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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes évangéliques, 1852

Les œuvres de la foi

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 167 vers

I

Jésus, fertilisant‖ de ses sueurs divinesL’héritage où mûrit‖ sa couronne d’épines,Fait l’œuvre de son père ;‖ et, comme il est écrit,Passe dans Israël‖ sans asile et proscrit ;Travaillant dans les pleurs :‖ des miracles qu’il sème,Des bénédictions‖ payé par l’anathème ;Se lassant à guérir,‖ dans le flot baptismal,Les péchés de la terre‖ infatigable au mal.

Des hommes le suivaient‖ que la douleur amène.À chaque pas, un cri‖ de la misère humaineDominant mille cris,‖ voix d’un cœur plus aimant,Vient au cœur de Jésus‖ frapper plus fortement.Et la foi sait ravir,‖ forçant Dieu, s’il hésite,Le don miraculeux‖ que l’amour sollicite.C’est la Chananéenne‖ et son cœur obstiné,Et l’espoir maternel‖ jamais déraciné ;L’Idolâtre, en sa nuit‖ tout à coup éclaircie,A force de vouloir‖ a connu le Messie,Le Dieu venu pour tous,‖ mais qui se tient cachéEt dont l’esprit ne luit‖ qu’à ceux qui l’ont cherché.

Or les disciples, las‖ du bruit de sa prière,De leurs mains sans pitié‖ la poussaient en arrière ;Mais elle, aux pieds du Christ‖ se traînant à genoux,Criait : « Fils de David,‖ ayez pitié de nous !« Délivrez mon enfant‖ que le démon tourmente. »

Et Jésus, retenant‖ sa parole clémente,Gardait un dur silence,‖ et, prêt à s’émouvoirDevant ces pleurs sacrés,‖ semblait ne pas les voir ;Même, pour l’éprouver‖ et donner aux fidèlesDe la foi des Gentils‖ d’invincibles modèles,Il laissa, — lui Jésus !‖ — tomber ce mot cruel :« Je ne suis envoyé‖ qu’aux brebis d’Israël. »Toujours elle priait.‖ Lui, comme sans l’entendre :« Pour le jeter aux chiens,‖ il n’est pas bon de prendre« Le pain des fils de Dieu. »

— « Seigneur ! » — d’un ton soumis,Dit-elle ; — « aux petits chiens‖ du moins il est permis« De manger à vos pieds‖ les miettes de la table. »

Et Jésus, reprenant‖ son dessein véritable :« Femme, votre foi donne‖ un grand exemple ; allez !« Que Dieu fasse pour vous‖ ainsi que vous voulez. »Et la mère trouva‖ la joie en sa famille,Car le démon sur l’heure‖ avait quitté sa fille.

II

Autre part — mais toujours‖ ailleurs que dans Sion, —Aussi ferme en sa foi,‖ c’est le Centurion ;Au baptême de feu‖ la charité le lave,Car il vient, — lui soldat,‖ — prier pour son esclave.

« Maître, un mal inconnu‖ consume avec lenteur« Et torture en son lit‖ mon pauvre serviteur ! »« J’irai, — lui dit Jésus,‖ l’encourageant d’un signe, —« Je le soulagerai.

— « Non, je ne suis pas digne, »Reprit l’humble étranger,‖ — « pour cette guérison,« De vous voir, ô Seigneur,‖ entrer dans ma maison ;« Mais dites seulement !‖ du mal qui nous désole,« Vous guérirez cette âme‖ avec une parole ! »

Et Jésus se tournant‖ vers les groupes nombreuxS’étonne et parle ainsi :‖ « Parmi tous les Hébreux« Jamais je n’ai trouvé‖ tant de foi qu’en cet homme !« Sors et qu’il te soit fait,‖ — dit-il au fils de Rome,« Selon que tu le crois ! »

Le serviteur chériAu retour de son maître‖ était déjà guéri.

III

Heureuse dans sa foi‖ l’âme vaillante et ferme,De tous les dons du ciel‖ elle a reçu le germe ;A ses nuits de douleur‖ présageant guérison,Un rayon vif et pur‖ réchauffe sa prison.Heureux le cœur soumis‖ au mal expiatoireQui, même sans guérir,‖ ne cesse pas de croire ;Sa souffrance est moins lourde‖ à porter ici-basQue les plaisirs du monde‖ au cœur qui ne croit pas.L’ennui suffit chez l’un‖ pour souffler le blasphème ;Plus l’autre est torturé,‖ mon Dieu ! plus il vous aime ;Plus il voit resplendir,‖ adorant vos desseins,Le trône qui l’attend‖ là-haut, parmi les saints ;Plus ardent il perçoit,‖ dans sa douleur charnelle,L’intime vision‖ de la gloire éternelle.Oui, tandis que l’impie,‖ épris des voluptés,Ne croit plus aux plaisirs‖ dès qu’il les a goûtés,L’homme en qui la foi forte‖ a dissipé toute ombre,Voit au fond des douleurs‖ des voluptés sans nombre ;Car lui seul, en souffrant,‖ libre de tout remord,Comme une guérison‖ peut embrasser la mort.

IV

Mon Dieu ! seul de vos créatures,Pourquoi l’homme peut-il douter ?Lui né pour vos splendeurs futuresQue nulle autre ne doit goûter.Tout vous annonce et vous adore :La nuit sombre croit à l’aurore,L’hiver croit au printemps vermeil.L’homme seul hésite, examine ;Lui que votre verbe illumine,Il nie en face du soleil !

La foi, la foi seule est féconde ;La foi nous apprit à semer.C’est la foi qui peuple le monde ;Il faut croire pour bien aimer.Sur la branche humide qui ploie,Avant que nul fruit ne s’y voie,C’est la foi qui bâtit les nids.Montrant des régions plus belles,La foi porte les hirondellesDans les espaces infinis.

Dans l’azur, sans savoir leur route,Comme des troupeaux familiers,Les soleils, sans frayeur ni doute,Marchent, devant Dieu, par milliers.La foi guide l’œil du prophète ;Elle fait entendre au poëteLes bruits qui deviendront des vers.Au chercheur ardent qui découvrePar la foi l’horizon qui s’ouvreFait voir les nouveaux univers.

La foi, bien mieux que la boussole,Conduit les cœurs et les vaisseaux.Le martyr que la foi consoleDes lions brave les assauts.Chaque astre, sur la foi du maître,Vole à son but, sans le connaître,Et Dieu te le révèle à toi !Crois donc, ô raison trop altière !L’œuvre de la nature entièreN’est qu’un immense acte de foi.

V

Et moi, Seigneur, aussi,‖ je fus rebelle à croire !Le doute, en ses déserts,‖ m’a longtemps égaré :Loin du puits de Jacob,‖ où les âmes vont boire ;Indocile au pasteur,‖ j’ai vécu séparé.

Je tentai l’inconnu‖ dans mon orgueil avide.Je voulais une source‖ à l’écart du troupeau,J’ai marché dans la nuit,‖ j’ai sondé dans le vide.Et l’orgueil m’a partout‖ creusé des puits sans eau.

Un mirage m’appelle‖ à des sources lointaines ;Mais l’onde, au loin, recule‖ ou tarit devant moi.De tout humain savoir,‖ j’ai goûté les fontaines,Et j’en ai rapporté‖ la soif de votre foi.

Mon esprit altéré‖ me devient un supplice ;Faites pleuvoir en lui‖ quelques larmes du ciel.Rendez à mes désirs,‖ rendez votre calice,J’y veux boire, ô mon Dieu,‖ même avec tout son fiel !

J’ai dans ma fièvre encor,‖ j’ai des rêves funèbres ;Cette langue qui prie‖ est prête à blasphémer.Éclairez ma raison,‖ je connais mes ténèbres,Faites-moi croire, ô Dieu,‖ je me charge d’aimer !

Seigneur, vous écoutez‖ la plus humble prière,Et le cri de l’insecte‖ et celui de l’oiseau,Et cet agneau perdu‖ qui demande sa mère,Et cette herbe séchée‖ à qui manque un peu d’eau.

Votre nom prononcé‖ rafraîchit la pensée ;Il rayonne dans l’ombre‖ où je m’enveloppais.Toute larme pieuse,‖ à vos genoux versée,Est, pour un cœur souffrant,‖ le baume de la paix.

Vous m’entendrez, Seigneur,‖ car je pleure et j’espère !J’élève à vous mon cœur‖ par le monde abattu.J’espère ! et votre loi,‖ tendre comme une mère,De la douce espérance‖ a fait une vertu.

Redonnez-moi, Seigneur,‖ la vie et le courage ;Que j’aille en vous servant‖ jusqu’à la fin du jour ;Dissipez des erreurs‖ le stérile nuageAu rayon de la foi‖ rallumé par l’amour.

L’orgueil ferme le cœur‖ aux innocentes joiesEt tient la porte ouverte‖ à l’ennui triomphant.Donnez-moi, pour marcher‖ humblement dans vos voies,La raison du vieillard‖ et la foi de l’enfant.

Alors, Seigneur, alors,‖ mon âme calme et forteSouffrira, sans colère‖ et sans fougueux transports,Le mal que chaque jour‖ et chaque nuit apporteÀ cette argile de mon corps.

1852.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
44[aa] 15[abab] 4[abba]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (126 de 12, 41 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a divines / d’épines féminine, classiqueb écrit / proscrit masculine, classiquec sème / l’anathème féminine, classiqued baptismal / mal masculine, classiquea amène / humaine féminine, classiqueb aimant / fortement masculine, classiquec hésite / sollicite féminine, classiqued obstiné / déraciné masculine, classiquee éclaircie / Messie féminine, classiquef caché / cherché masculine, classiquea prière / arrière féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquec tourmente / clémente féminine, classiqueb s’émouvoir / voir masculine, classiquec fidèles / modèles féminine, classiqued cruel / d’Israël masculine, classiquee l’entendre / prendre féminine, classiquea Dieu / soumis / permis masculine, classiqueb table / véritable féminine, classiqueb allez / voulez masculine, classiquec famille / fille féminine, classiquea Sion / Centurion masculine, classiqueb lave / esclave féminine, classiquea lenteur / serviteur masculine, classiqueb signe / soulagerai / digne féminine, classiqueb guérison / maison masculine, classiquec désole / parole féminine, classiquea nombreux / Hébreux masculine, classiqueb homme / Rome féminine, classiquea crois / chéri / guéri masculine, classiquea ferme / germe féminine, classiqueb guérison / prison masculine, classiquec expiatoire / croire féminine, classiqued ici-bas / pas masculine, classiquee blasphème / aime féminine, classiquef desseins / saints masculine, classiqueg charnelle / éternelle féminine, classiqueh voluptés / goûtés masculine, classiquei ombre / nombre féminine, classiquej remord / mort masculine, classiquea créatures / futures féminine, classiqueb douter / goûter masculine, classiquec adore / l’aurore féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee examine / illumine féminine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb semer / aimer masculine, classiquec ploie / voie féminine, classiqued nids / infinis masculine, classiquee belles / hirondelles féminine, classiquea route / doute féminine, classiqueb familiers / milliers masculine, classiquec prophète / poëte féminine, classiqued vers / univers masculine, classiquee découvre / s’ouvre féminine, classiquea boussole / console féminine, classiqueb vaisseaux / assauts masculine, classiquec maître / connaître féminine, classiqued toi / foi masculine, classiquee altière / entière féminine, classiquea croire / boire féminine, classiqueb égaré / séparé masculine, classiquea avide / vide féminine, classiqueb troupeau / eau masculine, classiquea lointaines / fontaines féminine, classiqueb moi / foi masculine, classiquea supplice / calice féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb blasphémer / d’aimer masculine, classiquea prière / mère féminine, classiqueb l’oiseau / d’eau masculine, classiquea pensée / versée féminine, classiqueb m’enveloppais / paix masculine, classiquea j’espère / mère féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea courage / nuage féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea joies / voies féminine, classiqueb triomphant / l’enfant masculine, classiquea forte / apporte féminine, classiqueb transports / corps masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

167 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources