Poèmes civiques, 1873· Livre premier
III. Une statue a Machiavel
Tout peuple, en renaissant,‖ s'adore dans un homme ;Il prend de son héros‖ le nom dont il se nomme ;Comme sa propre image,‖ il assied sur l'autelOu son Léonidas‖ ou son Guillaume Tell :Sous les traits de l'idole‖ il sent qu'il va revivre.Or ce bronze le juge‖ et le peint mieux qu'un livre ;Son arrêt est gravé‖ dans l'œuvre du sculpteur :Sa liberté ressemble‖ à son libérateur.
Chez nous. Français, les fils‖ de la chevalerie,Une femme, une vierge‖ a fondé la patrie ;Son âme y ressuscite‖ à l'heure du danger,Son nom est le défi‖ qu'on lance à l'étranger ;Car la race des Francs,‖ que tout Calvaire attire.S'aime et se reconnaît‖ dans Jeanne la martyre.Toi, tu choisis pour Dieu‖ le fourbe florentin.Tu l'assieds sur le seuil‖ d'un empire latin,Italie ! Et voilà‖ qu'à peine indépendante.Au mépris de Colomb,‖ de Raphaël, de Dante…Quand tu peux évoquer‖ un visiteur du ciel,Ta jeune liberté‖ s'éprend de Machiavel !Et c'est nous, peuple franc‖ de cœur et de parole,Qui fournissons le bronze‖ à cette infâme idole !Soldats ! donnons encor‖ du sang et du métal ;Il faut à la statue‖ un digne piédestal ;Il faut qu'avec l'image‖ inaugurant le culte,Chacun des bas-reliefs‖ nous jette son insulte :Sculpteur, écrivez là,‖ d'un doigt reconnaissant.Et Castelfidardo‖ trempé de notre sang,Et, pour payer d'un coup‖ ses sauveurs débonnaires,L'Italie appelant‖ des Français : mercenaires !Donnez du bronze encore !‖ afin qu'en plein soleilL'autre face du socle‖ ait son tableau pareil :Aux pieds du même dieu,‖ c'est une ville en fête,Naples, de tout venant‖ la docile conquête.Qui prodigue les fleurs‖ et dépouille son sein.Pour parer le tombeau‖ d'un immonde assassin.
Voilà donc le grand homme‖ et les grandes histoiresQu'ils gravent sur ce bronze‖ issu de nos victoires !Nos fils, tombés pour vous,‖ des Français par milliers.Engraissent vos guérets‖ du sang des chevaliers,Pour qu'au premier soleil,‖ votre terre agrandieEn épaisses moissons‖ germe la perfidie.Et nous montre au parjure‖ emmanchant le poignardMachiavel… du tombeau‖ retiré par Bayard !
Souffrirez-vous qu'on dise,‖ aux pieds d'un tel ancêtre :« L'Italie est fidèle‖ aux leçons de ce maître ! »Et qu'effrayant l'honneur,‖ sous ce masque pervers,Sa jeune indépendance‖ attriste l'univers ?Non ! la liberté, même‖ en ses jours de délire,Dans le livre du Prince‖ a refusé de lire.L'astuce et le mensonge‖ et tous ces vils moyensEngendrent des Césars,‖ jamais des citoyens.
Cache, Italie, un front‖ qui conseille le crime !Cet art impur forgea‖ la chaîne qui t'opprime.Montre tes Raphaël‖ et les Alighiéris !Va, va ! ce n'est pas trop‖ de tous ces noms chérisPour effacer des cœurs,‖ où la colère abonde,La liste des tyrans‖ que tu donnas au monde.Cache le Machiavel !‖ alors nous oublieronsQue les flancs de ta louve‖ ont porté les Nérons.Ne nous rappelle pas,‖ vieille injure impunie.Que notre sol saigna‖ sous ton affreux génie ;Qu'à nous, Gaulois broyés‖ sous ce pied malfaisant,Tu nous fis de César‖ l'exécrable présent.A tes libérateurs,‖ — quitte d'ingratitude, —Tu donnas, par avance,‖ assez de servitude ;Assez d'impures mains‖ auront appris chez toiLe jeu des faux serments‖ et le bris de la loi.Ce bronze où Machiavel‖ par tes soins doit revivreInvitera les rois‖ à pratiquer son livre ;Tu vas, ainsi, funeste‖ à nos derniers parents,Tenir de siècle en siècle‖ école de tyrans.Et tu veux que la France‖ aux fils de cette écoleAvec son propre glaive‖ ouvre le Capitole ?Tu veux que nous allions,‖ le Celte et le Germain,A tes œufs de vautour‖ rendre leur nid romain ?Ah ! dans l'eau du baptême,‖au nom du Dieu fait homme,L'Europe a pu noyer‖ ses haines contre Rome ;L'univers, affranchi‖ des préteurs arrogants,Laissa debout ces murs‖ fondés par des brigands.Mais le Gaulois vainqueur,‖ le Saxon et l'Ibère,N'y souffriront pas plus‖ Auguste que Tibère.L'honneur, qui ne veut plus‖ courir de tels hasards,A donné Rome au Christ‖ pour la prendre aux Césars.Laissez sur les Sept-Monts,‖ dans l'orage qui gronde,La croix qui vous sauva‖ des vengeances du monde ;Rome n'est plus à vous ;‖ — respectez le saint lieu !Par un don de la France‖ elle appartient à Dieu.
Jamais au Vatican,‖ abrité de nos glaives,On ne verra trôner‖ le Prince ou ses élèves ;Tant qu'à travers nos deuils‖ et nos destins errantsNous garderons au moins‖ notre vieux nom de Francs.En vain tout s'assombrit‖ et le doute nous ronge ;Nous avons en horreur‖ l'astuce et le mensonge.Et les fourbes, chez nous,‖ dans leurs trames surpris,Succombent écrasés‖ sous le poids du mépris ;Machiavel y verrait,‖ debout sur une place,Nos enfants de sept ans‖ lui cracher à la face.La ruse ôte, chez nous,‖ leur prestige aux vainqueurs ;Le succès éblouit,‖ mais ne prend pas les cœurs.Nos cœurs sont avec ceux‖ qu'on trompe ou qu'on opprime ;Tu le sais, l'oublier,‖ Italie, est un crime !Tu sais qui releva‖ tes blessés à genoux.Les vaincus de Novare,‖ où seraient-ils sans nous ?D'autres vaincus plus chers,‖ d'autres plus nobles armes,Appellent, aujourd'hui,‖ nos lauriers et nos larmes.De sombres Machiavels,‖ qui frappaient à coup sûr,Ont versé par vos mains‖ notre sang le plus pur ;Et, si l'antique honneur‖ n'est pas sourd dans notre âme,Ce sang crie à jamais‖ contre l'idole infâmeDressez-la cependant !‖ Nous, d'une ferme voix.Rendons gloire à nos morts‖ couchés sur leurs pavois.Dans l'or et dans l'airain‖ gravons, d'une main fière,Ton nom, ô PIMODAN !‖ le tien, LAMORICIÈRE !Toi qui, fait à juger‖ ces hasards d'un coup d'œil,Offrais plus que ta vie‖ à ce Pontife en deuil.
Va ! plus d'un noble émule,‖ arrivé jusqu'au faîte,T'envie, au fond du cœur,‖ cette illustre défaite.Tu peux croire une voix‖ qui n'a jamais flatté,O chef ! c'est avec toi‖ qu'était la liberté ;Tirais comme on la sert,‖ toi qui souffris pour elle ;Dieu sera de moitié‖ dans sa dette nouvelle,Et leur double étendard,‖ entre tes mains remis,Montre, à qui veut bien voir,‖ où sont leurs ennemis.Pour moi, poète, errant‖ sur mes Alpes hautaines,Ignoré des tribuns,‖ des rois, des capitaines,Mais fièrement épris‖ de tout noble revers.J'offre à de tels vaincus‖ l'encens pur de mes vers.Dans mon livre, jamais,‖ peu soucieux de plaire,Je n'inscrivis un nom‖ puissant ou populaire ;Si les heureux du jour‖ ont entendu ma voix.Ils savent quel mépris‖ m'exilait dans mes bois.Mais j'en saurai sortir,‖ portant haut le visage,Si le Dieu que je sers‖ demande un témoignage ;Si je puis, un seul jour,‖ à l'œuvre qu'il bénit.Porter mon grain de sable‖ ou mon bloc de granit.
Ah ! tandis qu'à nos yeux,‖ dressé comme une injure,Ce bronze italien‖ fait un dieu du parjure,Que des vieux droits l'Europe‖ éteint le clair fanal,Qu'on s'appuie à tâtons‖ sur le bien ou le mal,Que le monde passif,‖ comme en un mauvais songe,Laisse trôner si haut‖ la fourbe et le mensonge.Nous, les soldats du Christ,‖ nous, les Francs, maintenonsCes vertus et ces droits‖ qui nous doivent leurs noms :La fierté d'une libre,‖ et loyale parole,La foi, prompte à signer‖ de sang un cher symbole,Et l'audace d'un cœur,‖ sans reproche et sans fiel,Qui no craint, ici-bas,‖ que la chute du ciel.Dans nos chastes maisons,‖ comme le feu des temples,De nos aïeux éteints‖ rallumons les exemples ;Leur flamme en chassera‖ mille intérêts rampants,Prompts à nous enlacer‖ comme de vils serpents ;Et les saines clartés‖ du foyer domestiqueRayonneront, alors,‖ sur la chose publique.Le luxe et l'avarice‖ et les sordides peursN'iront plus, à genoux,‖ au-devant des trompeurs ;La lumière entrera‖ dans ces impurs dédalesDe noires trahisons‖ et d'ignobles scandales.Sur l'art de Machiavel‖ et sa divinitéQu'il tombe un seul rayon‖ d'ardente probité,L'éclair d'un franc regard,‖ sans plus de sortilège..Et ce bronze hideux‖ fondra comme la neige ;Et nous rendrons, enfin,‖ éprouvés par ce feu.L'autel où fut l'idole‖ au véritable Dieu.Dans nos âmes d'abord,‖ et de là dans nos villes,Posons pour fondement‖ à nos vertus civilesUn culte qui résiste‖ à ce temps suborneur.Et sachons l'appeler‖ de son vieux nom : l'HONNEUR.
Décembre 1860.
Versification
- Forme
- 8 distiquess (distiques)
- Rimes
- 84((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiquess
- Mots à la rime
- a homme / nomme féminine, classiqueb l'autel / Tell masculine, classiquec revivre / livre féminine, classiqued sculpteur / libérateur masculine, classiquea chevalerie / patrie féminine, classiqueb danger / l'étranger masculine, classiquec attire / martyre féminine, classiqued florentin / latin masculine, classiquee indépendante / Dante féminine, classiquef ciel / Machiavel masculine, classiqueg parole / idole féminine, classiqueh métal / piédestal masculine, classiquei culte / insulte féminine, classiquej reconnaissant / sang masculine, non classiquek débonnaires / mercenaires féminine, classiquel soleil / pareil masculine, classiquem fête / conquête féminine, classiquen sein / assassin masculine, classiquea histoires / victoires féminine, classiqueb milliers / chevaliers masculine, classiquec agrandie / perfidie féminine, classiqued poignard / Bayard masculine, classiquea ancêtre / maître féminine, classiqueb pervers / l'univers masculine, classiquec délire / lire féminine, classiqued moyens / citoyens masculine, classiquea crime / t'opprime féminine, classiqueb Alighiéris / chéris masculine, classiquec abonde / monde féminine, classiqued oublierons / Nérons masculine, classiquee impunie / génie féminine, classiquef malfaisant / présent masculine, classiqueg d'ingratitude / servitude féminine, classiqueh toi / loi masculine, classiquej parents / tyrans masculine, classiquek école / Capitole féminine, classiquel Germain / romain masculine, classiquem homme / Rome féminine, classiquen arrogants / brigands masculine, classiqueo l'Ibère / Tibère féminine, classiquep hasards / Césars masculine, classiqueq gronde / monde féminine, classiquer lieu / Dieu masculine, classiquea glaives / élèves féminine, classiqueb errants / Francs masculine, classiquec ronge / mensonge féminine, classiqued surpris / mépris masculine, classiquee place / face féminine, classiquef vainqueurs / cœurs masculine, classiqueg opprime / crime féminine, classiqueh genoux / nous masculine, classiquei armes / larmes féminine, classiquej sûr / pur masculine, classiquek âme / infâme féminine, classiquel voix / pavois masculine, classiquem fière / LAMORICIÈRE féminine, classiquen d'œil / deuil masculine, classiquea faîte / défaite féminine, classiqueb flatté / liberté masculine, classiquec elle / nouvelle féminine, classiqued remis / ennemis masculine, classiquee hautaines / capitaines féminine, classiquef revers / vers masculine, classiqueg plaire / populaire féminine, classiqueh voix / bois masculine, classiquei visage / témoignage féminine, classiquej bénit / granit masculine, classiquea injure / parjure féminine, classiqueb fanal / mal masculine, classiquec songe / mensonge féminine, classiqued maintenons / noms masculine, classiquee parole / symbole féminine, classiquef fiel / ciel masculine, classiqueg temples / exemples féminine, classiqueh rampants / serpents masculine, classiquei domestique / publique féminine, classiquej peurs / trompeurs masculine, classiquek dédales / scandales féminine, classiquel divinité / probité masculine, classiquem sortilège / neige féminine, classiquen feu / Dieu masculine, classiqueo villes / civiles féminine, classiquep suborneur / l'HONNEUR masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources