Poèmes évangéliques, 1852
La cité des hommes
I
Le règne est arrivé‖ de leur sagesse impie ;Ils ont touché le sol‖ de leur chère utopie.Pour fonder à leur gré‖ la cité de la chair,Le Seigneur leur livra‖ la mer, la terre et l’air.
Libres du joug des mœurs,‖ libres des lois divines,Seuls maîtres, seuls debout‖ sur toutes les ruines,Ils promènent partout‖ le stupide niveau,Règle unique à leurs yeux‖ et du juste et du beau.Ils sont égaux ! Nul front,‖ dans leur Babel énorme,Ne dépasse des fronts‖ la bassesse uniforme.
Tout est conquis : richesse,‖ épargnes du passé,Puissance du savoir‖ longuement amassé,Champs, outils, greniers pleins,‖ troupeaux, maisons prospèresAttestant les sueurs,‖ les vertus de nos pères...Sur la terre et ses fruits‖ ils ont domaine entier ;Mais c’est peu, quand jouir‖ reste le seul métier ;C’est trop peu ! pour grossir‖ les profits du partage,Ils mettent follement‖ l’avenir au pillage.
La dernière forêt,‖ tombant sous leur viol,Des sommets décharnés‖ s’écroule avec le sol.Ils dévorent le sein‖ de la mère nourrice ;Après eux, s’il le faut,‖ que tout son lait tarisse.L’œuvre du peuple est faite !‖ Il va fêter en paixLe bien-être, seul dieu‖ de leurs rêves épais.
Voyez-la s’élever‖ la cité de l’orgie !Des fleurs couvrent le sang‖ dont sa base est rougie ;L’édifice, enrichi des dépouilles du temps,Convie aux longs festins‖ ses impurs habitants.Écoutez ! c’est la chair‖ qui chante sa victoireEt des sottes vertus‖ nargue la vieille histoire.
Un regard aux splendeurs‖ de ces autels sans dieu !Car l’éternelle nuit‖ va descendre avant peu.En vouant aux plaisirs‖ cette ville rebelle,Oublieux de la mort,‖ l’homme a bâti pour elle ;C’est elle qui s’avance‖ à pas sûrs et sans bruit ;Vous semez pour jouir,‖ elle cueille ce fruit.
Ces ans comptés par Dieu,‖ que l’homme à Dieu refuse,Voilà que dans un jour‖ la volupté les use.L’heure presse ! Écoutez,‖ de ce monde aux abois,Sur le seuil du néant‖ monter les folles voix.
Chœur des hommes
Jouissons ! le bonheur‖ est un droit de nature.La vie est un festin ;Arrière qui l’ajourne‖ à la moisson future ;Ce jour seul est certain !
L’espoir d’un autre monde‖ est un mensonge austère ;Cette vie a son miel.Jouissons ! Ils voulaient‖ nous dérober la terreCeux qui parlaient d’un ciel.
« Ce globe, disaient-ils‖ aux crédules ancêtres,Et ses fruits sont maudits. »Mais nous en ferons bien,‖ quand nous serons les maîtres,Le seul vrai paradis.
Changer enfin la terre‖ en séjour de délices,Ce n’est pour nous qu’un jeu ;Il suffît d’abolir‖ ces trois fléaux complices :Le roi, le prêtre et Dieu !
De renverser les lois,‖ ces injustes barrièresFaites pour les petits ;Et d’ouvrir, sans remords,‖ de plus vastes carrièresA tous les appétits.
Rien de pur, rien d’impur !‖ Que le plaisir gouverneEn maître souverain.Malheur à qui dira‖ qu’à la chair subalterneL’âme doit mettre un frein !
Le désir est sacré ;‖ l’esprit n’est qu’un organeCréé pour le servir.L’homme est bon, lorsqu’il suit‖ ces instincts que l’on damneEt qu’il doit assouvir.
Pour fonder nos cités,‖ pour trouver, sans miraclesNotre ciel toujours prêt,Autour des passions‖ écartons les obstacles :C’est là tout le secret.
Vieux mots sur qui vivaient‖ les antiques familles :Abstinence et travail !Croulez sous les débris‖ des dernières bastilles,Indigne épouvantail.
A d’autres les labeurs,‖ l’épargne misérable !Chaque jour se suffit.La nature est pour tous‖ un fonds inépuisable ;Tout plaisir est profit.
Qui desséchait le sein‖ de la bonne déesse ?Les prêtres et les rois.Brisons à tout jamais‖ leur sceptre qui nous blesse,Et rentrons dans nos droits !
A nous donc la nature‖ et pressons sa mamelleSans labeurs superflus !Elle porte la vie‖ et nos plaisirs en elle,Et ne tarira plus.
Un savant
Du trône et de l'autel‖ démasquant l'imposture,Homme ! notre savoir‖ t'a soumis la nature.Pour franchir à ton gré‖ l'air, la terre et les eaux,Nous t'avons fait des chars‖ plus prompts que les oiseaux.Du désir à son but‖ la distance s'efface ;Te voilà souverain‖ du temps et de l'espace.
Reste encor du travail‖ l'antique et rude loi :Mais en un mol attrait‖ nous la changeons pour toi.Nous allons affranchir‖ de toute œuvre servileEt transformer en rois‖ la multitude vile.Notre art, sans le secours‖ du ciel ou de l'enfer,Créa pour te servir‖ une âme dans le fer.Homme, un seul jour encore !‖ au travail qui t'accableDévouant la machine,‖ esclave infatigable,Toi, sur un lit de fleurs,‖ libre et fier souverain,Tu n'auras qu'à régir‖ tout ce peuple d'airain.
Chœur des hommes
Adieu, labeur antique,‖ ouvre de servitude ;La charrue à nos bras‖ est désormais trop rude ;Nos reins ont trop fléchi.Plus d'effort, le travail‖ flétrit l'homme qui pense ;Nos sages nous l'ont dit ;‖ leur art nous en dispense,Le corps est affranchi.
L'effort existe-t-il‖ en toi, sainte nature ?Le chêne, dans tes flancs‖ puise sa nourritureSans creuser de sillon ;L'abeille sans travail‖ boit dans la fleur nouvelle ;Au prix d'un bond léger,‖ la chair de la gazelleEst offerte au lion.
L'homme seul, jusqu'ici,‖ d'une sueur sanglantePaya l’eau de la source‖ et le fruit de la plante ;Lui leur maître et seigneur !Lui, contraint d'étouffer‖ le désir qui s'élance,Dans ses plus chers instincts‖ a souffert violence ;Lui né pour le bonheur !
Mais nos sages veillaient.‖ Science, oh ! sois bénie !L'effort dans le travail,‖ dernière tyrannie,Va donc s'évanouir.L'industrie a produit‖ sa suprême merveille ;L'homme enfin se repose‖ et la machine veille ;L'homme enfin peut jouir !
Un savant
Ainsi notre sagesse‖ abolit l'indigence,Aux dociles métaux‖ transmet l'intelligence,Pour qu'en son lit de fleurs,‖ libre de se bercer,L'homme n'ait même plus‖ le labeur de penser.Si l'esprit travailla‖ dans le corps en révolte,C'était pour que la chair‖ fît plus ample récolte.L'esprit est né des sens‖ et leur doit le tribut ;Du génie et des arts‖ le bien-être est le but.Triomphe à la science,‖ à l'industrie humaine,Qui nous fait de ce globe‖ un facile domaine,Et transforme pour nous‖ en palpable trésorLes chimères d'Éden‖ et du vieil âge d'or !
Chœur des hommes
Salut, œuvre de la sagesse,Siècle plus fort que le destin,Tu fais à tous, avec largesse,Une part égale au festin !Par toi l'homme enfin se repose,La terre se métamorphose ;L'âge des luttes doit finir ;Plus d'effort, de travail, de gênes ;Brise, ô peuple, ces vieilles chaînes,Entrons joyeux dans l'avenir !.
En vain le mensonge des prêtresPrêchait un effort éternel,Châtiment transmis des ancêtresDans le venin originel ;Viens ! la souffrance est abolie ;Ne crois plus à cette folieDe lutte et d'expiation ;D’un Dieu repousse au loin la crainte ;La douleur n'est que la contrainteQui pesait sur tes passions.
Levons-nous, peuple trop docile,La raison nous a convertis ;Proclamons le bonheur facile,La liberté des appétits ;C'est le secret des jours prospères.Insensés, insensés nos pères !Ces lutteurs, rudes à leurs sens,Qui par les combats et les veillesÉtouffaient, stupides merveilles,Leurs désirs les plus innocents.
Vous, ô maîtres, votre scienceFait taire l'âme dans chacun ;Vous étouffez la conscience,Murmure aux plaisirs importun.La vertu, que votre art allége,N'est plus l'austère privilégeDont les forts étaient seuls jaloux :Mais, si jouir est le seul code,Dans cette sagesse commode,Le peuple en sait autant que vous.
A votre tour, savants prophètes !Acceptez le règne nouveau ;Vos œuvres désormais sont faites,Rentrez sous le commun niveau.Vous l'avez dit : le droit de l'hommeSe mesure à ce qu'il consomme.Abdiquez donc, ô vanité !Vous m'offusquez, savoir sublime ;Beauté, vertu, que tout s'abîmeDans l'éternelle égalité !
O peuple, si ta faim trompéeT'a rongé jusqu'à ce moment,C'est que leur grandeur usurpéeVivait de ton abaissement.O multitude, ô tourbe sainte,Leur miel sortait de ton absinthe ;Leurs honneurs faisaient ton affront.Les fronts que le vice déprimeSont le niveau que nul, sans crime,Ne pourra dépasser du front.
Un artiste
Viens, douce volupté,‖ toi qu'ils tenaient captiveSous les mille réseaux‖ des meurs et de la loi ;Assouvis notre soif‖ sous tes yeux plus active :Les arts forment ta cour‖ et s'inspirent de toi.
Viens, ô charme adoré‖ de tout être ayant vie !L'insensé te résiste‖ ou connaît le remords :La sagesse devance‖ ou suit ta moindre envie ;Viens ! puis nous dormirons‖ à jamais dans la mort.
Viens, aux feux du soleil danser joyeuse et nue,O toi qui meus les flots,‖ l'herbe et le sable et l'air ;L'homme seul jusqu'ici‖ parfois t'a méconnue,Et porté quelque atteinte‖ aux saints droits de la chair.
Le désir est la loi‖ de toute créature.Nous seuls de nœuds sans fin‖ avons chargé l'amour.Mais selon tes conseils,‖ simple et douce nature,Aimons, sans lourds serments,‖ à la face du jour.
Chœur des hommes
Mêlez, plaisirs légers,‖ vos libres fantaisies.Rien n'enchaîne l'abeille‖ aux fleurs qu'elle a choisies :L'oiseau ne fait son nid‖ que pour une saison ;O nature, ta loi,‖ souriante à la terre,Vient de l'hymen austèreNous ouvrir la prison.
Que la coupe d'amour,‖ dont plus rien ne nous sèvre,Tant qu'elle écumera‖ passe de lèvre en lèvre ;Le caprice changeant‖ tient les sens en éveil.Donnons leur plein essor‖ aux voluptés captives ;Donnons aux caresses furtivesLeur place au grand soleil.
En délivrant l'amour‖ de l'hymen qui l'attriste,Brisons du père au fils‖ le lien égoïste :Ton épouse est partout‖ où tu sens la beauté ;Ton fils, c'est ce troupeau‖ des enfants qui fourmille.Qu'il ne soit plus d'autre familleQue l’éternelle humanité.
Ce siècle croit ainsi,‖ tout fier de ses chimères,Convertir en cités‖ les tentes éphémèresQue son peuple, au milieu‖ du sang et des tombeaux,Sur nos temples détruits‖ dresse avec des lambeaux.
Et l'orgie unissait,‖ dans ses hymnes infâmes,La voix des hommes forts,‖ des vieillards et des femmes.
La vieillesse fardée,‖ abdiquant sa grandeur,Comme un masque plus jeune‖ affiche l'impudeur ;Mais un œil plus vitreux,‖ une bouche cyniqueLa trahit sous les fleurs‖ et l'étroite tunique.
Du geste et de la voix‖ tout le sexe éhontéStimule encor des chants‖ l'ignoble crudité.Fruit de Gomorrhe infect‖ et plein de cendre amère,La femme de ces temps‖ n'est ni vierge ni mère.
Or, singeant ces tableaux,‖ hurlant sur tous les tons,Rôde autour de l'orgie‖ un troupeau d'avortons,Enfants plus vils encor‖ de cette vile race ;Les vices paternels‖ sont empreints sur leur face.
Nains hideux, à la fois‖ décharnés et bouffis,De ces hommes sans Dieu,‖ tels sont les dignes fils.On voit jaillir déjà‖ de leurs yeux de vipèresLa luxure et l'orgueil‖ cuvant au cœur des pères.La couleur de ces fronts‖ semble un reste de fard :Mélange monstrueux‖ de l'enfant, du vieillard.Disciples de l'exemple‖ et d'un instinct immonde,Eux, aussi, célébraient‖ déjà leur nouveau monde.
Chœur des enfants
A nous la place,‖ ô vieillards, il est temps !Pour nous seuls la table est servie.Hivers glacés,‖ nous sommes le printemps ;C'est à nous qu'appartient la vie.
Place à nos fleurs !‖ croulez, troncs vermoulus ;Taisez-vous, corneilles moroses ;Ne troublez pas‖ nos chants ; ne jetez plusVotre ombre noire sur nos roses.Mourez, vieillards,‖ vos jours sont révolus.
Devant vos fils‖ insultant votre père,Poussant du pied‖ votre mère au tombeau,Vous avez dit‖ qu'un avenir prospèreVeut un passé mis en lambeau.
L'avenir, c'est nous qui le sommes !Qu'il grandisse en vous étouffant ;Les vieillards sont honnis des hommes :Place à l'enfant !
Chœur des hommes
Jouissons ! le bonheur‖ est un droit de nature.La vie est un festin ;Arrière qui l'ajourne‖ à la moisson future ;Ce jour seul est certain !
L'espoir d'un autre monde‖ est un mensonge austère ;Cette vie a son miel.Jouissons ! Ils voulaient‖ nous dérober la terreCeux qui parlaient d'un ciel.
« Ce globe, disaient-ils‖ aux crédules ancêtres,Et ses fruits sont maudits. »Mais nous en ferons bien,‖ quand nous serons les maîtres,Le seul vrai paradis.
Changer enfin la terre‖ en séjour de délices,Ce n'est pour nous qu'un jeu ;Il suffit d'abolir‖ ces trois fléaux complices :Le roi, le prêtre et Dieu !
De renverser les lois,‖ ces injustes barrièresFaites pour les petits ;Et d'ouvrir, sans remords,‖ de plus vastes carrièresA tous les appétits.
Rien de pur, rien d'impur !‖ Que le plaisir gouverneEn maître souverain.Malheur à qui dira‖ qu'à la chair subalterneL'âme doit mettre un frein !
Le désir est sacré ;‖ l'esprit n'est qu'un organeCréé pour le servir.L'homme est bon,lorsqu'il suit‖ ces instincts que l'on damneEt qu'il doit assouvir.
Pour fonder nos cités,‖ pour trouver, sans miraclesNotre ciel toujours prêt,Autour des passions‖ écartons les obstacles :C'est là tout le secret.
Vieux mots sur qui vivaient‖ les antiques familles :Abstinence et travail !Croulez sous les débris‖ des dernières bastilles,Indigne épouvantail.
A d'autres les labeurs,‖ l'épargne misérable !Chaque jour se suffit.La nature est pour tous‖ un fonds inépuisable ;Tout plaisir est profit.
Qui desséchait le sein‖ de la bonne déesse ?Les prêtres et les rois.Brisons à tout jamais‖ leur sceptre qui nous blesse,Et rentrons dans nos droits !
A nous donc la nature‖ et pressons sa mamelleSans labeurs superflus !Elle porte la vie‖ et nos plaisirs en elle,Et ne tarira plus.
II
Dans les cités sans lois,‖ hormis les lois infâmesDes libres appétits‖ qui gouvernent les âmes,Tout à sa folle orgie,‖ un peuple insoucieuxMange les derniers grains‖ du grenier des aïeux ;Sans savoir, l’insensé !‖ qu’en sa longue révolte,Il use le sol même‖ avec chaque récolte.
Car le sol nourricier,‖ domaine des humains,Comme il peut s’enrichir‖ s’épuise entre nos mains.Hélas ! les pleurs de l’homme‖ et sa sueur austèreSont le sel nécessaire‖ aux vertus de la terre.
L’homme n’obtient son pain,‖ éternel indigent,Qu’en vouant à la terre‖ un culte intelligent ;Elle n’a de bonté,‖ de vertu productive,Que la vertu de l’âme‖ et du bras qui cultive.Quand l’esprit est aveugle‖ et quand les reins sont mous,Toute vigueur du sol‖ se tourne contre nous ;Et, de ces mêmes flancs,‖ pleins de moissons fertiles,La terre fait jaillir‖ la ronce et les reptiles.Quand de son front touffu‖ les bois sont respectés,Elle en verse l’eau pure‖ et l’ombrage aux étés.Mais dès qu’un soc impie‖ a fait les cimes chauves,Du squelette des monts,‖ du crâne des rocs fauves,Les torrents descendus,‖ comme des dieux vengeurs,Détruisent la vallée‖ et ses peuples rongeurs,
Brillant de nos vertus,‖ ou terni par nos fautes,Ce globe est le miroir‖ de l’âme de ses hôtes.La nature avec nous‖ subit, incessamment,Des chutes de l’orgueil‖ l’antique châtiment.Homme ! tu peux, au sein‖ de la mère nourrice,Du sang originel‖ inoculer le vice ;Ou bien, comme ton cœur‖ transformant chaque lieu,Refaire tout un monde‖ à l’image de Dieu.
Mais le peuple, en ces jours‖ insensés et cupides,Décharné les sommets‖ et les coteaux rapides,Et, comme aux saints autels,‖ fait la guerre aux forêtsOù les vertus du globe‖ ont leurs germes secrets.Les monts, les fronts humains‖ portent les traces vilesDu niveau promené‖ par les haines serviles.Le rocher nu succède‖ aux bois, aux prés fleuris.Les vallons, encombrés‖ d’infertiles débris,Après quelques saisons‖ de récoltes prodigues,Sont des lits de cailloux‖ où roule une eau sans digues.Sur la plaine et les champs,‖ à jamais recouverts,Les fétides marais‖ étendent leurs flots verts.Les reptiles fangeux,‖ les fièvres et les pestesÉclosent par milliers‖ des miasmes funestes.Or, pour dompter encor‖ les fléaux souverains,Les peuples ont perdu‖ la force de leurs reins ;Leur chair, ivre toujours,‖ dans sa lourde fuméeÉteint cette science‖ à l’orgueil allumée.Le sang est appauvri,‖ bu par les passions ;Le flot va décroissant‖ des générations.Toute raison pâlit ;‖ toute beauté s’efface.Le seul pouvoir du mal‖ survit chez cette race.Plus faibles sont les corps,‖ plus les cœurs vicieuxDe forfaits inconnus‖ épouvantent les cieux.
Alors, dans notre monde,‖ où le soleil s’éclipse,Commencera des temps‖ la sombre Apocalypse ;Ces prodiges sans nom,‖ ce déluge de mauxA Jean le bien-aimé‖ révélés dans Patmos.Sept Anges ont versé‖ sur les eaux et les plantesDes colères de Dieu‖ les sept coupes sanglantes.Sur la terre maudite‖ à ses quatre horizonsToute sève tarit,‖ excepté les poisons ;Et, contre l’homme, issus‖ des marais et des sables,Surgissent tout à coup‖ des monstres innombrables.La chair, comme l’esprit,‖ n’a, dans ce temps fatal,Conservé de fécond‖ que les germes du mal.
Alors, comme aux vieux jours‖ que le crime ramène,Les bêtes prévaudront‖ contre la race humaine.Les hommes ne sont plus‖ ces vigoureux enfantsQui disputaient la proie‖ aux lions triomphants,Et, même après Éden,‖ sur tout ce qui respireDe l’être intelligent‖ rétablissaient l’empire.Tant de siècles sans Dieu,‖ dans la chair accroupis,Ont fait des nations‖ de vieillards décrépits :L’homme éteint, sans ressort,‖ incapable de lutte,Tombe, de race en race,‖ au-dessous de la brute.
Je le vois, je le vois,‖ l’Adam des derniers jours !Il rampe sur ses mains,‖ il se traîne à pas lourds,Et promène au niveau‖ de la fange et de l’herbeCe front que notre orgueil‖ relevait si superbe.Ce n’est plus l’Ange, hélas !‖ même l’Ange exilé,A qui, dès son berceau,‖ le Seigneur a parlé ;Et qui, malgré sa chute‖ et dans l’ombre charnelle,Garde encor de son Dieu‖ l’empreinte originelle ;C’est l’animal pensant,‖ tel que vous l’avez fait ;Mûri par vos leçons,‖ voilà l’homme en effet !O sophistes, voyez !‖ c’est bien la bête immondeÉclose lentement‖ de l’œuf grossier du monde ;En qui l’esprit, issu‖ des besoins de la chair,Ne survit pas aux sens‖ et meurt comme un éclair.Triomphez ! le voilà‖ tel que dans votre rêve :L’homme naquit ainsi‖ rampant sur une grève ;Avant de s’adorer,‖ quand sa raison grandit,Il procéda du ver,‖ c’est vous qui l’avez dit !Or, pour dernière fin,‖ ce fils de la matièreRestitue au limon‖ son âme tout entière ;Il rend tout à la terre,‖ il en a tout reçu ;Voilà le genre humain‖ que vous avez conçu !
Mais la mort ne tient pas‖ vos promesses infâmes ;Le néant désiré‖ n’engloutit pas vos âmes ;Vous le saurez trop tard,‖ ô prophètes pervers,Non ! tout ne finit pas‖ avec l’œuvre des vers.La tombe, où vous rêvez‖ un éternel refuge,Nous livrera vivants‖ aux bras de notre juge.Comme en tremblant, alors,‖ vous, cyniques railleurs,Vous porterez envie‖ aux hommes des douleurs,Combien, devant ce Dieu‖ qu’un seul remords désarme,Vous sentirez le prix‖ d’une pieuse larme !Mais rien ne coulera‖ de vos yeux éperdus,Hors vos venins sur terre‖ aujourd’hui répandus.Ravalant le poison‖ qu’ont vomi vos blasphèmes,Vous ne pourrez maudire‖ et haïr que vous-mêmes ;Et, du feu qui vous ronge‖ irritant la fureur,Vos âmes se verront,‖ et se feront horreur.
Qu’ai-je dit ? ô mon Dieu,‖ pitié pour mon audace !Moi, pécheur, j’ose prendre‖ une voix qui menace ;Moi qui n’aurais, dans l’ombre‖ admis à supplier,Qu’à frapper ma poitrine‖ et qu’à m’humilier,Avant que votre appel‖ ici ne retentisse,J’ose aller au-devant‖ du jour de la justice ;J’ose, en mon sens étroit,‖ sonder vos jugementsEt, criminel aussi,‖ parler de châtiments !
Mon Dieu, puisque entre tous,‖ j’ai besoin de clémence,Laissez-moi ne rien voir‖ que votre amour immense ;Mes yeux n’embrassent pas,‖ Seigneur, l’éternité ;Je ne sens l’infini‖ que dans votre bonté.J’ignore tout, mon Dieu ;‖ ma misère est profonde !Mais je crois à ton fils‖ né pour sauver le monde,Et j’invoque, en serrant‖ sa croix entre mes mains,Le sang de Jésus-Christ‖ mort pour tous les humains.
1852.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7(aabb) 6(aabbcc) 80((aa)) 31(abab) 7(aabccb) 6(ababccdeed) 1(aa) 1(ababa)
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 6 syllabes (318 de 12, 71 de 8, 59 de 6, 8 de 10, 1 de 4)· profil 6, 8, 4+6, 6+6
- Strophes
- 38 quatrains, 13 sizains, 13 distiquess, 6 dizains, 1 distique, 1 quintil
- Mots à la rime
- a impie / utopie féminine, classiqueb chair / l’air masculine, classiquea divines / ruines féminine, classiqueb niveau / beau masculine, classiquec énorme / uniforme féminine, classiquea passé / amassé masculine, classiqueb prospères / pères féminine, classiquec entier / métier masculine, classiqued partage / pillage féminine, classiquea viol / sol masculine, classiqueb nourrice / tarisse féminine, classiquec paix / épais masculine, classiquea l’orgie / rougie féminine, classiqueb temps / habitants masculine, classiquec victoire / histoire féminine, classiquea dieu / peu masculine, classiqueb rebelle / elle féminine, classiquec bruit / fruit masculine, classiquea refuse / use féminine, classiqueb abois / voix masculine, classiquea nature / future féminine, classiqueb festin / certain masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea ancêtres / maîtres féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea délices / complices féminine, classiqueb jeu / Dieu masculine, classiquea barrières / carrières féminine, classiqueb petits / appétits masculine, classiquea gouverne / subalterne féminine, classiqueb souverain / frein masculine, classiquea organe / damne féminine, classiqueb servir / assouvir masculine, classiquea miracles / obstacles féminine, classiqueb prêt / secret masculine, classiquea familles / bastilles féminine, classiqueb travail / épouvantail masculine, classiquea misérable / inépuisable féminine, classiqueb suffit / profit masculine, classiquea déesse / blesse féminine, classiqueb rois / droits masculine, classiquea mamelle / elle féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea l'imposture / nature féminine, classiqueb eaux / oiseaux masculine, classiquec s'efface / l'espace féminine, classiquea loi / toi masculine, classiqueb servile / vile féminine, classiquec l'enfer / fer masculine, classiqued t'accable / infatigable féminine, classiquee souverain / d'airain masculine, classiquea servitude / rude féminine, classiqueb fléchi / affranchi masculine, classiquec pense / dispense féminine, classiquea nature / nourriture féminine, classiqueb sillon / lion masculine, classiquec nouvelle / gazelle féminine, classiquea sanglante / plante féminine, classiqueb seigneur / bonheur masculine, classiquec s'élance / violence féminine, classiquea bénie / tyrannie féminine, classiqueb s'évanouir / jouir masculine, classiquec merveille / veille féminine, classiquea l'indigence / l'intelligence féminine, classiqueb bercer / penser masculine, classiquec révolte / récolte féminine, classiqued tribut / but masculine, classiquee humaine / domaine féminine, classiquef trésor / d'or masculine, classiquea sagesse / largesse féminine, classiqueb destin / festin masculine, classiquec repose / métamorphose féminine, classiqued finir / l'avenir masculine, classiquee gênes / chaînes féminine, classiquea prêtres / ancêtres féminine, classiqueb éternel / originel masculine, classiquec abolie / folie féminine, classiqued d'expiation / passions masculine, non classiquee crainte / contrainte féminine, classiquea docile / facile féminine, classiqueb convertis / appétits masculine, classiqued sens / innocents masculine, classiquee veilles / merveilles féminine, classiquea science / conscience féminine, classiqueb chacun / importun masculine, classiquec allége / privilége féminine, classiqued jaloux / vous masculine, classiquee code / commode féminine, classiquea prophètes / faites féminine, classiqueb nouveau / niveau masculine, classiquec l'homme / consomme féminine, classiqued vanité / égalité masculine, classiquee sublime / s'abîme féminine, classiquea trompée / usurpée féminine, classiqueb moment / abaissement masculine, classiquec sainte / absinthe féminine, classiqued affront / front masculine, classiquee déprime / crime féminine, classiquea captive / active féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb remords / mort masculine, non classiquea nue / méconnue féminine, classiqueb l'air / chair masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea fantaisies / choisies féminine, classiqueb saison / prison masculine, classiquec terre / austère féminine, classiquea sèvre / lèvre féminine, classiqueb éveil / soleil masculine, classiquec captives / furtives féminine, classiquea l'attriste / égoïste féminine, classiqueb beauté / humanité masculine, classiquec fourmille / famille féminine, classiquea chimères / éphémères féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiquea grandeur / l'impudeur masculine, classiqueb cynique / tunique féminine, classiquea éhonté / crudité masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea tons / d'avortons masculine, classiqueb race / face féminine, classiquea bouffis / fils masculine, classiqueb vipères / pères féminine, classiquec fard / vieillard masculine, classiqued immonde / monde féminine, classiquea temps / printemps masculine, classiqueb servie / vie féminine, classiquea vermoulus / plus / révolus masculine, classiqueb moroses / roses féminine, classiquea père / prospère féminine, classiqueb tombeau / lambeau masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb étouffant / l'enfant masculine, classiquea infâmes / âmes féminine, classiqueb insoucieux / aïeux masculine, classiquea humains / mains masculine, classiquea indigent / intelligent masculine, classiqueb productive / cultive féminine, classiquec mous / nous masculine, classiqued fertiles / reptiles féminine, classiquee respectés / étés masculine, classiquef chauves / fauves féminine, classiqueg vengeurs / rongeurs masculine, classiquea fautes / hôtes féminine, classiqueb incessamment / châtiment masculine, classiquec nourrice / vice féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquea cupides / rapides féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquec viles / serviles féminine, classiqued fleuris / débris masculine, classiquee prodigues / digues féminine, classiquef recouverts / verts masculine, classiqueg pestes / funestes féminine, classiqueh souverains / reins masculine, classiquei fumée / allumée féminine, classiquej passions / générations masculine, classiquek s’efface / race féminine, classiquel vicieux / cieux masculine, classiquea s’éclipse / Apocalypse féminine, classiqueb maux / Patmos masculine, classiquec plantes / sanglantes féminine, classiqued horizons / poisons masculine, classiquee sables / innombrables féminine, classiquef fatal / mal masculine, classiquea ramène / humaine féminine, classiqueb enfants / triomphants masculine, classiquec respire / l’empire féminine, classiqued accroupis / décrépits masculine, classiquee lutte / brute féminine, classiquea jours / lourds masculine, classiqueb l’herbe / superbe féminine, classiquec exilé / parlé masculine, classiqued charnelle / originelle féminine, classiquee fait / effet masculine, classiqueg chair / éclair masculine, classiqueh rêve / grève féminine, classiquei grandit / dit masculine, classiquej matière / entière féminine, classiquek reçu / conçu masculine, classiqueb pervers / vers masculine, classiquec refuge / juge féminine, classiqued railleurs / douleurs masculine, classiquee désarme / larme féminine, classiquef éperdus / répandus masculine, classiqueg blasphèmes / vous-mêmes féminine, classiqueh fureur / horreur masculine, classiquea audace / menace féminine, classiqueb supplier / m’humilier masculine, classiquec retentisse / justice féminine, classiqued jugements / châtiments masculine, classiquea clémence / immense féminine, classiqueb l’éternité / bonté masculine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued mains / humains masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
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457 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources