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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes évangéliques, 1852

Les parfums de madeleine

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 420 vers

I

En ce temps-là, ce fut‖ une joie infinieChez tous les habitants‖ du bourg de Béthanie :Un pasteur avait vu,‖ loin des chemins foulés,Des voyageurs pensifs‖ venir le long des blés,Et, courant le premier,‖ à la foule jalouseIl avait annoncé‖ le Seigneur et les Douze.Or, comme aux jours anciens,‖ par les vieillards rangé,Le peuple s’assemblait‖ près d’un puits ombragé ;Et, marchant vers Jésus,‖ les enfants et les femmes,Dont sa voix caressait‖ si doucement les âmes,Répandaient à ses pieds‖ les palmes d’Amana,Se pressaient pour l’entendre‖ et criaient : Hosanna !

Et la joie éclatait,‖ plus féconde et plus vive,Sous le toit où devait‖ s’asseoir un tel convive.Chez Simon qu’il aimait‖ et qu’il avait guéri,Les élus attendaient‖ l’hôte illustre et chéri ;Et, mêlant de doux soins‖ au chant des saints cantiques,Des vases solennels‖ puisaient les vins antiques.

Comme un ardent parvis‖ aux Pâques préparé,Le cénacle s’ouvrait‖ rayonnant et paré ;Seule au bord du Cédron,‖ pour en orner l’enceinte,Marie avait cueilli‖ le lis et l’hyacinthe,De myrrhe et d’aloès‖ frotté le cèdre noir ;La table reluisait‖ claire comme un miroir,Et des tresses de fleurs‖ erraient, collier fragile,Sur le col rougissant‖ des amphores d’argile.

Marthe au divin banquet‖ n’avait rien épargné :Une active rougeur‖ parait son front baigné.Elle avait elle-même,‖ entre des branches vertes,Servi les blonds raisins,‖ les grenades ouvertes,Les figues du Carmel,‖ le miel pur de Membré,Et le poisson des lacs,‖ et l’azyme doré,Et l’agneau, qui n’avait‖ qu’une semaine entièreSur les monts Galaad‖ brouté la sauge amère,Et le vin parfumé‖ des vignes d’EngaddiQue baise avec amour‖ le soleil de midi.Or, autour du festin‖ les Douze se rangèrent,Et les baisers de paix‖ entre eux tous s’échangèrent.Et le Maître s’assit :‖ ses regards étaient doux ;Son front blanc, couronné‖ par de longs cheveux roux,Avait dans sa beauté‖ sereine et reposéeUne grâce ineffable‖ et pleine de pensée ;L’ardente charité,‖ nimbe d’or et de feu,Rayonnait de sa face‖ avec l’esprit de Dieu.Un manteau bleu s’ouvrait‖ sur sa rouge tunique,Ouvrage de sa mère‖ et d’une pièce unique,Mystérieux tissu‖ qu’un prophète chanta,Voile du corps sacré‖ promis au Golgotha.Devant Jésus était‖ le pécheur d’hommes, Pierre,Le futur fondement‖ de son Église entière,Né pour la foi robuste‖ et fait à l’action,Tête chauve et brunie‖ où vit la passion.Mais la meilleure place‖ était celle d’un autre,Jeune homme aux blonds cheveux,‖ chaste et suave apôtre !Et qui, les yeux rêveurs‖ et baignés à demi,S’appuyait sur le sein‖ de son divin ami,Ame où le Christ versait‖ sa parole secrète,Jean, l’élu de son cœur,‖ le disciple poëte !

Et la sainte amitié,‖ vin des vignes du ciel,Circulait entre tous‖ au banquet fraternel.

Or celle qu’on nommait‖ Marie et Madeleine,Perle de beauté rare‖ et fleur de douce haleine,Femme qui par le cœur‖ avait beaucoup péché,Madeleine était là,‖ triste et le corps penché.Cette âme avait tari‖ plus d’une source amèreAvant de rencontrer‖ l’onde qui désaltère ;Et sa soif, survivant‖ à mille espoirs déçus,Puisait avec amour‖ aux leçons de Jésus.A genoux, et joignant‖ ses deux mains, l’humble femmePriait et soupirait‖ du profond de son âme ;Tremblante, se voilant‖ sous l’or de ses cheveux,Elle cherchait les yeux‖ du Christ avec ses yeux,Courbait son front rougi‖ par une intime fièvre,Sur les pieds de Jésus‖ purifiait sa lèvre,Et pleurait doucement‖ le passé plein d’ennuiOù ses larmes coulaient‖ pour d’autres que pour lui.Jésus était pensif :‖ or la sœur de LazareDans un vase d’albâtre‖ avait un baume rareApporté du désert,‖ et, plus loin que Memphis,Fait d’une fleur qui croît‖ au bord des oasis.Le parfum s’épurait‖ dans l’urne diaphane ;Elle l’avait gardé‖ de tout emploi profane,Et venait à la fin,‖ son jour s’étant levéAu Dieu de son attente‖ offrir l’encens sauvé.Dans un épanchement‖ de douleur et d’extase,Sur le corps de Jésus‖ elle rompit le vase :De larmes et de baume‖ elle baigna ses pieds,Les retint doucement‖ sur son sein appuyés,Et de ses blonds cheveux‖ pressant leur chaste ivoire,Longtemps elle essuya‖ le flot expiatoire.

Et le parfum montait ;‖ la salle du festinFumait comme un bois vierge‖ au soleil du matin ;Et l’air, tout imprégné‖ des essences divines,Vivifiait le sang‖ dans toutes les poitrines.Alors, devant Jésus,‖ il se fit un momentD’un silence rêveur‖ tout plein d’épanchement.

Mais tout à coup, tombant‖ comme une pierre aride,Une voix vint troubler‖ cette extase limpide.

Elle disait : « Chassez‖ cette femme d’ici !« Les agneaux et les boucs‖ se mêlent-ils ainsi ?« Le Maître ne sait pas‖ quelles lèvres impures« Osent à sa personne‖ essuyer leurs souillures.« Croit-on qu’un peu d’encens‖ et de pleurs épanchés« Achètent le pardon‖ et lavent les péchés !« Il faut pour sauver l’âme‖ une foi plus active ;« La loi ne connaît point‖ de pénitente oisive.« Le luxe et les parfums‖ sont maudits des élus ;« C’est mal de se complaire‖ à ces biens superflus,« De s’attendrir ainsi‖ sur des larmes fleuries :« Le péché suit de près‖ les molles rêveries.« Et ce baume, d’ailleurs,‖ valait beaucoup d’argent ;« Le perdre, c’est voler‖ du pain à l’indigent ;« Car, pour faire l’aumône,‖ il aurait bien pu rendre« Trois cents deniers au moins,‖ si l’on eût su le vendre ! »

Et les frères, troublés‖ dans le fond de leur cœur,Tournèrent à la fois‖ les yeux vers le Seigneur.

Et lui, sur l’humble femme‖ étendant ses mains pures :« Oh ! ne la froissez pas‖ de vos paroles dures ;« Hommes de peu d’amour,‖ elle a fait mieux que vous !« Voyez mes pieds meurtris‖ qu’elle essuie à genoux,« Ses yeux en ont lavé‖ le sang et la poussière ;« Elle a de ses parfums‖ répandu l’urne entière ;« Et tandis que ses pleurs‖ jaillissaient en ruisseau,« Je n’eus pas de vos yeux‖ même une goutte d’eau !« Vous n’êtes pas venus,‖ mes hôtes, mes apôtres,« Presser en m’abordant‖ mes lèvres sur les vôtres ;« Marie a sur son cœur‖ posé mes pieds brisés,« Et les réchauffe encor‖ de ses pieux baisers ;« Son amour vigilant‖ a pressenti mon heure ;« Sur mon corps embaumé,‖ par avance, elle pleure.« Oui, pour l’aumône même,‖ un trésor amassé« Ne vaudrait pas l’encens‖ que Marie a versé« Vous aurez jusqu’au bout‖ des pauvres sur la terre,« Hommes ! espérez-vous‖ m’avoir toujours pour frère ?« Madeleine a péché ;‖ mais, au livre des cieux,« Elle a blanchi sa page‖ avec l’eau de ses yeux ;« Et le Seigneur lui doit,‖ juste dans sa clémence,« Un immense pardon‖ pour son amour immense.« Je vous le dis : tous ceux‖ à qui sera porté« Le Verbe de la paix‖ et de la charité« Diront de cette femme,‖ en chantant ses louanges,« Qu’elle a fait ce qu’au ciel‖ doivent faire les anges,« Et qu’elle montera,‖ ses péchés expiés,« Poser encor là-haut‖ des baisers sur mes pieds ! »Et le Maître sortit :‖ aux portes du cénacleDes malades couchés‖ attendaient un miracle,

II

Or, Jean restait, le front‖ dans sa main, et, rêveur,Sondait comme une mer‖ le discours du Sauveur.Oh ! s’ils viennent pensifs‖ s’asseoir entre vos fêtes,Versez l’ambre et le nard‖ sur les pieds des prophètes ;A vos larmes d’amour,‖ au fond des urnes d’or,Mêlez pour eux les pleurs‖ des roses de Ségor !Est-ce donc pour la brise‖ ou l’ombre solitaireQue Dieu mit des parfums‖ dans les fleurs de la terre ?Est-ce pour y mourir,‖ desséché par l’orgueil,Qu’un ruisseau tiède et pur‖ tremble au fond de chaque œil,Et pour s’éteindre, avant‖ de jeter une flamme,Qu’un doux soleil se lève‖ au matin de notre âme ?Seigneur, quand vous avez‖ en un cœur sans détourDe la perfection‖ semé le noble amour,Qu’ensuite vous ouvrez‖ à ces âmes ailéesUn champ libre à travers‖ vos œuvres étoilées,Vos splendides jardins,‖ votre ciel argenté,Et tout ce qui nous voile‖ enfin votre beauté :Si quelque pauvre enfant‖ que votre soif dévore,Et qui pour vous chercher‖ s’est levé dès l’aurore,D’une merveille à l’autre,‖ avant de vous trouver,Vole, et lassé s’y pose‖ un instant pour rêver,Dans le creux de sa main‖ puise au bord des fontaines,Et sans route frayée‖ en ces terres lointaines,S’égare et dort un soir,‖ doucement attiré,Auprès d’une fleur rare‖ ou d’un oiseau doré ;Ou bien si, tout meurtri‖ des pierres de la route,Sans rien à l’horizon,‖ il se couche et s’il doute...Lorsqu’il voit luire enfin‖ la splendeur de vos piedsEt qu’il se traîne à vous,‖ sur ses genoux pliés..De ces larmes sous qui‖ toute tache s’efface,Pourrez-vous, ô Seigneur,‖ détourner votre face !Les pleurs ne sont-ils pas‖ des diamants cachésQui payent, en tombant,‖ le prix de nos péchés ?Chaste sueur de l’âme‖ impuissante et brisée,Par un Dieu qui pleura‖ seriez-vous méprisée ?Larmes du repenti !‖ eau féconde toujours !Quand l’homme vous répand‖ sur tous ses mauvais jours,Vous chassez de son cœur‖ les fanges entasséesSous les pieds remuants‖ des coupables pensées ;Puis, comme le soleil‖ sur une terre en pleursRaffermit les chemins‖ et relève les fleurs,Un doux regard de Dieu,‖ suivant l’ombre et la pluie,Se répand sur l’esprit,‖ le réchauffe et l’essuie !Dans l’urne aux blancs contours‖ que de fleurs ont pleuréPour l’emplir jusqu’au bord‖ d’un encens épuré !Oh ! que tout soit pour lui,‖ donnez, ô Madeleine,Versez, sur ses pieds nus,‖ votre âme toute pleine ;Versez le fond du vase‖ et les parfums cachés,Les regrets, les espoirs,‖ tout, jusqu’à vos péchés !Versez les chastes jours‖ et les nuits profanées,Et l’asphodèle vierge‖ et les roses fanées ;Versez voire douleur,‖ versez votre beauté.Tout en vous est parfum,‖ et tout sera compté !Brisez au pied du Christ‖ ce cœur doux et fragile,Ce que la loi rejette‖ est pris par l’Évangile,Des épis oubliés‖ sa moisson s’enrichit ;A lui tout ce qui pleure,‖ et tout ce qui fléchit ;A lui la pénitente‖ obscure et méprisée ;A lui le nid sans mère,‖ et la branche brisée ;A lui tout ce qui vit‖ sans filer ni semer ;A lui le lis des champs‖ qui ne sait qu’embaumer,L’oiseau qui vole au ciel,‖ insoucieux, et chante ;A lui la beauté frêle,‖ et l’enfance touchante,Et ces hommes rêveurs‖ qui sont toujours enfants,Tous ceux sur qui le fort‖ met ses pieds triomphants ;Les faibles sont les siens,‖ sa force les relève ;Il porte dans ses mains‖ la grâce et non le glaive.Une eau mystérieuse‖ a baigné vos genoux !Le ciel même, ô Seigneur,‖ a-t-il rien de plus doux ?A ces flots onctueux,‖ fumant d’un double arôme,L’homme a fourni les pleurs‖ et la terre le baume :Tous les deux vous offrant‖ leurs présents les meilleurs,La nature ses fleurs,‖ et l’âme ses douleurs ;Puis, versant tous les deux‖ sur vos traces sereines,Ce que vous avez mis‖ de plus pur dans leurs veines !Larmes ! trésor vivant,‖ perles de vérité !Seul don qu’offre le cœur‖ sans l’avoir emprunté !Baume que le soleil‖ fait monter goutte à goutteEt surnager de l’âme‖ en la consumant toute !Vin que fait du palmier‖ jaillir un fer blessant,Dernier présent du tronc‖ qui meurt en le versant !O larmes, ô parfums‖ des paupières écloses !Parfums, esprits vivants‖ tirés du fond des choses,Essor de la matière‖ à l’immatériel ;Fontaine où, Dieu s’abreuve,‖ air qu’on respire au ciel !Hôtes mystérieux‖ des tombes solennelles,Parfums, éternité‖ des reliques charnelles !Éther incorruptible‖ en qui la beauté vit,Où toute forme pure‖ à la mort se ravit ;Esprits qui défendez‖ de toute lèpre immondeLes corps dans le sépulcre‖ et les cœurs dans le monde !Huile qui fait briller‖ les lampes jusqu’au jour !O principe de vie‖ aussi fort que l’amour !Brise d’en haut venue,‖ haleine de cinname,Qui descend du Seigneur‖ et remonte de l’âme !O larmes ! ô pardon‖ de toute iniquité !O parfums, gardiens‖ de toute pureté !Pleurez, ô Madeleine !‖ et quand la sève monteLaissez l’arbre saigner !‖ versez vos pleurs sans honte !Épuisez lentement‖ leur calice azuré ;Oh ! les pleurs sont bénis :‖ le Seigneur a pleuré !Maître, je vous ai vu‖ comme une âme exiléeErrer le soir, au bord‖ des lacs de Galilée ;La barque reposait‖ dans l’eau bleue et sans plis,Et les frères dormaient‖ sur leurs filets remplis.Vous, sans qu’un bruit profane‖ osât troubler vos rêves,Vous marchiez lentement‖ sur le sable des grèves,Et vos regards, errants‖ de l’un à l’autre azur,Semblaient interroger‖ la mer et le ciel pur.Quelquefois, appuyé‖ contre une roche grise,Votre beau front levé‖ du côté de la brise,Debout, vous écoutiez,‖ croisant vos bras distraits :Et là, quels bruits lointains,‖ ineffables, secrets,Quelles voix, du désert‖ ou de la mer venues,Quels mots mystérieux‖ éclataient dans les nuesQuelles choses parlaient‖ et rayonnaient en vous ?Était-ce Nazareth,‖ Marie à vos genoux,Les frères attentifs,‖ le cénacle et les fêtes,Ou les murs de Sion‖ teints du sang des prophètes ?Je ne sais, mais j’ai vu‖ ce front transfiguréSe baisser pâlissant...‖ et vous avez pleuré !Ces lacs, dont les grands flots‖ se courbent à vos signesOnt reçu de vos yeux‖ bien des perles insignes ;Et les jardins du ciel‖ nous peuvent envierLa rosée accordée‖ à plus d’un olivier.Étoiles d’Orient !‖ belles nuits de Judée !Plaine de Siloë‖ de soleil inondée !Lit pierreux du Cédron !‖ palmiers de Nazareth !Flots de Tibériade‖ et de Génézareth !Grands vents qui balayez‖ les roches désolées !Horizons infinis‖ des grèves isolées !Solitudes qu’il aime,‖ où ses pas sont gravés,Oh ! dites s’il pleura,‖ dites, vous le savez !Que de fois il allait,‖ au mépris des scandales,Loin des pharisiens‖ secouant ses sandales,Marchant où l’appelait‖ l’esprit de vérité,Porter dans les déserts‖ sa sainte oisiveté !Cueillez-y sur ses pas‖ les fleurs immaculées,Lavez vos fronts dans l’eau‖ des sources reculées !Là, parmi la rosée‖ et l’herbe vierge encor,Sur la neige d’argent‖ et sur le sable d’or,Dans l’haleine des mers‖ et dans celle des plaines,Dans la vapeur qui fume‖ au-dessus des fontaines,Dans l’ombrage odorant‖ qui coule des forêts,Des parfums sont restés,‖ fruits de ses pleurs secrets !Respirez au désert‖ ces effluves divines ;Secouez les rameaux‖ baignés de perles fines ;Puisez dans vos deux mains‖ l’eau vive des rochers,Que le vase déborde ;‖ et, sous son poids penché !,Lorsque vous sentirez‖ que votre âme est trop pleine,Pour que rien ne s’en perde,‖ oh ! comme Madeleine,A genoux devant lui,‖ brisez, avec ferveur,L’urne de l’élection‖ sur les pieds du Sauveur !Pendant que vous rêvez‖ immobile, ô Marie,L’eau sainte goutte à goutte‖ emplit l’urne tarie ;Écoutez votre cœur‖ où la voix parle encor,Jusqu’au jour de verser‖ ce qui tombe dans l’or.Au bord du puits divin‖ tenez-vous appuyée ;Si vos bras sont croisés,‖ votre âme est déployée,Et, quand la voile au vent‖ ouvre ses plis gonflés,La rame est inutile‖ aux navires ailés !Dormez où votre espoir‖ a jeté sa racine ;Marthe jalouse en vain‖ votre place divine ;A cette âme qui s’use‖ à des soins superflusLe Christ a répondu‖ déjà pour ses élus ;« Le trépied fume encor‖ sur les flammes pressées,« Les fruits mûrs sont cueillis,‖ les amphores dressées,« Le miel et le froment‖ pétris dès le matin,« La salle radieuse‖ est ouverte au festin,« Les hôtes sont joyeux ;‖ mais une voix réclame...« Marthe, qu’avez-vous fait‖ pour les besoins de l’âme ?« Vous avez préparé‖ le pain du serviteur,« L’esclave est satisfait,‖ mais qu’aura le Seigneur ?« Croyez-vous que la chair‖ calme sa faim divine ?« N’a-t-il pas une soif‖ que votre cœur devine ?« A sa lèvre altérée‖ il faut un vin plus doux,« Vin qu’a versé Marie,‖ ô Marthe, et non pas vous !« Ne l’accusez donc pas‖ d’être l’arbre inutile ;« A qui s’endort sur moi‖ le sommeil est fertile !« Le travail de plusieurs‖ qui s’en seront vanté« Portera moins de fruit‖ que cette oisiveté.« Votre cœur s’est troublé‖ du soin des choses vaines,« Une seule, pourtant,‖ est digne de vos peines,« O Marthe, et votre sœur‖ avant vous en fit choix ;« Assise à mes genoux,‖ elle écoute ma voix ;« Nul ne lui ravira‖ cette place chérie,« Car la meilleure part‖ est celle de Marie ! »Vous avez dit cela,‖ jugeant, un jour, Seigneur,Les hommes du dehors‖ et l’homme intérieur.Il est des vases d’or‖ scellés dans son royaume,Des cœurs venus de lui‖ pleins d’un céleste baume ;Il est, même ici-bas,‖ des encensoirs vivants,Des calices vermeils‖ respectés par les vents,Où du ciel lentement‖ la pluie est déposée ;Le soleil frappe-t-il‖ ces cœurs pleins de rosée,Un enfant vers l’autel‖ va-t-il les découvrir...Sans embaumer le temple‖ ils ne peuvent s’ouvrir !Mais pour livrer sa neige‖ au rayon qui l’effleure,Pour fumer à l’autel,‖ quand vient le jour et l’heure,Il faut que le beau lis‖ que nul doigt n’a meurtri,Loin des vents et de l’homme‖ ait pu croître à l’abri ;Que les charbons ardents,‖ renfermés dans le vase,Attendent l’encens pur‖ et le feu de l’extase,Et qu’ils ne s’usent pas,‖ au souffle des passants,Ainsi qu’un fourneau vil‖ ouvert à tous les vents !Oserez-vous faucher‖ l’iris et les narcissesComme le foin des prés,‖ litière des génisses ?L’or pur des encensoirs‖ est-il un or perdu ?Hommes ! malheur à vous‖ quand vous l’aurez fondu,Et pris pour puiser l’eau‖ des terrestres fontainesL’amphore où dort le vin‖ jusqu’aux Pâques lointaines !Seigneur, dans le troupeau‖ des robustes humains,Il est de beaux enfants,‖ frêles et blanches mains,Trop faibles pour lutter‖ durant la vie entièreEt se voir obéir‖ par la lourde matière ;Ils ne savent pas faire,‖ avec les socs tranchants,Jaillir les blonds épis‖ des veines de vos champs,Aider les nations‖ à construire leurs tentes,Tisser de pourpre et d’or‖ les robes éclatantes,Et charger les vaisseaux‖ sous un ciel reculé,Des tapis d’Ecbatane‖ ou du fer de Thulé.Est-ce donc, ô mon Dieu,‖ que leur grâce infécondeEst livrée en opprobre‖ aux puissants de ce monde,Et qu’à votre soleil‖ chacun leur peut ôterL’humble coin qu’il leur faut‖ pour prier et chanter ?Est-ce qu’au jour marqué‖ pour la grande justice,Afin qu’aux yeux de tous‖ votre enfer accomplisseL’anathème porté‖ sur les rameaux oisifs,Vous frapperez ces fronts‖ amoureux et pensifs ?Préférez-vous au lac‖ les grands flots des rivières,Et la roche inflexible‖ aux tremblantes bruyères ?Les fleurs et les oiseaux‖ vous sont-ils odieux ?Mais le cèdre est chargé‖ de nids mélodieux,L’hysope entre ses pieds‖ pousse une humble racine,Et le Liban les berce‖ en sa large poitrine !Les auriez-vous mêlés‖ dans la créationPour bannir les plus doux‖ de votre affection ?Oh ! vous aimez, Seigneur,‖ la forme pure et belle,Car c’est l’achèvement‖ de l’idée éternelle,La splendeur de l’esprit‖ visible à l’œil mortel.Chacun de son côté‖ travaille pour l’autel ;Si les forts ouvriers‖ en sculptent les colonnes,Les enfants les plus beaux‖ tresseront des couronnes !Ne faut-il pas des voix‖ pour bénir, pour chanter ?Ce n’est pas être oisif‖ que de vous écouter,De recevoir de vous‖ chaque soir l’huile sainte,Lampe qui luit dans l’ombre‖ et n’est jamais éteinte !Oh ! quand les marteaux lourds‖ se reposent, le soir,Les hommes ont besoin‖ de lyre et d’encensoir.C’est l’immense désir‖ de toute créatureDe chercher vos rayons‖ épars dans la nature ;Et c’est une vertu‖ de lire avec clartéUn peu de votre nom‖ écrit dans la beauté ;D’avoir le front marqué‖ de votre sceau de flamme,Et mêlant des parfums‖ aux musiques de l’âme,D’être l’urne de baume‖ et le luth frémissantQui parfume la terre‖ et chante en se brisant !L’apôtre fut longtemps‖ perdu dans sa prière,Et Jésus le cherchait‖ et l’appelait : Mon frère !Et Jean se releva,‖ plus fort et plus charmé ;Il avait entendu‖ la voix du bien-aimé.

III

Or, si vous demandez‖ quel était l’homme austèreQui défendait aux fleurs‖ de parfumer la terre,Et, sur l’humble faiblesse‖ ainsi prompt à tonner,Refusait à Jésus‖ le droit de pardonner ;Cet ennemi du luxe‖ et des beautés futiles,Laborieux chercheur‖ de procédés utiles,En qui le pauvre avait‖ un avocat fervent,Et la sainte pudeur‖ un fidèle servant ;Sage dont la vertu,‖ prompte aux chastes alarmes,Fuyait comme la mort‖ les parfums et les larmes,Esprit rigide et fort,‖ cœur qui ne rêvait pas...Que son nom soit maudit !‖ cet homme était Judas !

1837.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
210((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 distiquess, 3 distiques
Mots à la rime
a infinie / Béthanie féminine, classiqueb foulés / blés masculine, classiquec jalouse / Douze féminine, classiqued rangé / ombragé masculine, classiquee femmes / âmes féminine, classiquef d’Amana / Hosanna masculine, classiquea vive / convive féminine, classiqueb guéri / chéri masculine, classiquec cantiques / antiques féminine, classiquea préparé / paré masculine, classiqueb l’enceinte / l’hyacinthe féminine, classiquec noir / miroir masculine, classiqued fragile / d’argile féminine, classiquea épargné / baigné masculine, classiqueb vertes / ouvertes féminine, classiquec Membré / doré masculine, classiqued entière / amère féminine, classiquee d’Engaddi / midi masculine, classiquef rangèrent / s’échangèrent féminine, classiqueg doux / roux masculine, classiqueh reposée / pensée féminine, classiquei feu / Dieu masculine, classiquej tunique / unique féminine, classiquek chanta / Golgotha masculine, classiquel Pierre / entière féminine, classiquem l’action / passion masculine, classiquen autre / apôtre féminine, classiqueo demi / ami masculine, classiquep secrète / poëte féminine, classiquea ciel / fraternel masculine, classiquea Madeleine / haleine féminine, classiqueb péché / penché masculine, classiquec amère / désaltère féminine, classiqued déçus / Jésus masculine, classiquee femme / âme féminine, classiquef cheveux / yeux masculine, classiqueg fièvre / lèvre féminine, classiqueh d’ennui / lui masculine, classiquei Lazare / rare féminine, classiquej Memphis / oasis masculine, classiquek diaphane / profane féminine, classiquel levé / sauvé masculine, classiquem d’extase / vase féminine, classiquen pieds / appuyés masculine, classiqueo ivoire / expiatoire féminine, classiquea festin / matin masculine, classiqueb divines / poitrines féminine, classiquec moment / d’épanchement masculine, classiquea aride / limpide féminine, classiquea d’ici / ainsi masculine, classiqueb impures / souillures féminine, classiquec épanchés / péchés masculine, classiqued active / oisive féminine, classiquee élus / superflus masculine, classiquef fleuries / rêveries féminine, classiqueg d’argent / l’indigent masculine, classiqueh rendre / vendre féminine, classiquea cœur / Seigneur masculine, classiquea pures / dures féminine, classiqueb vous / genoux masculine, classiquec poussière / entière féminine, classiqued ruisseau / d’eau masculine, classiquee apôtres / vôtres féminine, classiquef brisés / baisers masculine, classiqueg heure / pleure féminine, classiqueh amassé / versé masculine, classiquei terre / frère féminine, classiquej cieux / yeux masculine, classiquek clémence / immense féminine, classiquel porté / charité masculine, classiquem louanges / anges féminine, classiquen expiés / pieds masculine, classiqueo cénacle / miracle féminine, classiquea rêveur / Sauveur masculine, classiqueb fêtes / prophètes féminine, classiquec d’or / Ségor masculine, classiqued solitaire / terre féminine, classiquee l’orgueil / œil masculine, classiquef flamme / âme féminine, classiqueg détour / amour masculine, classiqueh ailées / étoilées féminine, classiquei argenté / beauté masculine, classiquej dévore / l’aurore féminine, classiquek trouver / rêver masculine, classiquel fontaines / lointaines féminine, classiquem attiré / doré masculine, classiquen route / doute féminine, classiqueo pieds / pliés masculine, classiquep s’efface / face féminine, classiqueq cachés / péchés masculine, classiquer brisée / méprisée féminine, classiques toujours / jours masculine, classiquet entassées / pensées féminine, classiqueu pleurs / fleurs masculine, classiquev pluie / l’essuie féminine, classiquew pleuré / épuré masculine, classiquex Madeleine / pleine féminine, classiquez profanées / fanées féminine, classiquea beauté / compté masculine, classiqueb fragile / l’Évangile féminine, classiquec s’enrichit / fléchit masculine, classiqued méprisée / brisée féminine, classiquee semer / qu’embaumer masculine, classiquef chante / touchante féminine, classiqueg enfants / triomphants masculine, classiqueh relève / glaive féminine, classiquei genoux / doux masculine, classiquej arôme / baume féminine, classiquek meilleurs / douleurs masculine, classiquel sereines / veines féminine, classiquem vérité / emprunté masculine, classiquen goutte / toute féminine, classiqueo blessant / versant masculine, classiquep écloses / choses féminine, classiqueq l’immatériel / ciel masculine, classiquer solennelles / charnelles féminine, classiques vit / ravit masculine, classiquet immonde / monde féminine, classiqueu jour / l’amour masculine, classiquev cinname / l’âme féminine, classiquew iniquité / pureté masculine, classiquex monte / honte féminine, classiquey azuré / pleuré masculine, classiquez exilée / Galilée féminine, classiquea plis / remplis masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquec azur / pur masculine, classiqued grise / brise féminine, classiquee distraits / secrets masculine, classiquef venues / nues féminine, classiquei transfiguré / pleuré masculine, classiquej signes / insignes féminine, classiquek envier / olivier masculine, classiquel Judée / inondée féminine, classiquem Nazareth / Génézareth masculine, classiquen désolées / isolées féminine, classiqueo gravés / savez masculine, classiquep scandales / sandales féminine, classiqueq vérité / oisiveté masculine, classiquer immaculées / reculées féminine, classiques encor / d’or masculine, classiquet plaines / fontaines féminine, classiqueu forêts / secrets masculine, classiquev divines / fines féminine, classiquew rochers / penché masculine, non classiquex pleine / Madeleine féminine, classiquey ferveur / Sauveur masculine, classiquez Marie / tarie féminine, classiquea encor / l’or masculine, classiqueb appuyée / déployée féminine, classiquec gonflés / ailés masculine, classiqued racine / divine féminine, classiquee superflus / élus masculine, classiquef pressées / dressées féminine, classiqueg matin / festin masculine, classiqueh réclame / l’âme féminine, classiquei serviteur / Seigneur masculine, classiquej divine / devine féminine, classiquek doux / vous masculine, classiquel inutile / fertile féminine, classiquem vanté / oisiveté masculine, classiquen vaines / peines féminine, classiqueo choix / voix masculine, classiquep chérie / Marie féminine, classiqueq Seigneur / intérieur masculine, classiquer royaume / baume féminine, classiques vivants / vents masculine, classiquet déposée / rosée féminine, classiqueu découvrir / s’ouvrir masculine, classiquev l’effleure / l’heure féminine, classiquew meurtri / l’abri masculine, classiquex vase / l’extase féminine, classiquey passants / vents masculine, classiquez narcisses / génisses féminine, classiquea perdu / fondu masculine, classiquec humains / mains masculine, classiqued entière / matière féminine, classiquee tranchants / champs masculine, classiquef tentes / éclatantes féminine, classiqueg reculé / Thulé masculine, classiqueh inféconde / monde féminine, classiquei ôter / chanter masculine, classiquej justice / accomplisse féminine, classiquek oisifs / pensifs masculine, classiquel rivières / bruyères féminine, classiquem odieux / mélodieux masculine, classiquen racine / poitrine féminine, classiqueo création / affection masculine, classiquep belle / éternelle féminine, classiqueq mortel / l’autel masculine, classiquer colonnes / couronnes féminine, classiques chanter / écouter masculine, classiquet sainte / éteinte féminine, classiqueu soir / d’encensoir masculine, classiquev créature / nature féminine, classiquew clarté / beauté masculine, classiquex flamme / l’âme féminine, classiquey frémissant / brisant masculine, classiquez prière / frère féminine, classiquea charmé / bien-aimé masculine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb tonner / pardonner masculine, classiquec futiles / utiles féminine, classiqued fervent / servant masculine, classiquee alarmes / larmes féminine, classiquef pas / Judas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

420 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources