, portant‖ l’aiguillon dans les âmes,Près des hommes armés‖ quelques vaillantes femmes ;Comme, à tous nos combats‖ mêlant tous nos amours,Dès le temps des aïeux‖ nous en vîmes toujours.

On se mêle, on s’assied ;‖ on tire des corbeillesLes miches de pain blanc,‖ quelques vieilles bouteilles ;On se refait le corps ;‖ et la rouge liqueurEt les mâles baisers‖ refont aussi le cœur :Et, là-bas, dans la plaine‖ où leur blancheur rayonne,On revoit sans pleurer‖ les murs qu’on abandonne.

Pauvres murs, greniers pleins,‖ manoirs, riches celliers,Toit rouge où s’ébattaient‖ les pigeons familiers,Êtes-vous condamnés‖ à la flamme, au pillage ?

Voilà que l’ennemi‖ rentre dans le village !Le vent vers la montagne‖ apporte des bruits sourds,Roulement des canons,‖ des fourgons, des tambours.Les clairons, tout à coup,‖ de leurs voix plus perçantes,Jettent sur ces rumeurs‖ des notes menaçantes.Plus proche et plus strident‖ et par l’écho redit,Éclatant hors du bourg,‖ le son vole et grandit ;La troupe a dépassé‖ la dernière muraille,Et bientôt se déploie‖ en ligne de bataille.Des mille étroits sentiers‖ bordés par les enclos,Pressés, les noirs soldats‖ sortaient comme des flots,Jaloux de châtier‖ par une attaque prompteTous ces vils paysans‖ et de venger leur honte.

Alors tout se leva,‖ là-haut ; le jeune chef,Comme un vieux capitaine,‖ ordonna d’un ton bref,Et chacun, observant‖ un terrible silence,Se hâta vers son poste‖ indiqué par avance.Les femmes, à grands pas,‖ dans les hauts genêts verts,Priant et sanglotant‖ par les sentiers couverts,Joignirent les sapins,‖ dernières citadelles.

Madeleine et sa bru‖ marchaient loin derrière elles.

De nos braves amis,‖ on n’en voyait plus un.Les francs-chasseurs guettaient‖ le moment opportun.À genoux, accroupi,‖ chacun reste immobile ;Buissons et chemins creux‖ cachent leur longue file ;Distants de quelques pas,‖ chaque homme à son créneau.D’un rempart invisible‖ ils bordaient le coteau ;À peine respirant‖ et prêts aux moindres signes…

Les Barbares montaient‖ lentement par les vignes.Muse des lieux que j’aime,‖ esprit sombre des bois,Qui sonnas le Bardit‖ sous le grand chef gaulois,Qui fis trembler César‖ dans nos vallons arvernes,Sors, après deux mille ans,‖ de tes vieilles cavernes !Non pour dicter des vers‖ qui vibrent un instant ;Laisse là le chanteur‖ et vole au combattant !Laisse-moi seul ! sois toute‖ à nos vaillants ! Qu’importeQue languisse ma voix,‖ tant que leur âme est forte ?Donne aux yeux de tes fils‖ tes regards acérés,À leurs reins la vigueur‖ de nos chênes sacrés.Fais que du plomb rapide,‖ ou de l’acier tenace,Chacun d’eux frappe au cœur‖ l’ennemi de sa race.

L’étranger aux pas lourds‖ s’étendait sans soupçons,Devant nos chemins creux‖ couverts par les buissons ;Quand jaillit, à travers‖ les ronces et les lierres,Un sifflement aigu‖ suivi de cent tonnerres…L’écho crépite et gronde,‖ et nos vaillants conscrits,Dressés et triomphants,‖ s’élancent à grands cris :Pas un coup de fusil‖ qui n’ait touché son homme,Et la balle a choisi‖ tous les chefs qu’on renomme !

Surpris et foudroyé,‖ le bataillon trop lentHésita, froids soldats,‖ braves, mais sans élan.Tandis qu’ils frappaient l’air‖ d’une vaine riposteEt s’alignaient chacun‖ incertain de son poste,Nos conscrits, bondissant‖ à travers les halliers,Fiers louveteaux à qui‖ ces bois sont familiers.Avaient refait, dans l’ombre,‖ une halte invisibleEt répété trois fois‖ la décharge terrible.

Le feu de nos chasseurs‖ remontait par degré,Pleuvait de chaque roche‖ et de chaque fourré,Et l’étranger laissait‖ des morts sur chaque étage.À chaque pas, du nombre‖ il perdait l’avantage.Il montait, mais d’un pied‖ qui va se ralentir,Chaque arbre recelait‖ un coup prêt à partir ;Et déjà, de très haut,‖ dans leur savante fuite,Nos chasseurs dominaient‖ cette vaine poursuite.Ils touchaient aux grands bois‖ dont les troncs vénérés,Comme des combattants‖ étroitement serrés,Autour des longs rochers,‖ donjons à tête grise,Font une palissade‖ où tout assaut se brise.De ces forts boucliers‖ habile à se couvrir,La troupe s’arrêta‖ pour vaincre ou pour mourir.

Encor bien loin, là-bas,‖ dans les ronces grimpantes,L’étranger gravissait‖ péniblement les pentes,Harassé, décimé.‖ Nos braves jeunes gensL’écrasaient de leurs feux‖ rapides et plongeants ;Et, déjà, les rochers‖ roulés, par intervalles,Suffisaient, épargnant‖ le trésor de nos balles.

Pierre en vieux capitaine‖ avait conduit les siens.Le front de la forêt,‖ bordé d’arbres anciens,Lançait des coups certains‖ comme une citadelle.Ces créneaux abritaient‖ chacun sa sentinelle.

Mais cherchons dans l’horreur‖ du combat meurtrierCelles que Dieu destine‖ à pleurer, à prier.Je voudrais en lieu sûr,‖ pour y reprendre haleine,Conduire, pas à pas,‖ Pernette et Madeleine.

L’obscurité des pins‖ cachait depuis longtempsMères, filles et sœurs,‖ bien loin des combattants ;L’étranger, patient‖ dans sa longue escalade,Avec nos francs-tireurs‖ croisait sa fusillade…Les balles qui sifflaient,‖ qui pleuvaient sur les monts,Rien n’avait pu hâter‖ celles que nous aimons.Leur lenteur s’obstinait ;‖ leurs yeux, de place en place,Suivaient le jeune chef‖ de leur rayon tenace ;Comme si ce regard,‖ couvant l’être chéri,Pouvait doubler sa force‖ ou lui donner abri.Se réglant sur son pas,‖ dans sa fuite intrépide,Elles marchaient d’un pas‖ plus lent ou plus rapide,Faisant, ainsi que lui,‖ des retours hasardeux,Et, quand il s’arrêtait,‖ s’arrêtant toutes deux.

Chacune, alors, montrait‖ son âme tout entière :L’une, en ses pâles mains‖ jointes pour la prière,Serrait son chapelet‖ avec plus de ferveur,Et, mère, elle invoquait‖ la mère du Sauveur.Mais Pernette ! on eût dit‖ que, dans sa main crispée,La vierge allait brandir‖ ou la hache ou l’épée.Debout et le front haut,‖ elle avait dans les yeuxCet éclair qu’adoraient‖ nos farouches aïeux,Quand, du fond des forêts,‖ les fauves druidessesSoufflaient le feu sacré‖ des guerres vengeresses.Elle ne quittait pas‖ nos vaillants du regard ;De la bataille ardente,‖ elle aspirait sa part ;Épiant, de là-haut,‖ si quelque main frappéeLivrerait à la sienne‖ une arme inoccupée ;Prête, au fond de son cœur,‖ à ces sombres exploitsQui vous sont familiers,‖ ô filles des Gaulois !Car, sous vos fronts charmants,‖ Dieu mit de fortes âmesEt fit ses plus grands coups‖ par la main de nos femmes.Chez nous et chez nous seuls,‖ terribles aux bourreaux,Les vierges aux doux yeux‖ ont des cœurs de héros,Et nul peuple, si loin‖ que sa bannière flotte,France ! n’eut comme toi‖ sa Jeanne et sa Charlotte.

Or, des fauves Teutons‖ toujours plus destructeur,Pied à pied, le combat‖ montait vers la hauteur.Les femmes, avant nous,‖ dans les forêts connues,Parmi les hauts sapins‖ sont déjà parvenues.Déjà, nos francs-chasseurs‖ aux créneaux de ces mursS’embusquent à loisir‖ et tirent à coups sûrs ;C’est ici la victoire‖ et la suprême halte !De nos soldats d’un jour‖ le jeune orgueil s’exalte.Contre un large sapin,‖ Madeleine, à genoux,Dit avec plus d’espoir‖ son : Jésus, sauvez-nous !Et, toute à son ardeur‖ amoureuse et guerrière,Pernette a pris sa place‖ au combat, près de Pierre.Que d’ivresse à le voir,‖ — mais aussi que d’effroi, —Calme et fier, parlant haut,‖ obéi comme un roi !Il semble que lui seul,‖ de son bras noir de poudre,De ces mille fusils‖ secoue au loin la foudre ;Mais, aussi, que le plomb,‖ sifflant dans le fourré,Ne s’adresse d’en bas‖ qu’à ce cœur adoré.

Tout va bien ! tout va bien !‖ Le feu du lourd barbare,Loin de se rapprocher,‖ languit, déjà plus rare ;Les quartiers de granit,‖ le plomb de nos vaillantsPleuvent à plus grands flots‖ contre les assaillants ;Malgré la voix des chefs‖ leur bataillon s’arrête.Enfin le clairon sonne,‖ ordonnant la retraite…Et, pour mieux l’assurer,‖ mille coups à la foisRoulent dans les échos,‖ tonnant contre nos bois.Les rameaux des sapins‖ que leur grêle fracasseCraquent, tels que, l’hiver,‖ sous le givre et la glace.

Attentif et suivant‖ l’ennemi du regard,Pierre s’était penché‖ hors de l’ombreux rempart ;Tout à coup il se dresse,‖ il tressaille, il chancelle ;Sur sa large poitrine‖ un flot de sang ruisselle…Prompte comme le vent,‖ Pernette est près de lui,L’enlace… Et dans ses bras,‖ ferme et flexible appui,Lentement, sur la feuille‖ et sur la mousse épaisse,Les deux genoux ployés,‖ le bien-aimé s’affaisse.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
201((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a pente / serpente féminine, classiqueb conducteurs / hauteurs masculine, classiquec landes / gourmandes féminine, classiqued sinueux / mielleux masculine, classiquea difficile / file féminine, classiqueb garçons / nourrissons masculine, classiquec patriarche / marche féminine, classiqued taureaux / coteaux masculine, classiquee sauvages / attelages féminine, classiquef tendus / descendus masculine, classiqueg celtiques / rustiques féminine, classiqueh animaux / hameaux masculine, classiquea l’incendie / hardie féminine, classiqueb tambour / bourg masculine, non classiquec personne / s’abandonne féminine, classiqued gaulois / lois masculine, classiquee plainte / sainte féminine, classiquef maisons / horizons masculine, classiquea ardues / défendues féminine, classiqueb aïeux / précieux masculine, classiquec toute / redoute féminine, classiqued insolent / tremblant masculine, classiquee maître / prêtre féminine, classiquef seul / aïeul masculine, classiqueg larmes / armes féminine, classiquea départ / rempart masculine, classiqueb cocarde / l’arrière-garde féminine, classiquec d’eux / deux masculine, classiqued visages / courages féminine, classiquea manqué / marqué masculine, classiqueb s’étonne / colonne féminine, classiquec paternel / solennel masculine, classiqued l’accable / indomptable féminine, classiquea urgents / gens masculine, classiqueb allure / monture féminine, classiquec train / refrain masculine, classiqued populaire / colère féminine, classiquea jarret / forêt masculine, classiqueb murailles / batailles féminine, classiquec plus / résolus masculine, classiqued ville / mille féminine, classiquee genoux / nous masculine, classiquef montagnes / campagnes féminine, classiqueg faim / fin masculine, classiqueh fibres / libres féminine, classiquei sommets / jamais masculine, classiquej maîtres / hêtres féminine, classiquek lieux / aïeux masculine, classiquel infidèles / citadelles féminine, classiquem redoutés / libertés masculine, classiquen dire / sourire féminine, classiqueo méprisant / présent masculine, classiquea défendre / comprendre féminine, classiqueb endormi / l’ennemi masculine, classiquec France / délivrance féminine, classiqued bouger / l’étranger masculine, classiquee fêtes / défaites féminine, classiquef né / condamné masculine, classiqueg fière / frontière féminine, classiqueh bataillons / lions masculine, classiquei compte / honte féminine, classiquea docteur / cœur masculine, classiqueb absoudre / poudre féminine, classiquec paix / épais masculine, classiqued frivoles / paroles féminine, classiquee deuil / d’orgueil masculine, classiquef l’histoire / gloire féminine, classiqueg bourreaux / héros masculine, classiqueh humaine / haine féminine, classiquei d’aujourd’hui / lui masculine, classiquej insolence / France féminine, classiquek abattu / vertu masculine, classiquel solitude / servitude féminine, classiquem détesté / liberté masculine, classiquen contemple / exemple féminine, classiqueo vains / mains masculine, classiquep vie / envie féminine, classiqueq vieux / joyeux masculine, classiquer préséance / France féminine, classiques doux / vous masculine, classiquet profonde / monde féminine, classiqueu rien / sien masculine, classiquev rustique / antique féminine, classiquew toujours / discours masculine, classiquex peine / humaine féminine, classiquey esprits / compris masculine, classiquea colère / familière féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea s’achève / rêve féminine, classiqueb vaguement / firmament masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb soleils / vermeils masculine, classiquec fortes / portes féminine, classiqued orgueil / deuil masculine, classiquee farouche / bouche féminine, classiquef d’avril / péril masculine, classiqueg sereines / veines féminine, classiqueh radieux / aïeux masculine, classiquei ose / cause féminine, classiquej noms / compagnons masculine, classiquek d’enfance / défense féminine, classiquel rocher / clocher masculine, classiquem regarde / garde féminine, classiquen cœur / vainqueur masculine, classiqueo l’entraîne / haine féminine, classiquep hauts / maux masculine, classiquea silence / s’élance féminine, classiqueb superflu / résolu masculine, classiquea ruisselantes / lentes féminine, classiqueb ifs / fugitifs masculine, classiquec vignes / lignes féminine, classiqued buissons / façons masculine, classiquee haies / gaies féminine, classiquea eux / creux masculine, classiquea ordonnée / menée féminine, classiqueb convois / bois masculine, classiquec âmes / femmes féminine, classiqued amours / toujours masculine, classiquea corbeilles / bouteilles féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquec rayonne / abandonne féminine, classiquea celliers / familiers masculine, classiqueb pillage / village féminine, classiqueb sourds / tambours masculine, classiquec perçantes / menaçantes féminine, classiqued redit / grandit masculine, classiquee muraille / bataille féminine, classiquef enclos / flots masculine, classiqueg prompte / honte féminine, classiquea chef / bref masculine, classiqueb silence / avance féminine, classiquec verts / couverts masculine, classiqued citadelles / elles féminine, classiquea un / opportun masculine, classiqueb immobile / file féminine, classiquec créneau / coteau masculine, classiqued signes / vignes féminine, classiqueb bois / gaulois masculine, classiquec arvernes / cavernes féminine, classiqued instant / combattant masculine, classiquee Qu’importe / forte féminine, classiquef acérés / sacrés masculine, classiqueg tenace / race féminine, classiquea soupçons / buissons masculine, classiqueb lierres / tonnerres féminine, classiquec conscrits / cris masculine, classiqued homme / renomme féminine, classiquea lent / élan masculine, non classiqueb riposte / poste féminine, classiquec halliers / familiers masculine, classiqued invisible / terrible féminine, classiquea degré / fourré masculine, classiqueb étage / l’avantage féminine, classiquec ralentir / partir masculine, classiqued fuite / poursuite féminine, classiquee vénérés / serrés masculine, classiquef grise / brise féminine, classiqueg couvrir / mourir masculine, classiquea grimpantes / pentes féminine, classiqueb gens / plongeants masculine, classiquec intervalles / balles féminine, classiquea siens / anciens masculine, classiqueb citadelle / sentinelle féminine, classiquea meurtrier / prier masculine, classiqueb haleine / Madeleine féminine, classiquea longtemps / combattants masculine, classiqueb escalade / fusillade féminine, classiquec monts / aimons masculine, classiqued place / tenace féminine, classiquee chéri / abri masculine, classiquef intrépide / rapide féminine, classiqueg hasardeux / deux masculine, classiquea entière / prière féminine, classiqueb ferveur / Sauveur masculine, classiquec crispée / l’épée féminine, classiqued yeux / aïeux masculine, classiquee druidesses / vengeresses féminine, classiquef regard / part masculine, classiqueg frappée / inoccupée féminine, classiqueh exploits / Gaulois masculine, classiquek flotte / Charlotte féminine, classiquea destructeur / hauteur masculine, classiqueb connues / parvenues féminine, classiquec murs / sûrs masculine, classiqued halte / s’exalte féminine, classiquee genoux / sauvez-nous masculine, classiquef guerrière / Pierre féminine, classiqueg d’effroi / roi masculine, classiqueh poudre / foudre féminine, classiquei fourré / adoré masculine, classiquea barbare / rare féminine, classiqueb vaillants / assaillants masculine, classiquec s’arrête / retraite féminine, classiqued fois / bois masculine, classiquee fracasse / glace féminine, classiquea regard / rempart masculine, classiqueb chancelle / ruisselle féminine, classiquec lui / appui masculine, classiqued épaisse / s’affaisse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

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402 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources