Poèmes civiques, 1873· Livre premier
II. Jeunes fous et jeunes sages
A LA MÉMOIRE DE BARTHELEMY TISSEUR
I
J'ai quitté, cette fois,‖ mon Alpe solitaire :Les chênes, dans mes vers,‖ les torrents vont se taireJe m'interdis les bois,‖ les chemins écartésPar où je m'enfuyais‖ loin des réalités.Où Dieu parle trop haut‖ pour qu'on entende l'homme,Où de ses noms secrets‖ chaque herbe à moi se nomme,Où, dans mes amitiés‖ avec les Heurs des champs,J'oubliais de haïr‖ le mal et les méchants.Rentré chez les humains‖ puisque l'on m'y convie.Je viens prendre mon poste‖ au combat de la vie ;Je renonce à la paix‖ des sereines hauteurs ;On dit que le sommeil‖ y gagnait mes lecteursLas de suivre, à travers‖ d'austères paysages,D'impassibles héros‖ sculptés dans les nuages.
Donc, j'ai trop fait gémir‖ les roseaux et les vents.Eh bien, tirons un cri‖ de l'âme des vivants ;Le clairon va sonner‖ autour des beaux exemples ;Je viens brandir le fouet‖ sur le parvis des temples,Et j'accepte, à cette heure‖ où toute lèvre ment.Les hasards que l'on court‖ à parler franchement.
Passons du rêve à l'acte,‖ et faisons de l'histoire.J'ai trouvé mon héros !‖ Où donc est l'auditoire ?Je viens parler de Dieu,‖ de l'honneur qui se perd…Voici qu'on me renvoie‖ aux échos du désert.Et mon dernier lecteur‖ que la morale attriste,Jeune ou vieux, a repris‖ son roman réaliste.
Ah ! j'ai connu des jours‖ et je les ai vécu.Où les droits désarmés,‖ où l'idéal vaincu,Le penseur qu'on proscrit‖ et le Dieu qu'on délaisseAvaient au moins pour eux‖ les cœurs de la jeunesse !Sous son drapeau la Muse‖ enrôla, de tout temps.Le bataillon sacré‖ des âmes de vingt ans.C'étaient vous, jeunes gens‖ qui la suiviez, naguères.
Dans ses nobles amours‖ et dans ses nobles guerres !Vous qui preniez, des mains‖ d'Eschyle et de Platon,L'idée à Sunium,‖ le glaive à Marathon.Hier, vous aviez chacun‖ votre beauté choisie,Tantôt la liberté,‖ tantôt la poésie ;Alors aux grandes voix‖ les cœurs étaient ouverts,El les beaux sentiments‖ s'inspiraient des beaux vers.
Tous, alors, adoptant‖ nos poètes pour guides,Nous montions, dédaigneux‖ des intérêts sordides,Fiers, altérés du beau‖ plutôt que du bonheur,Amoureux de l'amour,‖ du droit, du vieil honneur,Et tous prêts à mourir,‖ purs de toute autre envie,Pour ces biens qui font seuls‖ les causes de la vie.
II
Nous marchions au combat‖ comme ces Jeunes FrancsQu'une chaîne de fer‖ liait flancs contre flancs ;Arborant deux à deux‖ notre amitié guerrière.Je vais seul, aujourd'hui,‖ dans cette âpre carrière,Frère ! et Dieu t'a repris,‖ t'ayant Jugé vainqueur ;Mais Je te sens toujours‖ à côté de mon cœur.Toujours J'entends de près,‖ quand la tourmente est forteSonner ton fer qui frappe‖ et ta voix qui m'exhorte ;Partout, depuis vingt ans‖ que tu t'es endormi.Ton ferme bouclier‖ couvre encor ton ami.Je t'interroge encor ;‖ docile aux moindres signes,Je lance hardiment‖ les traits que tu désignes ;Chaque soir de bataille,‖ avec la même foi,Je te répète encore :‖ Es-tu content de moi ?
Dis à cette jeunesse‖ où nous prenions nos armes,Nous, timides rêveurs‖ si prompts aux douces larmes :Sans nul étroit souci‖ de notre lendemain,Nous marchions, hardiment,‖ un poète à la main.Combien dans l'impossible‖ avons-nous fait de lieues.Cher Tisseur ! Quel voyage‖ autour des sphères bleues ;Au nom de l'idéal‖ par tous deux visité,Quels défis nous lancions‖ à la réalité.En allant, chaque soir,‖ sur les hauteurs chéries,Vider la coupe d'or‖ des saintes causeries !
Ami, Dieu t'a chez lui‖ rendu notre passé.Les clartés de son ciel‖ n'en ont rien effacé ;Tu gardes tes vingt ans !‖ Moi, je leur suis fidèle ;J'y vais chercher encor‖ la force et le modèle.Et j'aurai pour lumière,‖ en mes jours avancés,Cet âge où nous étions‖ de nobles insensés.Ami, c'est ma jeunesse‖ et toi que je consulte.Quand je dois décerner‖ mon mépris ou mon culte.Lorsqu'un mot juste et fort‖ jaillit de mes crayons,C'est que j'écris enfin‖ les vers que nous rêvions.Mon cœur, en vieillissant,‖ se raconte à lui-mêmeNotre histoire d'alors,‖ qui devient mon poème ;Et grâce à notre avril,‖ j'aurai pour mes hivers.Des fruits toujours vermeils,‖ des rameaux toujours verts.
Quel fertile avenir‖ moissonné par avanceÉclairait, dans nos cœurs,‖ le soleil de Provence ;Cher pays où la Muse,‖ avec nous de moitié,Dans sa première fleur‖ cueillit notre amitié !Comme après l'inconnu‖ du désert et du rêveNous lancions nos esprits‖ de la cime à la grève,Et mêlions dans notre hymne,‖ ivres de ce beau lieu,La liberté, l'amour,‖ et la nature et Dieu !
III
Un jour, un jour de juin,‖ ce mois où tout s'embaume,Dans un champ de genêt,‖ près de la Sainte-Baume,Oiseaux et pèlerins,‖ nous avions pris l'essor,Les fleurs, autour de nous,‖ pleuvaient en neige d'or ;Le soleil éclatait‖ sur une ardente cimeD'où l'âme et le regard‖ prennent un vol sublime :Des glaciers à la mer,‖ des forêts aux jardins.Les sommets flamboyants‖ s'abaissent par gradins ;L'œil embrasse à la fois,‖ des Alpes aux Stœchades,Les pins sur les rochers‖ et les mâts sur les rades.Amoureux des hauteurs,‖ des sentiers hasardeux,L'assaut de l'infini‖ nous invitait tous deux ;Nous sortions de la grotte‖ où mourut Madeleine ;De prière et d'amour‖ nous avions l'âme pleine.Et l'air gardait pour nous‖ la mystique saveurDes parfums répandus‖ sur les pieds du Sauveur.
Nous partons. Au détour‖ d'une rampe glissante,Mon pied heurte une croix‖ sur les cailloux gisante ;Sans honneurs, sur un sol‖ par les eaux ruiné.L'arbre saint, dès longtemps,‖ semblait déraciné.Tristes, chrétiens tous deux,‖ nous songeons au Calvaire,Au Dieu clément pour qui‖ le monde est si sévère.« Laisserons-nous, ami,‖ sans lui tendre la main,Jésus tomber encor‖ dans son âpre chemin ?Laisserons-nous, dans l'ombre‖ et la poussière infâme,Périr ce labarum‖ des grands combats de l'âme ?Non ! pour fleurir encore‖ et pour féconder tout,L'arbre de liberté‖ sera remis debout.Mais là, dans ce ravin,‖ disciples sans audace,Nous ne cacherons pas‖ notre étendard vivace ;Osons, frère, et si loin‖ que l'on pourra monter,C'est là-haut, dans l'azur‖ qu'il faut l'aller planter. »Et, courbés tous les deux,‖ nous chargeons à grand'peine,Sur nos bras d'écoliers‖ l'énorme croix de chêne :En marche ! et nous prenions‖ courage en la baisant.Le sentier était rude‖ et le fardeau pesant,L'air brûlait, la sueur‖ inondait nos corps frêles ;Mais au cœur la fierté‖ nous avait mis des ailes.Harassés, fléchissants,‖ nous chantions à grands cris,A notre aide invoquant‖ nos compagnons chéris.Nos poètes sacrés,‖ ces donneurs de courage,Tous, de leurs plus beaux vers,‖ prenaient part à l'ouvrage •Et la forte amitié‖ qui marchait avec nousDoublait de son airain‖ nos bras et nos genoux.« O bonheur de porter‖ ce fardeau l'un pour l'autre !Cette croix du Sauveur‖ à jamais devient nôtre.Ainsi, dans la même œuvre,‖ avec le même effort.Frère, et du même cœur‖ marchons jusqu'à la mort. »
Vers le sommet choisi,‖ sous un ciel tout en flammes,A travers les rochers,‖ trois heures nous montâmes,Non sans reprendre haleine‖ et sans tomber souvent ;Alors, un livre aimé‖ nous criait : « En avant ! »Et la croix fut portée‖ et parvint jusqu'aux faîtesAvec les deux amis‖ portés par leurs poètes
Enfin, sur un autel‖ de pierre et de gazonQuand noire Christ ouvrit‖ ses bras à l'horizon,Autour de ce rocher,‖ comme un orage immense,Éclata de nos cœurs la pieuse démence :Nous tombons à genoux‖ et restons embrassés ;Nous célébrons, là-haut,‖ des rites insensés.Chantant, pleurant, poussant‖ des clameurs éperdues ;Aux quatre points du ciel‖ les deux mains étendues,Comme si nous avions‖ le pouvoir de bénir,Faisant appel aux morts,‖ implorant l'avenir ;Sur toutes les cités‖ et sur tous les royaumesVersant notre âme entière‖ avec le flot des psaumes,Mêlant tous les objets‖ de notre jeune foi.Les chants républicains‖ aux versets du saint roiÉvoquant des grands morts‖ les stoïques histoiresLançant d'âpres défis‖ aux injustes victoires,Et demandant, pour prix‖ du chêne replanté,A souffrir pour le Christ‖ et pour la liberté.
IV
Écoliers, jeunes fous,‖ c'étaient là nos orgies,L'ivresse où nous puisions‖ nos rudes élégies ;C'était notre soleil‖ dans les travaux obscursQui nous ont gardés fiers‖ en nous conservant purs.Peut-être en se donnant‖ ces fêtes insensées,Nos cœurs ont-ils cueilli‖ leurs plus mâles pensées ;Peut-être l'homme fait‖ s'est-il plus d'une fois,Armé de ce serment‖ prête sur une croix ;Quand il cherche, aujourd'hui,‖ son courage ou sa verve,C'est l'écolier, peut-être,‖ en nous qui les conserve !
Mais j'aurais dû garder‖ comme un secret d'amourCe récit mal venu‖ des esprits forts du jour ;C'est assez d'y rêver‖ tout seul, quand l'heure est sombre.Ami, quand je l'éclaire‖ en évoquant ton ombre ;Quand un espoir me luit‖ en parlant d'avenirAux vieillards prés de qui‖ je vais me rajeunir.Ce dépôt t'appartient ;‖ l'ai-je trahi ? Qu'importe !N'écris-je pas ici‖ dans une langue morte ?Je peux lui confier,‖ hélas ! tous nos travers :Ceux qui s'en moqueraient‖ ne lisent pas les vers.Au cynisme gaulois‖ qu'un plat bouffon amuse,Nos secrets sont cachés‖ étant dits à la Muse.Les jeunes gens, surtout,‖ — comme ils en riraient bien !Heureusement pour moi,‖ certes, n'en sauront rien ;Ils me lorgnaient déjà‖ du haut de leur sagesse.
Ah ! ceux-là sont exempts‖ des torts que je confesse !Nos graves bacheliers,‖ dans leur flegme étonnant,Enseignent la prudence‖ au rêveur grisonnant ;Et j'aurais fait, peut-être,‖ un chemin politique.Si j'avais quelque peu‖ de leur raison pratique ;Tant ces jeunes esprits‖ sont mûrs et dégagésDes vieilles passions‖ et des vieux préjugés ;Tant ils font du succès‖ leur unique chimère,Méprisant tout le reste…‖ y compris la grammaire.
V
Certes, le temps n'est plus‖ où les auteurs païensFaussaient dès le berceau‖ l'esprit des citoyens ;Où de petits rhéteurs,‖ soufflés par Démosthènes,Rêvaient d'un pays libre‖ et pleuraient sur Athènes ;Où nos discours latins‖ faisaient trembler les rois ;Où l'hexamètre altier,‖ défenseur de nos droits,Vouait Tarquin, Philippe‖ et César au Cocyte ;Où nous épousions tous‖ les haines de Tacite.On laisse à de vieux fous‖ ces soins rétrospectifs ;On s'occupe, seize ans,‖ d'objets plus positifsQu'Athènes dans les fers‖ et que Rome expirante :Tout le quartier latin‖ suit les cours… de la renteChacun s'y fait, tout bas,‖ son art de parvenir ;On spécule, on calcule,‖ on songe à l'avenir ;Comme un bon capital‖ un bon cœur s'administre ;On prend pour son ami‖ le neveu du ministre ;Mieux avisé, tel autre‖ a choisi son bâtard.On poursuit des amours‖ qui s'escomptent plus tard.Quand pousse autour du trône‖ une race pareille,Dormez, ô rois ! dormez‖ sur l'une et l'autre oreille.Que d'électeurs naïfs‖ et de commis retors !Mais tâchez, jusque-là,‖ de rester les plus forts.Dors du même sommeil,‖ ô père de famille !Qui tremblais à garder‖ les attraits de ta fille.Lorsque, moins soucieux‖ des contrats réguliers,Jadis sous les balcons‖ chantaient les écoliers,Voici contre l'amour‖ l'infaillible recette :Ferme au blond jouvenceau‖ les yeux de ta cassette,Pas un jeune aspirant‖ ne soufflera le mot ;Ne crains plus que les vieux‖ pour la beauté sans dot.
Ce n'est plus par l'amour,‖ cette vieille folie,Qu'une caisse, aujourd'hui,‖ qu'un nom se mésallie.Et vous ne verrez plus,‖ pour une Elvire en l'air.Vos garçons refuser‖ le comptant le plus clair.Ce mal — et tous les maux —‖ nous venaient des poètes ;Tous ces grands sentiments‖ faisaient tourner les têtes ;Chacun de ces auteurs,‖ gros de quelque attentat.Troublait, l'un la famille,‖ et cet autre l'État.A nos bourgeois, connus‖ pour leur humeur austère.Tacite apprit l'émeute‖ et Byron l'adultère.Mais, grâce à Dieu, la presse‖ est mise à la raison.Et la règle de trois‖ gouverne la maison.La prime et le report,‖ seuls droits qu'on émancipe,Ont de l'autorité‖ rétabli le principe ;Et la religion du doit et de l’avoirA réduit la jeunesse‖ aux règles du devoir.En affaires de cœur,‖ le blond célibataireEst fier de raisonner‖ contre son vieux notaire.Dans un noble salon‖ je voyais, l'autre soir,A l'âge où, discutant‖ de l'œil bleu, de l'œil noir.Nous comptions par beautés‖ les trésors d'une ville.Deux frais licenciés‖ chiffrant mille par mille,Calculant, supputant,‖ dressant pertinemmentUne liste des dots‖ de leur département.Stupéfait et charmé‖ de cette raison sûre.Maint bourgeois de son fils‖ redoute la censure.Quand, parfois, après boire,‖ en un concours rural,Bourgeonne à fleur de peau‖ son vieux sang libéral,Lorsqu'au retour sa langue,‖ un peu trop déliée,Retrouve au clair de lune‖ une strophe oubliée.Certes, l'on a pu voir,‖ — tant son rôle est connu, —Si de ses vieux péchés‖ il est bien revenu ;Si pour la liberté,‖ l'art, la belle nature.Il perd son pot-de-vin‖ ou bien sa fourniture.Mais son fils, — ô progrès !‖ — quel esprit positif !Ce fils, — à lui baron‖ du Corps législatif, —Ne lui pardonne pas,‖ — jeunesse intolérante !Un vote indépendant…‖ de mil huit cent quarante.Et c'est ainsi : le père‖ un peu trop avancé.Par son fils, aujourd'hui,‖ l'heureux père est tancé ;L'oncle apprend du neveu‖ commis à sa boutiqueQue l'état le meilleur,‖ c'est l'état despotique.
Désormais tout se range !‖ Oyez les bacheliersAvec l'argot du jour‖ promptement familiers :D'où venait tout le mal ?‖ Du parlementarisme.— La bifurcation‖ permet le barbarisme. —O nourrissons hâtifs‖ du chiffre et du compas.Si le sort le permet,‖ jusqu'où n'irez-vous pas ?Les rhéteurs, les rêveurs,‖ les rimeurs vont se taire ;Place aux libres penseurs‖ de souple caractère !Place aux savants ! ils n'ont‖ que d'utiles défauts.Et sont les mieux rentés‖ de tous les esprits faux.
VI
Bienheureux avenir !‖ quel siècle se prépare,De sage liberté,‖ d'honneur, de fierté rare,Quand ces petits messieurs‖ seront les hommes faits ;Lorsque nous les aurons,‖ nous vieillards, pour préfets ;Qu'ils viendront, débitant‖ leur spécifique unique,Du vote universel‖ tourner la mécanique,Et d'un doigt absolu,‖ tracer chaque matinLa consigne aux esprits‖ exemptés du latin !
Comme tous ces beaux fils‖ porteront la livrée,Pour peu qu'un maître habile‖ avec art l'ait dorée !Ceux-là n'ont pas, ainsi‖ que nos vieux imprudents,A se débarbouiller‖ de leurs antécédents ;Jamais, tribuns hargneux,‖ sous un règne bonasse.Leur voix n'a contrefait‖ le peuple qui menace,Ils ont tous, franchement,‖ et purs de tels excès.L'intérêt pour principe‖ et pour dieu le succès ;Et, changions-nous cent fois‖ de chef et de cuisine.Ils tiendront pour seul vrai‖ le César où l'on dîne.Je sais bien qu'ici-bas,‖ par des retours communs.On a vu des laquais‖ redevenus tribunsA des rois indulgents‖ faire une lâche guerre ;On pourrait le revoir…‖ mais je n'y compte guère.
Quels présages dans l'air !‖ avec quel sombre ennuiJ'attends l'affreux demain‖ qui naîtra d'aujourd'hui.En songeant que mes fils,‖ mes pauvres petits anges,Quand ils sauront marcher‖ vont toucher à ces fanges ;Qu'un vil chemin s'y fraye,‖ après ces froids moqueurs,Dont la fièvre de l'or‖ seule échauffe les cœurs ;Que nos enfants promis‖ à ces règnes sinistres.Auront là, pour conseils,‖ pour patrons, pour ministres.Pour juges de l'esprit,‖ des plaisirs élégants.Ces petits Machiavels‖ jaunes comme leurs gants,Qu'on voit sans barbe encore,‖ affranchis de l'élude,Disciples de la Bourse‖ et de la servitude !
O mes fils ! ô mes fils !‖ nul n'échappe à son temps.Vous devrez, les plus purs‖ et les mieux résistants.Respirer dans les mœurs,‖ les lois et les doctrines.Un air empoisonné‖ par ces lâches poitrines !Que faut-il, dès ce soir,‖ pour qu'un souffle perversVienne infecter mon nid‖ couvé dans nos déserts ?Le chêne peut crouler,‖ votre unique défense ;Je sors de l'âge mûr,‖ vous entrez dans l'enfance.Entre les mains de Dieu,‖ plus qu'à demi brisé.Si je tombe avant l'heure,‖ et s'il m'est refuséD'attacher, pièce à pièce,‖ aux flancs de chaque athlète.L'honneur, ce vieil honneur,‖ seule armure complète.Qui donc vous gardera,‖ lorsque tout a cédé.Purs, dignes de l'aïeul‖ par qui je fus gardé ?
Morne décrépitude,‖ ô jours que je déteste !Je cherche à l'horizon‖ quel noble espoir nous reste ;Quels fruits, quelles moissons,‖ portera l'avenir,Quand déjà le printemps‖ voit les feuilles jaunir ;Lorsqu'au lieu d'éclater‖ en fleurs, même en épines,La sève redescend‖ des branches aux racines.J'ai tâté bien des cœurs‖ de vingt ans : rien n'y bout ;Et nos fermes vieillards‖ sont seuls restés debout.Hélas ! le mieux armé‖ qui vit en sentinelle,Pour garder son nom pur‖ et sa foi paternelle,Ose à peine engendrer‖ des fils à ses aïeux,A voir, autour de lui,‖ les enfants naître vieux,A voir ces jeunes fronts‖ afficher, par les villes,La pâle soif de l'or‖ et les instincts serviles,La précoce ironie‖ et le dédain brutalPour tout ce qui n'est pas‖ de chair ou de métal ;A voir que nul éclair‖ ne jaillit de leurs âmesAu choc des vents sacrés‖ qui nous tiraient des flammes ;A les voir accueillant‖ d'un sourire hébété.Ton nom qui nous faisait‖ bondir, ô liberté !
VII
Mais l'hiver parle ainsi‖ de la saison des roses ;Peut-être qu'aveuglé‖ par mes vapeurs moroses,J'y vois mal à travers‖ ma neige et mon brouillard.Dites que je vous juge‖ en précoce vieillard ;Qu'étonné, ce matin,‖ de voir ma barbe grise,J'épanche, à flots de bile,‖ une amère surprise ;Et que, par l'avenir‖ à mon tour menacé.J'insulte à l'espérance‖ en louant le passé.Amis, jeunes amis,‖ que ma satire indigne.Dites-moi que je mens,‖ parlez, faites un signe !Traqués par mes défis‖ dans ce mol abandon.Venez forcer la Muse‖ à demander pardon.Dans vos yeux, sur vos fronts‖ où se gonflent vos veines,Montrez-moi fièrement‖ des amours et des haines.A travers l'impossible,‖ ouvrez un large essorAux saints désirs éclos‖ dans le mépris de l'or,A l'orgueil de votre âge,‖ au rêve, aux utopies,Aux mâles passions‖ un instant assoupies ;Et par couples d'amis,‖ venez, en plein soleil,Des dieux que j'aiguillonne‖ attester le réveil !Oui, je me laissais prendre‖ à des masques frivoles ;Je vous retrouve enfin,‖ vrais fils de nos écoles,Je vois chacun de vous,‖ en combattant féal,Défier le réel‖ au nom de l'idéal.
Lève-toi dans ta force,‖ ô divine jeunesse !Souris sur le vieux monde,‖ afin que tout renaisse.Amis ! gardez la joie‖ et les fraîches couleurs ;Mais qu'un acier toujours‖ soit caché sous vos fleurs.Vous seuls portez encor,‖ prêts aux luttes certaines,Dans ce myrte amoureux‖ la liberté d'Athènes.Voici des droits vaincus,‖ voici les combattantsTels que je les voyais‖ jadis à mes vingt ans !Partez, le clairon sonne‖ et la lice est ouverte !A vous le rameau d'or‖ et la couronne verte ;A vous les biens sans nombre‖ aux vaillants destinés.Les droits que n'ont pas su‖ conquérir vos aînés.Le but qui nous a fuis,‖ c'est à vous de l'atteindre.Moi, j'ai porté ma lampe,‖ un moment, sans l'éteindre,Sur le stade éternel‖ où l'on poursuit le beau…C'est à vous de saisir‖ le vivace flambeau.
Juin 1860.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 194((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a solitaire / taire féminine, classiqueb écartés / réalités masculine, classiquec l'homme / nomme féminine, classiqued champs / méchants masculine, classiquee convie / vie féminine, classiquef hauteurs / lecteurs masculine, classiqueg paysages / nuages féminine, classiquea vents / vivants masculine, classiqueb exemples / temples féminine, classiquec ment / franchement masculine, classiquea l'histoire / l'auditoire féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquec attriste / réaliste féminine, classiquea vécu / vaincu masculine, classiqueb délaisse / jeunesse féminine, classiquec temps / ans masculine, classiqued naguères / guerres féminine, classiqueb Platon / Marathon masculine, classiquec choisie / poésie féminine, classiqued ouverts / vers masculine, classiquea guides / sordides féminine, classiqueb bonheur / honneur masculine, classiquec envie / vie féminine, classiquea Francs / flancs masculine, classiqueb guerrière / carrière féminine, classiquec vainqueur / cœur masculine, classiqued forte / m'exhorte féminine, classiquee endormi / ami masculine, classiquef signes / désignes féminine, classiqueg foi / moi masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb lendemain / main masculine, classiquec lieues / bleues féminine, classiqued visité / réalité masculine, classiquee chéries / causeries féminine, classiquea passé / effacé masculine, classiqueb fidèle / modèle féminine, classiquec avancés / insensés masculine, classiqued consulte / culte féminine, classiquee crayons / rêvions masculine, classiquef lui-même / poème féminine, classiqueg hivers / verts masculine, classiquea avance / Provence féminine, classiqueb moitié / amitié masculine, classiquec rêve / grève féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquea s'embaume / Sainte-Baume féminine, classiqueb l'essor / d'or masculine, classiquec cime / sublime féminine, classiqued jardins / gradins masculine, classiquee Stœchades / rades féminine, classiquef hasardeux / deux masculine, classiqueg Madeleine / pleine féminine, classiqueh saveur / Sauveur masculine, classiquea glissante / gisante féminine, classiqueb ruiné / déraciné masculine, classiquec Calvaire / sévère féminine, classiqued main / chemin masculine, classiquee infâme / l'âme féminine, classiquef tout / debout masculine, classiqueg audace / vivace féminine, classiqueh monter / planter masculine, classiquei grand'peine / chêne féminine, classiquej baisant / pesant masculine, classiquek frêles / ailes féminine, classiquel cris / chéris masculine, classiquem courage / l'ouvrage féminine, classiquen nous / genoux masculine, classiqueo l'autre / nôtre féminine, classiquep effort / mort masculine, classiquea flammes / montâmes féminine, classiqueb souvent / avant masculine, classiquec faîtes / poètes féminine, classiquea gazon / l'horizon masculine, classiqueb immense / démence féminine, classiquec embrassés / insensés masculine, classiqued éperdues / étendues féminine, classiquee bénir / l'avenir masculine, classiquef royaumes / psaumes féminine, classiqueg foi / roi masculine, classiqueh histoires / victoires féminine, classiquei replanté / liberté masculine, classiquea orgies / élégies féminine, classiqueb obscurs / purs masculine, classiquec insensées / pensées féminine, classiqued fois / croix masculine, classiquee verve / conserve féminine, classiquea d'amour / jour masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquec d'avenir / rajeunir masculine, classiqued Qu'importe / morte féminine, classiquee travers / vers masculine, classiquef amuse / Muse féminine, classiqueg bien / rien masculine, classiqueh sagesse / confesse féminine, classiqueb étonnant / grisonnant masculine, classiquec politique / pratique féminine, classiqued dégagés / préjugés masculine, classiquee chimère / grammaire féminine, classiquea païens / citoyens masculine, classiqueb Démosthènes / Athènes féminine, classiquec rois / droits masculine, classiqued Cocyte / Tacite féminine, classiquee rétrospectifs / positifs masculine, classiquef expirante / rente féminine, classiqueg parvenir / l'avenir masculine, classiqueh s'administre / ministre féminine, classiquei bâtard / tard masculine, classiquej pareille / oreille féminine, classiquek retors / forts masculine, classiquel famille / fille féminine, classiquem réguliers / écoliers masculine, classiquen recette / cassette féminine, classiqueo mot / dot masculine, classiquea folie / mésallie féminine, classiqueb l'air / clair masculine, classiquec poètes / têtes féminine, classiqued attentat / l'État masculine, classiquee austère / l'adultère féminine, classiquef raison / maison masculine, classiqueg émancipe / principe féminine, classiqueh l’avoir / devoir masculine, classiquei célibataire / notaire féminine, classiquej soir / noir masculine, classiquek ville / mille féminine, classiquel pertinemment / département masculine, classiquem sûre / censure féminine, classiquen rural / libéral masculine, classiqueo déliée / oubliée féminine, classiquep connu / revenu masculine, classiqueq nature / fourniture féminine, classiquer positif / législatif masculine, classiques intolérante / quarante féminine, classiquet avancé / tancé masculine, classiqueu boutique / despotique féminine, classiquea bacheliers / familiers masculine, classiqueb parlementarisme / barbarisme féminine, classiquec compas / pas masculine, classiqued taire / caractère féminine, classiquee défauts / faux masculine, classiquea prépare / rare féminine, classiqueb faits / préfets masculine, classiquec unique / mécanique féminine, classiqued matin / latin masculine, classiquea livrée / dorée féminine, classiqueb imprudents / antécédents masculine, classiquec bonasse / menace féminine, classiqued excès / succès masculine, classiquee cuisine / dîne féminine, classiquef communs / tribuns masculine, classiqueg guerre / guère féminine, classiquea ennui / d'aujourd'hui masculine, classiqueb anges / fanges féminine, classiquec moqueurs / cœurs masculine, classiqued sinistres / ministres féminine, classiquee élégants / gants masculine, classiquef l'élude / servitude féminine, classiquea temps / résistants masculine, classiqueb doctrines / poitrines féminine, classiquec pervers / déserts masculine, classiqued défense / l'enfance féminine, classiquee brisé / refusé masculine, classiquef athlète / complète féminine, classiqueg cédé / gardé masculine, classiquea déteste / reste féminine, classiqueb l'avenir / jaunir masculine, classiquec épines / racines féminine, classiqued bout / debout masculine, classiquee sentinelle / paternelle féminine, classiquef aïeux / vieux masculine, classiqueg villes / serviles féminine, classiqueh brutal / métal masculine, classiquei âmes / flammes féminine, classiquej hébété / liberté masculine, classiquea roses / moroses féminine, classiqueb brouillard / vieillard masculine, classiquec grise / surprise féminine, classiqued menacé / passé masculine, classiquee indigne / signe féminine, classiquef abandon / pardon masculine, classiqueg veines / haines féminine, classiqueh essor / l'or masculine, classiquei utopies / assoupies féminine, classiquej soleil / réveil masculine, classiquek frivoles / écoles féminine, classiquel féal / l'idéal masculine, classiquea jeunesse / renaisse féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquec certaines / d'Athènes féminine, classiqued combattants / ans masculine, classiquee ouverte / verte féminine, classiquef destinés / aînés masculine, classiqueg l'atteindre / l'éteindre féminine, classiqueh beau / flambeau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
388 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources