Poèmes évangéliques, 1852
L’évangile des champs
I
Or, fuyant Israël,‖ terre ingrate et jalouse,Souvent, dans le désert,‖ Jésus avec les DouzeSachant que, selon Dieu,‖ son jour n’est pas venu,Cherchait la paix, ce bien‖ aux cités inconnu ;Cette paix du désert‖ pleine d’austères fêtes,Où, d’eux-mêmes, souvent,‖ s’exilent les prophètes.
Sans que la foule encor‖ s’excite à les haïr,Loin de son vain tumulte‖ ils ont besoin de fuir.
Car ce n’est qu’au désert,‖ au jour de la nature,Que la parole en nous‖ luit plus vive et plus pure.Dans le silence, alors,‖ du monde et de tout bruitL’intime symphonie‖ en nos cœurs se construit ;L’âme, ayant écarté‖ ce que l’homme interpose,Entend la voix de Dieu‖ sortir de toute chose ;Puise au flot infini‖ du rocher débordant,Et parle à Jéhovah‖ dans le buisson ardent.
Là, le Maître des siens‖ peut mieux se faire entendre ;Il y trouve leur cœur‖ plus ouvert et plus tendre.Là, par mille tableaux‖ et par mille chansonsLa nature, ô Jésus,‖ aidait à vos leçons,Et prêtait, y mêlant‖ de radieux symboles,La vie et la couleur‖ aux mystiques paroles.
Montrant partout l’exemple,‖ il dit : les soins touchantsQue le Père céleste‖ a pour la fleur des champs ;Le lis, en sa blancheur,‖ plus qu’un roi magnifique,Quoiqu’il n’ait point filé‖ sa splendide tunique ;L’oiseau nourri de grain‖ sans qu’il songe à semer,Contents l’un de chanter‖ et l’autre d’embaumer ;Les bourgeons du figuier,‖ plus sages que les sages,Du printemps et des fleurs‖ infaillibles présages ;Le royaume de Dieu,‖ lentement élevé,Comme l’arbre sorti‖ du grain de sénevé ;Le froment dévoré‖ par l’ivraie et le sableA la sainte parole‖ en nos âmes semblable.Ici, le blé du ciel,‖ l’espoir du pain nouveau.Meurt faute d’une larme‖ et d’une goutte d’eau ;Ici, le grain germa,‖ l’épi déjà s’annonce,La passion bientôt‖ l’étouffé sous la ronce,Où, trop voisins du monde,‖ hélas ! les blés naissantsSont foulés sous les pieds‖ de mille impurs passants.
Il enseignait ainsi :‖ montrant dans la natureLe sens mystérieux‖ caché sous la figure ;Traduisant les forêts,‖ les fleuves et les vents ;Parlant comme son père‖ avec des mots vivants.Car, pour tout homme instruit‖ à la divine école,L’univers tout entier‖ n’est qu’une parabole.
La nature, ô mon Dieu,‖ pleine de votre esprit,Porte aussi sur son front‖ un Évangile écrit ;Et, nous faisant aimer‖ vos lois qu’elle proclame,Le poëte y sait lire‖ avec les yeux de l’âme.
II
Oui, ton livre, ô Nature,‖ à l’impie est fermé :La foi seule y pénètre ;Pour guider le regard‖ sur ce texte animé,Il faut le doigt du Maître.
Plus s’exalte l’orgueil‖ sondant les vastes cieux,Plus la nuit se fait noire.Nul ne voit dans l’esprit‖ et plus loin que les yeux,Sans aimer et sans croire.
Plaignons l’homme charnel !‖ il passe aveugle et sourd,Niant chaque merveille ;Dans l’épaisseur des sens‖ il dort d’un sommeil lourd ;Le désir seul l’éveille.
Au poids de ses besoins,‖ souvent de ses ennuis,Il pèse toutes choses ;Sans aller plus avant‖ que la saveur des fruits,Que le parfum des roses.
Il demande au soleil‖ de faciles moissons ;Puis, la faim satisfaite,Il glane des plaisirs,‖ mais jamais des leçons,Dans la nature en fête.
Aux doux bruits du feuillage‖ il s’est bercé parfois,En ses loisirs frivoles ;Jamais il n’a cueilli,‖ dans le secret des bois,La fleur des paraboles.
S’il vante le savoir‖ qui décrit les soleilsEt l’orgueil de l’étude,Il fuit sa conscience‖ et les graves conseilsNés de la solitude.
Il y trouverait Dieu‖ qui remplit les déserts,Dieu que tout être nomme !Là, chênes et roseaux,‖ sables ou gazons verts,Tout le révèle à l’homme.
Tout nous peint l’invisible‖ et raconte le ciel :Ce lis qui vient d’écloreNous offre une leçon‖ plus douce que son miel ;Mais le méchant l’ignore.
Pour lui tout est obscur,‖ tout est muet pour lui ;Dieu frappe en vain sa porte,En vain l’Océan gronde‖ ou l’arc-en-ciel a lui,Il dit toujours : qu’importe !
Jamais son œil, des cieux‖ sondant l’infinité,Dans l’azur ne s’élance ;L’oreille de son cœur‖ n’a jamais écoutéLes accords du silence.
Des purs foyers d’amour,‖ il n’approche jamais,Jamais il n’y prend flamme ;La foudre peut demain‖ frapper son crâne épaisSans éclairer son âme.
III
C’est qu’il faut, ô mon Dieu,‖ loin du monde moqueur,Regarder la Nature‖ avec les yeux du cœur.Vous seul et votre Esprit‖ apprenez aux plus dignesA connaître, au désert,‖ à traduire vos signes,A saisir le symbole‖ en son intime loi,A voir en action‖ l’espoir, l’amour, la foi.
IV
Puisque l’univers est un livreÉcrit pour les yeux innocents,Seigneur, quand son attrait m’enivre,Rends plus purs mon âme et mes sens.
Puisqu’au trésor des parabolesLa foi trouve un accès permis,Donne-moi, devant tes symboles,Le cœur simple et l’esprit soumis.
La nature sera plus belleEt me parlera sans détour,Si, pour toi, je deviens comme elle,Obéissant et plein d’amour.
O mon Dieu ! fais-moi donc largesseDe douceur et d’humilité,Pour que j’apprenne ta sagesseÉcrite dans l’immensité.
Fais-moi lire, au front des nuages,L’alphabet d’or et de vermeilDont l’azur déroule les pagesSous les doigts ardents du soleil ;
Et les contours des monts austères,Et, sur les gazons diaprés,Le sens des mille caractèresQue les fleurs tracent dans les prés ;
Les réseaux tremblants sur la mousseQu’à l’ombre du feuillage noirLa lune, avec sa blancheur douce,Tresse au pied des chênes le soir.
Fais que je sache mieux entendreL’esprit caché dans cette voixQui parle au cœur plaintif et tendre,Quand le vent gémit dans les bois.
Je veux recueillir sur les cimesDes accords l’innombrable essaim,Pour exprimer ces voix intimesQui me tourmentent dans mon sein.
Toi, nature, qui me pourvoiesDe mélodie et de couleurs,Riche écho de toutes mes joies,Tu l’es surtout de mes douleurs !
Hélas ! les grandes harmonies,Le vent, les mers et les forêtsNe sont que larmes infinies,Ou des craintes, ou des regrets.
Mon Dieu ! votre amour la tourmente ;C’est le secret qu’elle m’a dit ;Car si toute voix se lamente,Pas une voix ne vous maudit.
Seigneur, pour peindre l’invisible,Si vous avez choisi mes mains,Si ma langue a le don terribleDe vous nommer chez les humains,
A mon esprit, qui s’épouvanteDes choses qu’il doit révéler,Prêtez la parole vivanteQue la nature sait parler.
Donnez-moi ses couleurs de flamme,Donnez-moi ses accords puissants ;Que je sache éveiller une âmeChez l’homme endormi dans ses sens.
Loin de moi toute vaine imageFaite pour le plaisir des yeux ;Que chaque fleur, dans mon langage.Cache un parfum mystérieux.
Telle est, ô mon Dieu, la nature,Que je vous serve en l’imitant ;Que toute chair, dans ma peinture,Trahisse un esprit palpitant.
Afin que l’homme qui blasphèmeSente, au vif éclat de mes vers,Tout ce que j’ai senti moi-mêmeEn feuilletant votre univers.
Qu’il entende une plainte immenseExpirant aux pieds de la croix,Et, qu’averti de sa démence,Il répète à son tour : Je crois.
Parfois, dans un matin prospère,Au milieu des nids et des fleurs,Qu’il distingue ce mot : J’espère !Et sourie à travers ses pleurs,
Qu’en tout son être, alors s’élèveUn cri sublime et débordant,Étouffant les bruits de la grève,Tel que la mer haute et grondant,
Sanglots, chants railleurs, voix impures,Ce cri les domine en tout lieu,C’est, au fond de tous nos murmures,La voix de votre amour, mon Dieu !
1852.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4(aabbcc) 1(aa) 13((aa)) 1(aabb) 34(abab)
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 6 syllabes (88 de 8, 80 de 12, 24 de 6)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 35 quatrains, 4 sizains, 2 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a jalouse / Douze féminine, classiqueb venu / inconnu masculine, classiquec fêtes / prophètes féminine, classiquea haïr / fuir masculine, classiquea nature / pure féminine, classiqueb bruit / construit masculine, classiquec interpose / chose féminine, classiqued débordant / ardent masculine, classiquea entendre / tendre féminine, classiqueb chansons / leçons masculine, classiquec symboles / paroles féminine, classiquea touchants / champs masculine, classiqueb magnifique / tunique féminine, classiquec semer / d’embaumer masculine, classiqued sages / présages féminine, classiquee élevé / sénevé masculine, classiquef sable / semblable féminine, classiqueg nouveau / d’eau masculine, classiqueh s’annonce / ronce féminine, classiquei naissants / passants masculine, classiquea nature / figure féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquec école / parabole féminine, classiquea esprit / écrit masculine, classiqueb proclame / l’âme féminine, classiquea fermé / animé masculine, classiqueb pénètre / Maître féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb noire / croire féminine, classiquea sourd / lourd masculine, classiqueb merveille / l’éveille féminine, classiquea ennuis / fruits masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea moissons / leçons masculine, classiqueb satisfaite / fête féminine, classiquea parfois / bois masculine, classiqueb frivoles / paraboles féminine, classiquea soleils / conseils masculine, classiqueb l’étude / solitude féminine, classiquea déserts / verts masculine, classiqueb nomme / l’homme féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb d’éclore / l’ignore féminine, classiquea lui masculine, classiqueb porte / qu’importe féminine, classiquea l’infinité / écouté masculine, classiqueb s’élance / silence féminine, classiquea jamais / épais masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb dignes / signes féminine, classiquec loi / foi masculine, classiquea livre / m’enivre féminine, classiqueb innocents / sens masculine, classiquea paraboles / symboles féminine, classiqueb permis / soumis masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb détour / d’amour masculine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb d’humilité / l’immensité masculine, classiquea nuages / pages féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea austères / caractères féminine, classiqueb diaprés / prés masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea cimes / intimes féminine, classiqueb essaim / sein masculine, classiquea pourvoies / joies féminine, classiqueb couleurs / douleurs masculine, classiquea harmonies / infinies féminine, classiqueb forêts / regrets masculine, classiquea tourmente / lamente féminine, classiqueb dit / maudit masculine, classiquea l’invisible / terrible féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea s’épouvante / vivante féminine, classiqueb révéler / parler masculine, classiqueb puissants / sens masculine, classiquea image / langage féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea nature / peinture féminine, classiqueb l’imitant / palpitant masculine, classiquea blasphème / moi-même féminine, classiqueb vers / univers masculine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb croix / crois masculine, classiquea prospère / J’espère féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea s’élève / grève féminine, classiqueb débordant / grondant masculine, classiquea impures / murmures féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources