Poèmes évangéliques, 1852
Larmes sur Jérusalem
I
Semant sur son chemin‖ l’esprit de charité,Portant la vie aux morts,‖ à tous la vérité,Il s’arrache au désert‖ qui l’aime et qui le fête,Et va vers la cité‖ mortelle à tout prophète.
En Betphagé, déjà,‖ sous ces bois bien connusOù l’ombre et le printemps‖ sont d’hier revenus,Il touche au sol où doit‖ couler de sources vivesSon sang divin... Il est‖ sur le mont des Olives.
Mais ce n’est pas encor,‖ pour l’homme des douleurs,Le jour, prévu pourtant,‖ des sanglantes sueurs ;Quand le cœur, défaillant‖ sous le poids de l’épreuve,Repousse le calice‖ où Dieu veut qu’il s’abreuve ;Jour qu’au bout de son œuvre,‖ en s’immolant pour nous,Chaque apôtre, ô Jésus,‖ rencontre comme vous ;Où l’homme qui calmait‖ la faim des multitudesConnaît le peuple, hélas !‖ à ses ingratitudes,Et, jugé par Pilate,‖ entend la foule en basAcclamer son supplice‖ et choisir Barrabas.
C’est le jour du triomphe ;‖ un ciel par le décore.Et les feux du Thabor‖ semblent y luire encoreEntouré des amis,‖ des disciples nombreux,Jésus passe ; et, de loin‖ accourus, les HébreuxLe suivent à l’envi ;‖ leur allégresse immenseÉclate en ses transports‖ ainsi qu’une démence.Partout ce sont des chants‖ et des cris éperdus,Les manteaux, à ses pieds,‖ sur la route, étendus,Les bras levés au ciel,‖ et, sur le saint cortège,Mille fleurs du printemps‖ pleuvant comme une neige,Et la foule, partout,‖ jusqu’au sein des hameaux,Au cèdre, à l’olivier‖ enlevant leurs rameaux.Tant qu’on dirait, à voir‖ ces rangs épais de branchesS’avancer et verdir‖ au loin ces routes blanches,Que les vieilles forêts,‖ s’animant aujourd’hui,Viennent le saluer‖ et marchent devant lui.Ainsi tout cœur le cherche‖ et toute voix le nomme ;Et la nature unit‖ à ces transports de l’hommeL’hosanna du printemps‖ en tous lieux exhalé.
Vêtu du simple habit‖ que Marie a filéL’humble triomphateur‖ a, selon l’Écriture,Désigné, pour ce jour,‖ sa modeste monture,L’ânon laborieux,‖ serviteur de la paix,Qui fend patiemment‖ la foule aux flots épais.Et Jésus, répandant‖ ses regards doux et calmes,Passait sur les manteaux‖ d’écarlate et les palmes.
Un chœur miraculeux‖ s’avance à ses côtés,Les malades guéris,‖ les morts ressuscités,Sourds, aveugles, lépreux,‖ et Lazare à leur tête,Lazare sur la mort‖ sa dernière conquête ;Tous attestant son nom‖ de Christ et de Sauveur ;A sa gauche, plus près,‖ l’apôtre au front rêveur,Jean le maître des purs‖ qui suit la voie étroite ;Et Pierre armé du glaive‖ et plus fier, à sa droite ;Tous ces témoins futurs‖ dont le sang doit parler,Le troupeau qu’au bercail‖ il a su rappeler,Les pécheurs à sa voix‖ sortis de leurs ruines,Tout le cortège enfin‖ de ses œuvres divines.
Des vertus de son Christ‖ le peuple louait Dieu.L’essaim des chants sacrés‖ montait dans un ciel bleu,Et ces mots dominaient‖ au loin les cris de joie :« Béni le roi d’amour‖ et Dieu qui nous l’envoie ;« Paix et gloire au Très-Haut !‖ » Et de toutes les mainsLes palmes et les fleurs‖ pleuvaient sur les chemins.
Aux splendeurs de ce jour,‖ à votre gloire humaineRien ne manque, ô Jésus,‖ rien, pas même la haine !Car les pharisiens‖ sont là ; leurs yeux jalouxSous la peau des brebis‖ font deviner les loups.Ces chants pour d’autres qu’eux !‖ cette marche royale,Ces cris joyeux, ces fleurs,‖ tout leur est un scandale.Or, même en détestant‖ le paisible vainqueur,Ils le savaient si bien‖ doux et simple de cœur,Qu’ils viennent le priant,‖ dans leur zèle hypocrite,De blâmer ces transports,‖ ces chants dont Dieu s’irrite.Jésus n’exauça pas‖ ce vœu de leur orgueil,Et du peuple amoureux‖ il accepta l’accueil.Car, ce jour-là, c’était,‖ il nous l’a dit lui-même,Un de ces rares jours‖ où tout parle, où tout aime,Où Dieu se montre au monde‖ avec tant de beauté,Où luit d’un tel éclat‖ l’esprit de vérité,Que si l’homme fermait‖ son cœur à la lumière,Des voix pour l’acclamer‖ sortiraient de la pierre.
Mais le peuple toujours‖ chantant et louant Dieu,Le groupe des élus‖ et le Maître au milieuDu mont des Oliviers‖ avaient touché la cime ;Et de là, tout à coup,‖ un horizon sublime,Jérusalem, ses tours,‖ et, brillant au soleil,Le temple aux frontons bleus‖ rehaussés de vermeil,Les maisons, à ses pieds,‖ de blancheur éclatantes,Dans l’ordre où le désert‖ a vu l’arche et les tentes,Jérusalem parut :‖ et, de cris répétés,Le peuple salua‖ la reine des cités.
Jésus pleurait ! Lazare‖ et l’amitié briséeDe sa première larme‖ obtinrent la rosée.Pour la seconde fois‖ il pleurait... ou du moinsD’autres pleurs n’eurent pas‖ les hommes pour témoins !
Il pleurait ! l’avenir‖ redoutable à connaître,L’inflexible avenir‖ lui venait d’apparaître.
A-t-il donc aperçu,‖ pour s’abaisser aux pleurs,Le Calvaire et la croix‖ entre les deux voleurs,Et le fiel débordant‖ du vase expiatoire,Et Pilate aux degrés‖ de l’injuste prétoire,Et la dérision‖ du sceptre de roseau...Tout ce chemin sanglant‖ qui finit au tombeau ?Dans sa gloire il pleurait !‖ d’où vient donc qu’il oublieEt l’orgueil du triomphe‖ et son œuvre accomplie ?Maître, n’étiez-vous pas‖ au solennel momentDont tout homme créé‖ chérit l’enivrement !Alors qu’un peuple entier,‖ vibrant de vos doctrines,N’a qu’un seul cœur qui bat‖ dans toutes les poitrines ;A l’heure où de l’esprit‖ le fidèle ouvrierPeut au bout des six jours‖ comme Dieu s’écrier ;Où vous avez dû voir,‖ plus heureux que Moïse,La terre tout entière‖ à vos autels promise ;Où l’artiste sacré,‖ s’il se compare aux rois,Bénit Dieu de son lot,‖ même y compris la croix ;Où l’orgueilleux poëte,‖ enflant sa voix fragile,Attache le laurier‖ à ses faux dieux d’argile,Et, mesurant leur vie‖ à ce qu’ils ont coûté,Au verre a de l’airain‖ promis l’éternité !
Oui, vers vous s’élançait‖ l’hosanna populaire,Et ces intimes voix,‖ mieux faites à vous plaire,Les soupirs des pécheurs‖ amoureux et contrits,L’hymne des cœurs blessés‖ que vous avez guéris.Vous pleuriez cependant...‖ mais non point sur vous-même !Non ! sous ces oliviers,‖ lieu du combat suprême,En face du Calvaire,‖ ô Jésus, ô bonté !Vous pleuriez, non sur vous,‖ mais sur votre cité,Sur ce peuple déchu‖ que l’étranger surmonte,Et qui va de son joug‖ connaître encor la honte.
« Sion, pourquoi l’orgueil‖ a-t-il fermé tes yeux ?« Aujourd’hui même encor,‖ la foi de tes aïeux« T’aurait dit d’où provient‖ la seule paix durable ;« Mais la nuit t’environne,‖ ô cité déplorable !« Tes ennemis, déjà,‖ marchent de toutes parts,« De fossés et de murs‖ ils cernent tes remparts ;« Ils ne laisseront pas‖ à tes tours une pierre ;« Tes dômes, tes palais‖ tomberont en poussière,« Et toi-même, et tes fils...‖ pour ton lâche abandon« Du véritable esprit‖ dont Dieu t’avait fait don ! »
C’est ainsi qu’oubliant‖ la croix qui le menace,Il donnait tous ses pleurs‖ à sa ville, à sa race.Il sait bien que ces murs‖ lui gardent des bourreaux ;Qu’un peuple déicide‖ a mérité ses maux,Et que, sur les débris‖ de la cité rebelle,Le Christ doit se bâtir‖ une Sion plus belleOù ses enseignements‖ seront tous obéis...Il a pleuré pourtant‖ son peuple et son pays !
Nouvel Adam en qui‖ l’humanité se fonde,Lui seul a droit au nom‖ de citoyen du monde ;Qu’importe où fut formé‖ cet humble corps qu’il prit !Lui, fils de l’invisible,‖ et né du seul Esprit,Pourrait, hormis le ciel,‖ habité par son Père,Traiter toute cité‖ d’impure et d’étrangère.Il aima cependant,‖ il aima jusqu’aux pleursLa terrestre Sion,‖ pays de ses douleurs.Ah ! loin de l’abolir‖ comme une idolâtrie,Il sacra de ses pleurs‖ l’amour de la patrie !
C’est lui dont tout le sang‖ ira remplir demainLa coupe universelle‖ offerte au genre humain,Et c’est lui qui pleurait‖ à la seule penséeDe la cité natale‖ en sa gloire offensée ;A l’aspect de cet aigle,‖ entouré de vautours,Qui plane au loin et vient‖ s’abattre sur ses tours,De son peuple captif,‖ qui va subir des maîtres...De l’étranger foulant‖ la terre des ancêtres !
II
O toi, la voix de tous,‖ faite pour tout bénir,L’amour universel‖ qui peut tout contenir,Mélodieux esprit‖ né de l’accord des hommes,Qui rends commune à tous‖ la chose que tu nommes,Toi dont le cœur humain‖ est la chère Sion,Qui formes en cités‖ le tigre, et le lion,O poëte ! ô voyant‖ des lois de l’harmonie,Qui sens palpiter l’âme‖ où notre orgueil la nie ;Toi qui dis frère au chêne,‖ et, compris bien souvent,Ne tiens pour étranger‖ aucun être vivant ;Pacifique soldat‖ qui pour Dieu seul milites...Toi, tu n’as rien pourtant‖ des cœurs cosmopolites !Tu l’aimes d’un amour‖ jaloux et menaçantLe pays trois fois saint‖ qui t’a donné ton sang.
Haine au lâche rêveur‖ qui, drapé dans sa robe,S’abrite du vain nom‖ de citoyen du globe !Qui ne voit, dans le sol‖ du pays dévasté,Qu’une place à bâtir‖ l’utopique cité,Et des dieux paternels‖ raillant le culte austère,Encense avec orgueil‖ l’idole humanitaire !Haine à ce fils bâtard‖ des prêtres du veau d’or !A ceux dont il est né,‖ race plus vile encor,Qui, d’autres mots pompeux‖ couvrant une autre fange,Pour patrie a tous lieux‖ où l’on gagne, où l’on mange !
Ah ! ceux-là, ces suppôts‖ d’avarice ou d’orgueil,N’ont point de rage au cœur‖ et point de larme à l’œilEn songeant, — ô penser‖ qui ronge tes entrailles ! —Que l’étranger dans l’ombre‖ enserre nos murailles ;Heureux, en attendant,‖ si leur coffre s’emplit,Si de leur vain savoir‖ l’oracle s’accomplit.Or, tandis que leur peuple,‖ infidèle à sa gloire,Ivre des vils poisons‖ qu’eux seuls lui firent boire,Les imite et dérive‖ à ses mauvais penchants,Quoique ennemis entre eux,‖ sophistes et marchands,Ils offrent, de son mal‖ tous auteurs ou complices,Le fer à ses douleurs‖ ou l’éloge à ses vices.
Toi donc pleure, ô poëte,‖ et ravive, en ce jour,Tes imprécations...‖ toutes pleines d’amour !Qu’as-tu fait du Seigneur,‖ peuple impie et frivole ?Il t’avait confié‖ son glaive et sa parole,Son saint nom s’inscrivait‖ par tes mains en tout lieu,Tes œuvres se nommaient‖ jadis l’œuvre de Dieu.Qu’as-tu fait de ses dons,‖ de son Verbe lui-même ?Par tes lèvres l’esprit‖ a soufflé le blasphème ;Ta longue autorité‖ sur toute nationN’enseigna que le doute‖ et la dérision.Tes scribes, tes docteurs‖ n’ont dressé ton génieQu’à lapider les saints‖ et Dieu par l’ironie,Qu’à tourner en poison‖ le Verbe qui nourrit,O honte ! et qu’à pousser‖ la chair contre l’esprit.Des sens et de l’orgueil‖ la révolte insolenteA fait de toi sa voix‖ sonore et turbulente ;Prompt à donner l’exemple‖ avec l’enseignement,Oh ! tu t’es dans le mal‖ comporté vaillamment ;Ta langue, si rapide‖ à franchir ta frontière,A porté haut et loin‖ l’hymne de la matière.
Tes pères, quand ton sang‖ bouillait en eux trop fort,Au cri de Dieu le veut,‖ s’élançaient à la mort !Aujourd’hui, quand ton sol‖ s’ébranle et que la fouleDisperse les débris‖ d’un trône qui s’écroule,Lorsque, pour infliger‖ leur juste peine aux rois,Tu sembles commencer‖ les guerres de la croix ;Quand tu sors, tel qu’un loup‖ affamé sort d’un antre,Un autre Dieu le guide,‖ et ce Dieu, c’est le ventre !Pour rallumer ton feu‖ prêt à s’évanouir,Il n’est plus qu’un seul mot,‖ ce mot impur : jouir !
Ah ! le jour où viendraient‖ les nations nouvellesA ce libre festin‖ à qui tu les appelles,Loin d’imiter le Maître‖ en ce banquet d’amourOù chacun se fait pain‖ et s’immole à son tour,Votre fraternité,‖ les mains de sang rougies,Vous dévorerait tous‖ en d’affreuses orgies !
Oui ! tu n’as fait la guerre‖ aux grands de la citéQu’afin de conquérir‖ leur molle oisiveté ;Tu renverses leurs lois‖ et tu retiens leurs vices.Eux t’accusent : leur haine‖ est dans ses injusticesLâche et folle ; après tout,‖ tu fais ce qu’ils ont fait :Ils ont semé la cause,‖ ils récoltent l’effet.Ils t’ont dit que pour l’homme‖ ici-bas tout s’achève :Qu’y bien jouir est tout,‖ que le ciel n’est qu’un rêve ;Qu’il faut songer à soi,‖ ne vivre que pour soi ;Posant pour idéal,‖ pour règle : enrichis-toi !Comme ton sang plus chaud,‖ tes mains plus violentesOnt trouvé leurs façons‖ de s’enrichir trop lentes...Qu’ils luttent, maintenant,‖ pour garder leur trésor !Si l’or est Dieu, ton droit‖ est de posséder l’or.Si richesse et plaisir‖ font tout notre héritage,O peuple, tu fais bien‖ d’en vouloir le partage,Et d’appeler voleurs‖ et de vouer au ferCeux qui sont mieux servis‖ au banquet de la chair.
Oui, c’est là le souci,‖ la fièvre où tu te ronges,Qui des pâles enfants‖ trouble déjà les songes :Prendre ou garder cet or‖ pour l’employer au mal,Mieux boire et mieux manger,‖ voilà ton idéal !Ah ! ta race, autrefois,‖ dans des combats sans trêve,Du royaume de Dieu‖ poursuivait le saint rêve,Cherchant d’abord l’honneur,‖ la vérité, le droit,Et sachant que le reste‖ est donné par surcroît.Mais toi, tu prends pour dieu‖ les richesses vulgaires ;C’est là l’unique but‖ de ta paix, de tes guerres.Eh bien ! même cet or,‖ ces splendeurs d’ici-bas,Si tu n’acquiers pas Dieu,‖ tu ne les auras pas !Non, tu n’obtiendras pas‖ même ces biens immondes,Seul espoir, seul ciment‖ des cités que tu fondes ;Ici de tes docteurs‖ la science te ment.En Dieu seul la richesse‖ a son commencement.Ce n’est qu’en cherchant Dieu,‖ d’une foi vive et ferme,Qu’on fait sortir le pain‖ du sillon qui l’enferme ;Notre appétit n’est pas‖ la règle qu’il nous faut :Le bonheur de ce monde‖ a son secret plus haut.Ah ! ne rêve donc plus,‖ d’après tes faux prophètes,Une paix éternelle‖ et d’éternelles fêtes !En vain, pour s’affranchir‖ des combats incessantsQue doit livrer l’esprit‖ aux révoltes des sens,Ils ont imaginé,‖ dans leur sagesse infâme,De mettre en nous la paix‖ en abolissant l’âme !Non ! la lutte ici-bas‖ est le moyen fatalPar où l’homme tombé‖ se relève du mal.Malheur, ô conscience,‖ ô nation trompée,Sitôt que vous quittez‖ l’aiguillon et l’épée !
Ils aiment, dans la paix‖ que prêchent leurs désirs,Non l’accord fraternel,‖ mais les impurs loisirs,Toutes les fleurs du ciel‖ qu’en sa robe elle apporte ;Les doctes vérités,‖ les arts, que leur importe !La paix pour mieux jouir,‖ pour s’enivrer encor,Pour manger, pour danser‖ autour de leur veau d’or !
Mais, désarmé du glaive‖ et de Dieu qu’on insulte,Tu seras impuissant‖ même à ce nouveau culte ;Pas de fer au côté,‖ pas de couronne au front !Des foudres du Seigneur‖ d’autres hériteront.
J’entends, — pâles rêveurs,‖ scribes, marchands, avares, —Hennir à l’horizon‖ les chevaux des barbares !O peuple, et contre toi‖ tournant tes propres mains,Je te vois leur frayer‖ de faciles chemins.Ils viendront ! tu n’auras,‖ ô ville condamnée,Pas même les honneurs‖ d’une mort acharnée ;Si quelque noble sang‖ coule alors de ton sein,C’est que tu dresseras‖ l’échafaud assassin.Ils viendront ! pour ouvrir‖ à leurs sombres cohortesLa discorde et la peur‖ ébranleront tes portes.Alors l’impur sophisme,‖ auteur de tous tes maux,Pour te masquer ta honte‖ aura quelques grands mots !C’est la paix, le travail,‖ l’ordre qu’on te ramène,Et la sainte unité‖ de la famille humaine,Et, cédant au progrès,‖ à tes arts plus exquis,Tes sauvages vainqueurs‖ par toi-même conquis...
O des peuples vieillis‖ exécrables doctrinesDont germa le venin‖ en de lâches poitrines,Armes du vil sophiste‖ à qui pèse le fer,Je vous hais à l’égal‖ des portes de l’enfer !Tu sauras à quel prix,‖ aux temps de décadence,D’héroïques vertus‖ un peuple se dispense ;Ce qu’il gagne en sagesse‖ à voir chez lui raillésLe cœur et le blason‖ des aïeux chevaliers.Ah ! malheur aux cités,‖ quand’la race amollieDu glaive et de la croix‖ perd la sainte folie,Et tient qu’il est, pour nous,‖ sur la foi d’un rêveur,Des droits et des devoirs‖ plus sacrés que l’honneur !Tu sauras s’il est bon‖ de penser que la terreDoit être un paradis,‖ ou reste un champ de guerre ;Si le joug étranger,‖ de phrases revêtu,Est plus doux que celui‖ de l’antique vertu...Le jour où le barbare,‖ en sa froide insolence,Alignera tes fils‖ au bâton de sa lance.
Ah ! jusque dans la nuit‖ de l’éternel repos,L’opprobre d’un tel jour‖ réveillera mes os !Vers le sol des aïeux‖ se creusant une route,Mon crâne du tombeau‖ battra l’épaisse voûte ;Je voudrai, de mon peuple‖ espérant un remord,Trouver chez lui l’honneur‖ d’une seconde mort.Mais puissé-je, en l’horreur‖ dont ce jour nous menace,Au combat des vivants‖ avoir encor ma place !Peut-être est-il resté‖ dans le profond des bois,Quelques rameaux noueux‖ des vieux chênes gaulois,Et qui remplaceraient,‖ s’animant de mon âme,Le glaive abandonné‖ dans quelque pacte infâme.Peut-être, ô sol sacré,‖ monts que j’ai tant chéris,Vos rustiques enfants‖ descendraient à mes cris,Et votre vieux granit,‖ jusque vers la frontière,Roulerait sur mes pas‖ en bataillons de pierre !Ou, si même l’honneur,‖ si tout était perdu,Mon faible corps, au moins,‖ dans son sang étendu,Retarderait pour toi‖ l’heure, l’heure fatale !Du temps qu’il faut pour qu’un‖ dernier soupir s’exhale.
III
Or, le jour ou Jésus,‖ dans sa gloire attristé,Versa du haut du mont‖ ses pleurs sur la cité,Il entra, précédant‖ sa triomphale escorte ;Et, sentant du Seigneur‖ le zèle qui l’emporte,Droit au lieu profané‖ d’où naîtra le grand deuil,Il va, dans son courroux,‖ monte et franchit le seuil.Causes des maux pleurés‖ par ses yeux prophétiques,Des hommes du saint temple‖ encombraient les portiquesJusqu’aux sept chandeliers,‖ depuis la mer d’airain.
Ces hommes dont le lucre‖ est le dieu souverain !Par eux le luxe impur,‖ empoisonnant les villes,Y détruit plus de sang‖ que les guerres civiles ;Du glaive des aïeux‖ il détrempe l’acier,Et soutire la sève‖ au sillon nourricier.Pour eux le noir sophiste‖ en son antre méditeLe dieu nouveau fondu‖ de l’or cosmopolite,Et démontre, au profit‖ de leur coffre qui croît,L’amour de la patrie‖ être un amour étroit.
Ah ! c’est là le trafic‖ impardonnable, infâme,Le trafic des poisons‖ mêlés au pain de l’âme,L’éloquence vénale‖ aux lèvres des rhéteurs,Ce Verbe impur, mortel‖ au crédule acheteur,Ce négoce éhonté‖ du scribe à bout de rôles,Jouant l’apostolat‖ pour vendre ses paroles !Entre les vils marchands‖ qui souillent le saint lieu,C’est là le plus maudit‖ de la Muse et de Dieu.Oui, c’est bien notre mal,‖ la lèpre qui nous ronge.Le sophiste chez nous‖ fait argent du mensonge ;De tout hors du plaisir‖ enseignant le mépris,Il débite aux enfants‖ le blasphème à tout prix.Ces hommes, énervant‖ les cités les plus fières,Y préparent le lit‖ des races étrangères.
O Maître, votre cœur‖ le jugeait bien ainsi,Quand Sion l’accabla‖ d’un filial souci,Puisqu’au milieu des pleurs‖ donnés à ses ruines,La colère, — une fois,‖ — arma vos mains divines ;Et clémente autour d’elle‖ à tant d’autres méchants,Frappa du fouet vengeur‖ et chassa les marchands.
1850.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 193((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a charité / vérité masculine, classiqueb fête / prophète féminine, classiquea connus / revenus masculine, classiqueb vives / Olives féminine, classiquea douleurs / sueurs masculine, classiqueb l’épreuve / s’abreuve féminine, classiquec nous / vous masculine, classiqued multitudes / ingratitudes féminine, classiquee bas / Barrabas masculine, classiquea décore / encore féminine, classiqueb nombreux / Hébreux masculine, classiquec immense / démence féminine, classiqued éperdus / étendus masculine, classiquee cortège / neige féminine, classiquef hameaux / rameaux masculine, classiqueg branches / blanches féminine, classiqueh aujourd’hui / lui masculine, classiquei nomme / l’homme féminine, classiquej exhalé / filé masculine, classiqueb l’Écriture / monture féminine, classiquec paix / épais masculine, classiqued calmes / palmes féminine, classiquea côtés / ressuscités masculine, classiqueb tête / conquête féminine, classiquec Sauveur / rêveur masculine, classiqued étroite / droite féminine, classiquee parler / rappeler masculine, classiquef ruines / divines féminine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiqueb joie / l’envoie féminine, classiquec mains / chemins masculine, classiquea humaine / haine féminine, classiqueb jaloux / loups masculine, classiquec royale / scandale féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classiquee hypocrite / s’irrite féminine, classiquef orgueil / l’accueil masculine, classiqueg lui-même / aime féminine, classiqueh beauté / vérité masculine, classiquei lumière / pierre féminine, classiquea Dieu / milieu masculine, classiqueb cime / sublime féminine, classiquec soleil / vermeil masculine, classiqued éclatantes / tentes féminine, classiquee répétés / cités masculine, classiquea brisée / rosée féminine, classiqueb moins / témoins masculine, classiquea connaître / d’apparaître féminine, classiquea pleurs / voleurs masculine, classiqueb expiatoire / prétoire féminine, classiquec roseau / tombeau masculine, classiqued oublie / accomplie féminine, classiquee moment / l’enivrement masculine, classiquef doctrines / poitrines féminine, classiqueg ouvrier / s’écrier masculine, classiqueh Moïse / promise féminine, classiquei rois / croix masculine, classiquej fragile / d’argile féminine, classiquek coûté / l’éternité masculine, classiquea populaire / plaire féminine, classiqueb contrits / guéris masculine, classiquec vous-même / suprême féminine, classiqued bonté / cité masculine, classiquee surmonte / honte féminine, classiquea yeux / aïeux masculine, classiqueb durable / déplorable féminine, classiquec parts / remparts masculine, classiqued pierre / poussière féminine, classiquee abandon / don masculine, classiquea menace / race féminine, classiqueb bourreaux / maux masculine, classiquec rebelle / belle féminine, classiqued obéis / pays masculine, classiquea fonde / monde féminine, classiqueb prit / Esprit masculine, classiquec Père / d’étrangère féminine, classiqued pleurs / douleurs masculine, classiquee idolâtrie / patrie féminine, classiquea demain / humain masculine, classiqueb pensée / offensée féminine, classiquec vautours / tours masculine, classiqued maîtres / ancêtres féminine, classiquea bénir / contenir masculine, classiqueb hommes / nommes féminine, classiquec Sion / lion masculine, classiqued l’harmonie / nie féminine, classiquee souvent / vivant masculine, classiquef milites / cosmopolites féminine, classiqueg menaçant / sang masculine, non classiquea robe / globe féminine, classiqueb dévasté / cité masculine, classiquec austère / humanitaire féminine, classiqued d’or / encor masculine, classiquee fange / mange féminine, classiquea d’orgueil / l’œil masculine, classiqueb entrailles / murailles féminine, classiquec s’emplit / s’accomplit masculine, classiqued gloire / boire féminine, classiquee penchants / marchands masculine, classiquef complices / vices féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb frivole / parole féminine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiqued lui-même / blasphème féminine, classiquee nation / dérision masculine, classiquef génie / l’ironie féminine, classiqueg nourrit / l’esprit masculine, classiqueh insolente / turbulente féminine, classiquei l’enseignement / vaillamment masculine, classiquej frontière / matière féminine, classiquea fort / mort masculine, classiqueb foule / s’écroule féminine, classiqued antre / ventre féminine, classiquee s’évanouir / jouir masculine, classiquea nouvelles / appelles féminine, classiqueb d’amour / tour masculine, classiquec rougies / orgies féminine, classiquea cité / oisiveté masculine, classiqueb vices / injustices féminine, classiquec fait / l’effet masculine, classiqued s’achève / rêve féminine, classiquee soi / enrichis-toi masculine, classiquef violentes / lentes féminine, classiqueg trésor / l’or masculine, classiqueh héritage / partage féminine, classiquei fer / chair masculine, classiquea ronges / songes féminine, classiqueb mal / idéal masculine, classiquec trêve / rêve féminine, classiqued droit / surcroît masculine, classiquee vulgaires / guerres féminine, classiquef d’ici-bas / pas masculine, classiqueg immondes / fondes féminine, classiqueh ment / commencement masculine, classiquei ferme / l’enferme féminine, classiquej faut / haut masculine, classiquek prophètes / fêtes féminine, classiquel incessants / sens masculine, classiquem infâme / l’âme féminine, classiquen fatal / mal masculine, classiqueo trompée / l’épée féminine, classiquea désirs / loisirs masculine, classiqueb apporte / importe féminine, classiquec encor / d’or masculine, classiquea insulte / culte féminine, classiqueb front / hériteront masculine, classiquea avares / barbares féminine, classiquec condamnée / acharnée féminine, classiqued sein / assassin masculine, classiquee cohortes / portes féminine, classiquef maux / mots masculine, classiqueg ramène / humaine féminine, classiqueh exquis / conquis masculine, classiqueb fer / l’enfer masculine, classiquec décadence / dispense féminine, classiqued raillés / chevaliers masculine, classiquee amollie / folie féminine, classiquef rêveur / l’honneur masculine, classiqueg terre / guerre féminine, classiqueh revêtu / vertu masculine, classiquei insolence / lance féminine, classiquea repos / os masculine, classiqueb route / voûte féminine, classiquec remord / mort masculine, classiqued menace / place féminine, classiquee bois / gaulois masculine, classiquef âme / infâme féminine, classiqueg chéris / cris masculine, classiqueh frontière / pierre féminine, classiquei perdu / étendu masculine, classiquej fatale / s’exhale féminine, classiquea attristé / cité masculine, classiqueb escorte / l’emporte féminine, classiquec deuil / seuil masculine, classiqued prophétiques / portiques féminine, classiquee d’airain / souverain masculine, classiqueb villes / civiles féminine, classiquec l’acier / nourricier masculine, classiqued médite / cosmopolite féminine, classiquee croît / étroit masculine, classiqueb rhéteurs / acheteur masculine, non classiquec rôles / paroles féminine, classiquee ronge / mensonge féminine, classiquef mépris / prix masculine, classiqueg fières / étrangères féminine, classiquea ainsi / souci masculine, classiquec méchants / marchands masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
386 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources