Poèmes évangéliques, 1852
La tempête
I
Le navire est immense,‖ un peuple entier l’habite ;D’après un plan divin‖ sa charpente est construite ;L’homme en a pris le bois‖ aux plus divers climats ;Cent ans n’ont pas suffi‖ pour en dresser les mâts.Nul ne connaît son port,‖ son vrai nom, ni son âge.Ses hôtes les plus vieux‖ sont nés dans le voyage.Pourtant un récit vague‖ à leurs fils garde encorLes regrets et l’espoir‖ d’un ciel, d’un pays d’or ;Et, montrant quel chemin‖ doit les y reconduire,Des signes sont écrits‖ partout sur le navire.
Mais, plutôt que de lire‖ à ce livre sacré,Chacun se fait un port,‖ une route à son gré.La nef est bien pourvue,‖ on peut gaîment y vivre ;Jamais le flot, battant‖ ses flancs doublés de cuivre,N’entama jusqu’ici‖ le vaisseau paternel,Et, comme il est antique,‖ il semble être éternel.
Donc, sans souci des eaux‖ et des vents qui font trêve,Chacun poursuit à part‖ son calcul ou son rêve ;Chacun prend pour seul dieu‖ soi-même et son penchant :Le matelot s’enivre‖ ou danse ; le marchandCompte le gain futur ;‖ et là, comme en nos villes,Grondent, sous les plaisirs,‖ les discordes civiles.Les chefs, aveuglément‖ sur la pourpre accoudés,Boivent leur vin dans l’or‖ et font courir les dés ;Ils n’interrogent plus‖ la marche des étoiles.Le navire est robuste‖ et vogue à pleines voiles ;On ne consulte guère‖ un ciel toujours serein :Ils ont pris leur orgueil‖ pour livre souverain.
De l’infaillible carte,‖ ainsi, germant les pages,Les plus vains, du timon,‖ éloignent les plus sages.
Or, le seul vrai pilote‖ est assis à l’écart :La discorde et l’orgie‖ attristaient son regard ;De son manteau d’azur‖ voilant sa tête blonde,Il demande au sommeil‖ de lui cacher ce monde ;Il songe, et, par-delà‖ notre étroit horizonDe son père il revoit‖ la céleste maison.Et nul ne s’aperçoit,‖ dans ce peuple en délire,Que le Seigneur absent‖ manque à l’humain navire ;Et tous ont oublié,‖ comme s’il était mort,Celui qui sait la route‖ et tient les clefs du port.Nous laissons tous, hélas !‖ jusqu’au péril extrême,Le guide intérieur‖ dormir en nous de même.Quand souffle un heureux vent,‖ quand le monde est ami,Nul ne songe au patron‖ sur la barque endormi ;Et souvent une main‖ faible, inhabile, infâme,Tient au jour du danger‖ le gouvernail de l’âme.
II
Voici l’écueil ! l’assaut‖ des flots inattendusDont les cieux consultés‖ nous auraient défendus !Voici le grand orgueil‖ qu’aucun orgueil ne dompte,L’Océan qui rugit,‖ la mer, la mer qui monte !Qui pourra l’abaisser,‖ la superbe des eaux ?Homme ! un autre que toi‖ guide au port les vaisseaux.Toi, tu sais, dans le chêne‖ ou l’or que tu découpes,Tu sais tailler leurs flancs‖ et festonner leurs poupes ;Tu sais tisser la voile‖ et nouer les agrès ;De l’aimant conducteur‖ tu connais les secrets ;A des coursiers d’airain‖ donnant leur cœur de flamme,Tu sembles prendre au ciel‖ le don de faire une âme ;Tu ne lui prendras pas‖ les clefs du gouffre amer :Tu tiens la barque, et Dieu‖ tient le vent et la mer.
Le vent, la mer ! tous deux‖ rassemblent leur colère :L’immensité rugit‖ sous la nef séculaire ;Le noir bélier d’autan‖ du front vient s’y heurter.L’abîme aux flancs rétifs‖ est las de nous porter ;Et, sur nos fronts, le ciel,‖ voûte livide et basse,Paraît prêt à crouler‖ quand l’éclair le crevasse.Là bas, à l’horizon,‖ plongeant et surnageant,La vague, mont noirâtre‖ à la crête d’argent,Roule vers le navire‖ ainsi qu’un mur immense.Mais, ô mer, ton courroux‖ n’est pas notre démence !La nature a toujours‖ sa lente majesté.Le flot le plus fougueux,‖ en cadence apporté,Ne se tord qu’en frappant‖ l’obstacle né des hommes.Le seul désordre est là,‖ sur la nef où nous sommes.Un craquement affreux‖ au coup du flot répond ;Les mâts déracinés‖ ont fracassé le pont ;Le gouvernail, funeste‖ à la main la plus forte,La renverse en cédant‖ à la mer qui l’emporte.
Dès le premier éclair,‖ dès le ciel nuageux,La peur folle a chassé‖ le fol entrain des jeux.A menacer les chefs‖ chacun met son courage ;La haine gronde à bord‖ aussi haut que l’orage ;La hache fratricide‖ y court dans chaque rang,Et, quand la vague en sort,‖ elle est teinte de sang.
III
Mais, ô divin pilote !‖ en ce lâche tumulteQuelques hommes encor‖ te conservaient leur culte,Et, malgré ton sommeil,‖ tu leur étais présent.Ils savent la vertu‖ de ton nom bienfaisant,Ce nom qui, prononcé‖ dans l’horreur du naufrage,Te rappelle au timon‖ et conjure l’orage.O maître, éveille-toi !‖ c’est l’heure où le dangerConsterne le marin‖ comme le passager.Maître, aurais-tu quitté‖ ce navire où tout tremble ?Ah ! c’est presque à la mort‖ que ton sommeil ressemble !
Éveille-toi, pilote,‖ et viens chasser l’orgueil,Cet impur nautonier‖ qui nous mène à l’écueil.Sous le vent des erreurs,‖ des songes faux ou vagues,Jamais les passions‖ n’ont tant gonflé leurs vagues ;Jamais, chez les humains,‖ des appétits plus vilsN’ont soulevé les flots‖ des orages civils.
Ce n’est plus la tempête‖ et les combats de l’âme !L’esprit dort : c’est la chair‖ qui gronde et qui réclame,La chair qui veut aussi‖ son jour de plein pouvoir,Et tient son bon plaisir‖ pour règle du devoir.L’austère liberté‖ n’est plus le bien qu’on prise ;Aujourd’hui, ce qu’un peuple‖ envie aux rois qu’il brise,Oh ! ce n’est pas leur droit,‖ leur honneur, hochet vain !C’est leur verre plus grand‖ et plein d’un meilleur vin ;C’est la table et le lit,‖ dans sa molle parure,Où se vautre à loisir‖ l’opulente luxure ;Ce qu’il veut, c’est jouir,‖ avec ses reins de fer,Des vices somptueux‖ qu’il abhorrait hier.La chair est l’antre impur‖ d’où sortent ces tempêtes,Ces ouragans soufflés‖ par tant de faux prophètes !
Pilote, Esprit divin,‖ ne te cache donc plus !Reviens de ton sommeil‖ à la voix des élus ;Que ton regard nous luise‖ en sa douceur austère,Et du port inconnu‖ perce enfin le mystère !Seigneur, nous périssons !‖ nos rêves décevantsSe sont fait sur la mer‖ les complices des vents.L’espoir qui nous portait‖ s’use à chaque méprise,Nous allons renoncer‖ à la terre promise.Notre orgueil est à bout :‖ le peuple harasséDemande à revenir‖ dans les eaux du passé,Tout prêt à jeter l’ancre‖ en ce port du vieux mondeOù l’arche pourrissait‖ tant la vase est immonde.
IV
Or, Jésus, que la foudre‖ avait laissé dormir,Entend dans son sommeil‖ supplier et gémir ;Il se lève ; la paix‖ sur sa face est empreinte :« Ayez foi, nous dit-il,‖ et vous serez sans crainte. »Puis il commande aux flots ;‖ le geste de sa mainCalme et fait obéir‖ l’onde et le cœur humain.Et l’arche du pécheur,‖ qui porte un peuple en elle,Voit poindre à l’Occident‖ une terre nouvelle.
1848.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 67((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 distiquess, 1 distique
- Mots à la rime
- a l’habite / construite féminine, classiqueb climats / mâts masculine, classiquec âge / voyage féminine, classiqued encor / d’or masculine, classiquee reconduire / navire féminine, classiquea sacré / gré masculine, classiqueb vivre / cuivre féminine, classiquec paternel / éternel masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb penchant / marchand masculine, classiquec villes / civiles féminine, classiqued accoudés / dés masculine, classiquee étoiles / voiles féminine, classiquef serein / souverain masculine, classiquea pages / sages féminine, classiquea l’écart / regard masculine, classiqueb blonde / monde féminine, classiquec horizon / maison masculine, classiqued délire / navire féminine, classiquee mort / port masculine, classiquef extrême / même féminine, classiqueg ami / endormi masculine, classiqueh infâme / l’âme féminine, classiquea inattendus / défendus masculine, classiqueb dompte / monte féminine, classiquec eaux / vaisseaux masculine, classiqued découpes / poupes féminine, classiquee agrès / secrets masculine, classiquef flamme / âme féminine, classiqueg amer / mer masculine, classiquea colère / séculaire féminine, classiqueb heurter / porter masculine, classiquec basse / crevasse féminine, classiqued surnageant / d’argent masculine, classiquee immense / démence féminine, classiquef majesté / apporté masculine, classiqueg hommes / sommes féminine, classiqueh répond / pont masculine, classiquei forte / l’emporte féminine, classiquea nuageux / jeux masculine, classiqueb courage / l’orage féminine, classiquec rang / sang masculine, classiquea tumulte / culte féminine, classiqueb présent / bienfaisant masculine, classiquec naufrage / l’orage féminine, classiqued danger / passager masculine, classiquee tremble / ressemble féminine, classiquea l’orgueil / l’écueil masculine, classiqueb vagues féminine, classiquec vils / civils masculine, classiquea l’âme / réclame féminine, classiqueb pouvoir / devoir masculine, classiquec prise / brise féminine, classiqued vain / vin masculine, classiquee parure / luxure féminine, classiquef fer / hier masculine, classiqueg tempêtes / prophètes féminine, classiquea plus / élus masculine, classiqueb austère / mystère féminine, classiquec décevants / vents masculine, classiqued méprise / promise féminine, classiquee harassé / passé masculine, classiquef monde / immonde féminine, classiquea dormir / gémir masculine, classiqueb empreinte / crainte féminine, classiquec main / humain masculine, classiqued elle / nouvelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources