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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes évangéliques, 1852

La samaritaine

Victor de Laprade· alexandrins, 148 vers

I

Jésus, vers la montagne‖ accompagné des siens,Menacé dans Judas,‖ fuyait les pharisiens.

C’est chez l’étranger seul‖ que les cités en fêteSe parent pour offrir‖ un asile au prophète ;Craint ou persécuté‖ par d’étroits raisonneurs,Toujours sa propre ville‖ est pour lui sans honneurs.

Il vint près de Sichar,‖ bourg de la Samarie,Du gazon printanier‖ la glèbe étant fleurieEt quatre mois avant‖ le temps de la moisson.

Au pied du Garizim‖ qui ferme l’horizon,Par le champ dont Jacob,‖ dans un dernier partage,De Joseph, entre tous,‖ agrandit l’héritage,Il passait triste et las.‖ Car, dès le point du jour,Répandant la parole‖ et priant tour à tour,Sans avoir d’un ami‖ vu s’ouvrir la demeure,Il marchait ; et c’était‖ déjà la sixième heure.

Dans un angle du champ‖ plus humide et plus vert,De l’ombre des palmiers‖ à midi recouvert,Un puits, au voyageur‖ tombant de lassitude,De sa pierre abritée‖ offrait la solitude ;Jacob l’avait creusé ;‖ gardant son nom chéri,Jamais, depuis ce temps,‖ la source n’a tari ;Et des troupeaux nombreux‖ peuvent y boire encore,Le soir, quand chaque vierge‖ a rempli son amphore.Fatigué de la route‖ et du poids des soucis,Sur la pierre du bord,‖ Jésus s était assis ;Et, donnant le repos‖ du corps à la prière,Immobile, il parlait‖ à l’esprit de son père.

Il restait seul, les Douze‖ étant au bourg prochain,Pour les besoins du jour,‖ allés chercher le pain.

Or, l’urne sur la tête,‖ une Samaritaine,Belle encore, venait‖ puiser à la fontaine.Jésus la vit. Seigneur,‖ devant vos yeux clémentsLa femme a trouvé grâce‖ en ses égarements.L’aspect d’un étranger‖ la surprend ; elle hésite.Lui, d’un geste adouci‖ la rassure et l’invite ;De sa voix calme et grave‖ il parle. Sans rougeur.Et sans trouble elle entend‖ le chaste voyageur :« Donne, lui dit le Christ, j’ai soif. »Elle s’avance.Pose l’urne à ses pieds ;‖ et, rompant le silence,Avec l’espoir secret‖ d’un fertile entretien,Au palmier qui lui tend‖ son ombre et son soutienS’appuie, et, sans lutter‖ contre un charme qu’elle aime,Elle ose interroger‖ l’étranger elle-même.

La samaritaine

Quoi ! dans l’urne où je puise,‖ étant fils de Judas,Seigneur, tu boirais l’eau‖ que tu me demandas !Étrangère à tes yeux,‖ ne suis-je pas flétrie ?Qui donc a rapproché‖ Sion de Samarie ?

Jésus

Femme, si tu savais‖ le présent qu’à ses filsDieu garde en ses trésors,‖ quel que soit leur pays ;Si, dans la pureté‖ d’un cœur plus prompt à croire,Tu connaissais celui‖ qui te demande à boire,Peut-être tu viendrais‖ de toi-même aujourd’hui,Solliciter le don‖ qu’il apporte avec lui ;Et de la source, avant‖ que ton peuple t’y suive,Pour toi, peut-être, il eût‖ tiré des flots d’eau vive.

La samaritaine

Mais le puits est profond,‖ Seigneur, et tu n’as rienPour en tirer de l’eau,‖ car ce vase est le mien.Où donc aurais-tu pris‖ ce flot qui désaltère ?Es-tu donc plus puissant‖ que Jacob notre pèreIl nous donna ce puits,‖ et lui-même il y but,Et chacun de ses fils‖ y menait sa tribu ;Et, de leurs grands troupeaux,‖ le soir, autour des tentes,Dans son onde on lavait‖ les toisons éclatantes.

Jésus

Celui qui boit cette eau‖ reste encore altéré :Mais qui boira de l’eau‖ que je lui donnerai,Qui du bord de mon urne‖ approchera sa lèvre,Jamais plus de la soif‖ ne connaîtra la fièvre :De cette eau, dans son cœur,‖ sitôt qu’il a goûté,Une source y jaillit‖ et pour l’éternité.

La samaritaine

Donnez-moi de cette eau‖ pour que ma soif s’apaise,Seigneur ! et qu’aux ardeurs‖ de ce soleil qui pèse,Il ne me faille plus,‖ pour ce rude besoin,Venir, deux fois le jour,‖ à ce puits, de si loin.

Jésus

Appelle ton époux,‖ viens et m’ouvre ton âme.

La samaritaine

Mais je suis sans époux, Seigneur.

Jésus

Tu dis vrai, femme,Et tu n’as point d’époux ;‖ car, de ce nom béni,De cinq qui t’approchaient‖ nul ne te fut uni ;Et, maintenant encor,‖ l’homme qui leur succède,Sans être ton époux,‖ ô femme, te possède.

La samaritaine

Je connais un prophète,‖ ô Maître, à tes discours ;Apprends-moi donc pourquoi,‖ depuis les anciens jours,Tandis que sur les monts‖ où s’assemblaient nos pèresNous venons après eux‖ pour faire nos prières,Vous dites qu’ici-bas‖ Sion est le seul lieuOù, sans idolâtrie,‖ on puisse adorer Dieu.

Jésus

L’heure approche ; et bientôt,‖ femme, tu peux m’en croire.Ce n’est plus sur ce mont‖ qu’à Dieu vous rendrez gloire,Ni dans Jérusalem‖ que vous sacrifîrez.Vous ne savez encor‖ ce que vous adorez ;Le Dieu de notre culte‖ à nous s’est fait connaître,Car c’est d’entre Judas‖ que le salut doit naître :Il est né ! l’homme pur‖ et droit de volontéAdore dans l’esprit‖ et dans la vérité ;Le père nous veut tels,‖ et, pour tout sacrifice,Demande que notre œuvre‖ à son œuvre s’unisse.Dieu est esprit ; il faut,‖ lui-même nous l’apprit,Ainsi qu’en vérité‖ l’adorer en esprit.

La samaritaine

Le Christ nous est promis ;‖ je crois à sa venue ;La vérité, par lui,‖ de tous sera connue.

Jésus

Ce Christ, moi qui te parle,‖ ô femme, je le suis.Revenus de la ville‖ et debout près du puits,Les Douze s’étonnaient,‖ sans rien faire paraître,De voir, près d’une femme‖ et lui parlant, le Maître !

II

Or, laissant là son urne‖ et la source en oubliEt de l’onde éternelle‖ ayant le cœur rempli,Elle court vers la ville ;‖ à grands flots, par la route,Répandant sur le peuple,‖ ébranlé dans son doute,Les transports inconnus‖ de son sein débordant,Elle allait et disait‖ dans un langage ardent :

« Quittez champs et maisons,‖ enfants de Samarie ;Venez tous et voyez ;‖ cet homme est le Messie ! »

Et, frappés de sa voix,‖ venaient de toutes parts,De la vigne et des blés,‖ les travailleurs épars,Et les vieillards assis‖ aux portes de la ville,Et les femmes filant‖ près du foyer tranquille,Et les enfants tenant‖ des rameaux à la main,Du vieux puits de Jacob‖ tous prenaient le chemin ;Et vers Jésus bientôt‖ un peuple entier se presse.Tels, au désert, le soir‖ d’un jour de sécheresse,Les brebis et les bœufs‖ serrés près du pasteur,Tandis que du grand puits‖ l’eau monte avec lenteur,Attendent, haletants‖ et chargés de poussière,Le flot qui va jaillir‖ dans les auges de pierre.Et de la source vive,‖ où nul ne boit en vain,Le pasteur à leur soif‖ versait le flot divin.

III

Or, l’humble femme avant‖ tout ce peuple abreuvée,Celle par qui la source‖ avait été trouvée,Ramenait sur ses pas,‖ ô pasteur jusqu’à vous,L’homme qu’elle n’osa‖ nommer du nom d’époux ;Mais tous deux, consultant‖ la voix intérieure,Pouvaient du nom d’époux‖ se parer à cette heure,Et d’un chaste lien‖ faisant le fier aveu,Affronter les regains‖ des hommes et de Dieu.Car dès lors en leur âme‖ avait coulé cette onde,Mystérieux torrent‖ qui lave et qui féconde,Qui ravive le cœur‖ dans l’homme rajeuni,Et peut seul étancher‖ notre soif d’infini.

C’est l’eau qui, jaillissant‖ à travers l’Évangile,En des vases d’or pur‖ change les cœurs d’argile,Et qu’au monde appauvri,‖ pour tout renouveler,L’esprit promis de Dieu‖ va faire encor couler ;Eau du puits de Jacob,‖ dont tout homme qui passeA droit de s’abreuver,‖ quelle que soit sa race,Vaste océan où tous‖ se plongeront un jour,Sur terre comme au ciel‖ ton vrai nom c’est : Amour !

1844.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a siens / pharisiens masculine, classiquea fête / prophète féminine, classiqueb raisonneurs / honneurs masculine, classiquea Samarie / fleurie féminine, classiqueb moisson / l’horizon masculine, classiqueb partage / l’héritage féminine, classiquec jour / tour masculine, classiqued demeure / heure féminine, classiquea vert / recouvert masculine, classiqueb lassitude / solitude féminine, classiquec chéri / tari masculine, classiqued encore / amphore féminine, classiquee soucis / assis masculine, classiquef prière / père féminine, classiquea prochain / pain masculine, classiquea Samaritaine / fontaine féminine, classiqueb cléments / égarements masculine, classiquec hésite / l’invite féminine, classiqued rougeur / voyageur masculine, classiquee soif / s’avance / silence féminine, classiquef entretien / soutien masculine, classiqueg aime / elle-même féminine, classiquea Judas / demandas masculine, classiqueb flétrie / Samarie féminine, classiquea fils / pays masculine, classiqueb croire / boire féminine, classiquec aujourd’hui / lui masculine, classiqued suive / vive féminine, classiquea rien / mien masculine, classiqueb désaltère / père féminine, classiquec but / tribu masculine, non classiqued tentes / éclatantes féminine, classiquea altéré / goûté masculine, classiqueb donnerai / l’éternité masculine, classiquec lèvre / fièvre féminine, équivalentea s’apaise / pèse féminine, classiqueb besoin / loin masculine, classiquea âme / Seigneur / femme féminine, classiqueb béni / uni masculine, classiquec succède / possède féminine, classiquea discours / jours masculine, classiqueb pères / prières féminine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb sacrifîrez / adorez masculine, classiquec connaître / naître féminine, classiqued volonté / vérité masculine, classiquee sacrifice / s’unisse féminine, classiquef l’apprit / esprit masculine, classiquea venue / connue féminine, classiquea suis / puits masculine, classiqueb paraître / Maître féminine, classiquea oubli / rempli masculine, classiqueb route / doute féminine, classiquec débordant / ardent masculine, classiquea Samarie / Messie féminine, classiquea parts / épars masculine, classiqueb ville / tranquille féminine, classiquec main / chemin masculine, classiqued presse / sécheresse féminine, classiquee pasteur / lenteur masculine, classiquef poussière / pierre féminine, classiqueg vain / divin masculine, classiquea abreuvée / trouvée féminine, classiqueb vous / d’époux masculine, classiquec intérieure / heure féminine, classiqued aveu / Dieu masculine, classiquee onde / féconde féminine, classiquef rajeuni / d’infini masculine, classiquea l’Évangile / d’argile féminine, classiqueb renouveler / couler masculine, classiquec passe / race féminine, classiqued jour / Amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources